LES POÈMES DIDACTIQUES
avec ses cheveux parfumés, ses yeux vagues, sa voix languide...
« Delibuta comas, oculis uaga, langnida uoce,
<( Perdita deliciis, uitae cui causa uoluptas » (y. 3 10).
Elle lance à l'armée des vertus, non pas des javelots, mais des violettes, des feuilles de rose, dont l'odeur corruptrice {maie dalcis odor) s'insinue langoureusement en elles. Heureusement la Sobrietas trouve les mots qu'il faut pour ranimer les courages défaillants, et la Luxure succombe sous ses coups. Son armée, Jociis, Petalaniia, Amor, Pompa, Volaptas, se disperse, laissant à terre un ample butin dont l'Avarice et ses filles, vraies Euménides, veulent s'emparer. La Miséricorde {= Opération) sauve la situation. L'armée des Vertus est donc victorieuse. La Concorde (v. 644) donne le signal de rentrer au camp, où les troupes triomphantes s'acheminent en chantant, comme les Israélites après le passage de la mer Rouge. Mais elle est blessée par un coup de traîtrise de la Discorde (v. 665) qui, sommée de se nommer, avoue que son surnom est Haeresis (v. 710). La Discorde développe ses opinions sur le Christ (Prudence vise l'arianisme, le gnosticisme, — peut-être aussi le priscillianisme, mais cela est douteux) ; la Foi lui transperce enfin la langue d'un javelot, et elle invite le groupe saint à élever au Christ un temple tout constellé de gemmes, de saphirs, d'améthystes et de topazes. Une prière d'action de grâces à Jésus clôt le poème (888-915).
Le procédé constamment employé dans la Psychomachia est donc l'allégorie, entendue au sens de la
6l8 PRUDENCE
personnification de notions purement abstraites. Ce procédé n'était pas étranger à la littérature grecque', et le goût romain l'avait accepté de longue date. Qu'on se rappelle les abstractions divinisées si fréquentes dans la religion romaine^ ; le dialogue du Luxe et de la Pauvreté dans le prologue du Trinammus, de Plante ; les mala gaiidia mentis de l'enfer virgilien {En.. YI, 273 et s.), la description des jardins de Vénus, dans le de Nuptiis Honorii et Mariae de Claudien, peuplés de Pallor, Irae, Licentia, Periuria, Voluptas, Lacrimae ; et encore, dans la littérature chrétienne elle-même, le portrait de la Patience, tel que l'avait esquissé Tertullien : « Si nous voulons nous représenter sa figure et son costume, son visage est tranquille et paisible, son front pur, sans aucune ride de colère ou de chagrin... » {de Pat., xv) ; ou le cortège de l'adultère, dans le -de Padicitia, v, conduit d'un côté par l'idolâtrie qui le précède, de l'autre côté par l'homicide qui le suit, et qui, tous deux, protestent de leur complète solidarité avec lui. « Il est très naturel, observe M. Puech, qu'un chrétien qui voit dans la tentation l'œuvre du démon, le résultat de ses machinations perfides, soit porté plus qu'un autre à traduire en images matérielles les luttes intérieures, à donner une réalité visible aux adversaires qu'il suppose en présence. » Telle était bien l'idée de Prudence : il avait voulu transposer sous une forme poétique la « sédition intime » de l'âme (v. 8) dont le tumulte n'est apaisé que par la foi :
« Et omnes « Virtutum gemmas componat sede piata » (v. 910).
1. Ex. dans Egger, Essai sur l'hist. de la Critique chez les Grecs, Paris, 2' éd. 1886, p. lit.
1. Gag\a.ï-Ghapot, Manuel (Tarclu'ol. roin., I (1917), p 46o-466.