I. P.L.. LXIII
c'est donc que le second ne l'a pas ; et réciproquement, si l'impuissance du mal est démontrée, la force du bien devra être reconnue. Voilà à quelle conclusion la Philosophie achemine Boèce par une suite de subtiles remarques. Le mal est synonyme de rien. Dans le sens absolu du mot, les méchants ne sont pas, puisqu'ils s'écartent des lois mêmes qui font de l'homme ce à quoi il est naturellement destiné, — Mais, rétorque Boèce, ils n'en persécutent pas moins les bons I — Leur malheur n'en est que plus grand, et s'ils jouissent de l'impunité, c'est pour eux une infortune supplémentaire, puisqu'elle consacre leur iniquité. La Philosophie déclare qu'elle ne veut point invoquer une autre sorte d'arguments, tirés des rémunérations d'outre-tombe. Elle préfère répondre à une nouvelle question de Boèce, qui ne voit pas comment, dans l'obscure répartition des biens et des maux. Dieu diffère du hasard aveugle. Elle lui découvre la véritable nature de la Providence, à laquelle le destin lui-même est subordonné, n'étant que « l'enchaînement variable et successif de tous les événements dont Dieu a préparé l'accomplissement 0. Si le bonheur et le malheur semblent distribués sans discernement, c'est que l'on ignore les desseins selon lesquels Dieu ménage à chacun de nous les épreuves dont nous pouvons tirer notre propre purification.
Qu'est-ce que le hasard (livre Y) ? La Philosophie hésite à s'attarder à cette question secondaire. Elle se décide enfin à donner du hasard une définition, mais pour passer aussitôt à la question essentielle du libre arbitre. La liberté est une vérité indubitable. Pourtant elle a ses degrés :
« L'âme humaine est nécessairement plus libre tant qu'il lui est donné de rester en la contemplation de l'intelligence divine ; elle l'est déjà moins lorsqu'elle effectue sa migration vers le corps^
et moins encore quand elle se trouve emprisonnée dans des membres tout matériels. Mais son asservissement est extrême quand, adonnée au vice, elle est déchue de la possession de ia> raison qui lui est propre '. »
Comment la liberté se concilie-t-elle avec la prescience divine ? La Philosophie écarte certaines solutions courantes de ce difficile problème, pour en apporter une autre. La science de l'Être divin ne ressemble nullement à la nôtre. Elle plane au-dessus de la succession des temps et voit, dans la simplicité de sa cognition, toutes choses comme si elles se passaient présentement.
La Consolatio reste sans conclusion. Evidemment Boèce n'eut pas le loisir d'y mettre la dernière main.
L'ouvrage semble donner par avance un démenti à la maxime ironique de la Rochefoucauld ^ : « La philosophie triomphe aisément des maux passés et des maux à venir ; mais les maux présents triomphent d'elle. » C'est dans l'angoisse même d'une dure captivité que Boèce sut se dégager de l'accablement de sa propre misère pour élever ses regards vers les plus grandes questions de la destinée humaine. Qui n'ad mirerait l'énergie d'une semblable émancipation ? Aujourd'hui encore, en dépit de certaines formes de raisonnement — plus sensibles surtout dans les trois derniers livres — qui annoncent les arguties chères au moyen-âge, la Consolation se lit avec intérêt. Un mouvement puissant et doux emporte la discussion sur des cimes de plus en plus hautes. C'est toute la noble sagesse antique dont Boèce recueille les leçons pour en faire la substance de ce npoTpejiTixôt; eic; 0e6v, de cette exhortation à s'orienter vers Dieu, terme et