LA STRUCTURE INTELLECTUELLE DE TERTULLIEN
monlaiiislc d'Apollonius, paru aux environs de l'année 212, puisqu'il devait annexer presque aussitôt aux six livres de son de Ecstasi un septième livre dirigé contre ce polémiste. — A l'égard des apologistes grecs, il n'a peut-être pas témoigné toute la gratitude dont il leur était redevable. Il ne nomme que le seul Justin, et encore à titre d'adversaire du Gnosticisme, non à titre d'apologiste. Il se contente de caractériser en bloc et de façon assez dédaigneuse, au début du de Tesiimonio animae, la méthode de ses dcAanciers, leurs essais infructueux de conciliation entre la sagesse païenne et les vérités du Christianisme. Il en est deux tout au moins chez qui il s'est largement approvisionné, à savoir saint Justin, dont il a exploité les Apologies et le Dialogue avec Tryphon, et Tatien, qui lui a fourni des données importantes sur la théorie du Logos et sur la Christologie. — 11 avait dépouillé aussi, pour ses polémiques personnelles, les écrits gnostiques et antignostiques. UAduersus Marcionem — le plus ample de ses traités — repose sur l'analyse des divers documents émanant de Marcion lui-même, en particulier le Nouveau Testament retouché par l'hérésiarque et ses Antithèses, où il marquait fortement les contradictions entre l'Evangile et la Loi. Tout en faisant son butin dans les réfutations antérieures aux siennes, Tertullien a lu de ses yeux les Phaneroseis d'Apelle, l'ouvrage d'Hermogène sur l'éternité de la matière, divers autres opuscules qui circulaient dans les milieux gnostiques, par exemple un traité sur la légitimité de la fuite devant le martyre. Il tirnit un large parti des discussions orthodoxes, comme celles d'Irénée ou de Théophile d'Antioclic, mais en plus d'un cas il s'est rais en quête de documents de première main, et il a
exploré la riche production gnostique. — Il a connu également l'œuvre de Méliton de Sardes, dont la structure intellectuelle n'était pas sans analogie avec la sienne. Quant à son contemporain Clément d'Alexandrie, il semble qu'il l'ait ignoré, de même qu'il est resté ignoré de lui.
Voilà un bien rapide inventaire. 11 sufïît pourtant à déceler l'amplitude de son ouverture d'esprit. Et ce qui achève de le caractériser à ce point de vue, c'est que son intelligence n'est pas purement spéculative. Il n'a rien du savant de cabinet, ni du mystique enfermé dans son rêve. Il connaît admirablement le monde au milieu duquel il vit, les païens et les chrétiens. On retrouve dans ses écrits, épars au milieu des discussions et des polémiques, une foule de traits qui font revivre à nos yeux Carthage, sa ville natale, en ses aspects extérieurs et pittoresques, comme aussi dans sa vie morale et religieuse '. Et cette information si précise s'étendait bien au delà de l'horizon africain, jusqu'aux parties les plus éloignées de la diaspora chrétienne.
Esprit positif et pratique en son fond, talent d'une trempe supérieure, qui sut resserrer en de vigoureux systèmes la théologie, la morale, la discipline, sans parler de la langue latine elle-même qu'il plia si doctement à de nouveaux usages, cette personnalité originale et puissante inaugure de la façon la plus brillante les lettres latines chrétiennes en Occident.
I. Je signale surtout ad Scap., III-V ; de Res. carnis, XLII ; Apol., XVI; ad Nat., I, xiv ; Scorp. VI ; de Mol. XV; de Pallio, l ; adii. Val., VIIT, etc. Tertuliien est une source de premier ordre pour la période impériale.