I . Ma-Y, op. cit., p
Voilà l'idée maîtresse de ce traité, un des plus vig^oureux et des plus puissamment charpentés qu'ait écrits Tertullien, un de ceux que les théologiens modernes ont le plus admirés'. La logique eût voulu qu'après l'avoir ainsi étayée sur le droit et sur l'histoire, il se refusât à toute discussion avec les hétérodoxes. Mais il était trop vaillant jouteur pour obéir à la logique. C'est surtout à l'usage des masses catholiques qu'il a forgé son système. Une fois le gros de ses troupes bien en sûreté dans la citadelle héréditaire, il n'hésite pas à faire personnellement les plus brillantes sorties contre l'ennemi, tant pour rassurer supplémentairement les siens, que pour jeter le désarroi dans le camp adverse. Le de Baptismo, qui donne une théorie complète du baptême chrétien, est dirigé contre une « vipère » de l'hérésie caïnite. — Dans le Contra Hermôgenem, il s'en prend au peintre Hermogène, (( hérétique et brouillon qui confond l'éloquence avec le bavardage et l'impudence avec la fermeté ». Hermogène soutenait que la matière est éternelle et que Dieu a tiré d'elle toute chose. Tertullien lui oppose, outre de copieuses injures, un certain nombre de difficultés. En donnant à la matière l'attribut propre à Dieu — l'éternité — , Hermogène faisait, selon lui, de la matière l'égale de Dieu. Bien plus, il rélevait au-dessus de Dieu, en réduisant Dieu à avoir besoin d'elle pour accomplir son œuvre créatrice. Dieu ne s'en était donc certainement pas servi ut domi nus. Il n'avait pu en user que precario, car s'il en avait usé ex dominio, il faudrait le rendre responsable de l'existence du mal dans le monde, puisqu'il
1. J'ai étudié la longue fortune de l'argument de « prescription » R.H.L. R., XI (1908) ^08-^128 ; 497-514.
aurait permis à la matière, sa propriété, de déployer le mal qu'elle porte en soi. Ne l'ayant pas possédée ex dominio, Dieu n'en avait dès lors disposé que comme on dispose d'un bien étranger, aiit precario, parce qu'il en avait besoin, aat ex iniaria, parce qu'il était le plus fort. A Hermogène de choisir ! C'est ainsi que, dans le détail de la discussion, à chaque instant surgit l'argument juridique. — L'Aduersus Valentinianos n'est guère qu'une compilation de morceaux tirés du grand ouvrage de saint Irénée, Irenaeiis omnium docininariim curiosissimus exploralor, comme l'appelle Tertullien (§ v). Il y ajoute surtout des plaisanteries et une satire assez divertissante du mystère dont la secte du gnostique Valentin aifectaitde s'envelopper. Les cinq livres de VAduersas Marcionem représentent un effort tout autrement original '. Je ne rappellerai ici que l'essentiel de la thèse marcioniste. Marcion avait été vivement frappé des divergences entre l'idée de Dieu, telle que la révèle l'Ancien Testament, et celle qui apparaît dans l'Évangile. D'un côté, un Dieu sévère et même cruel, en qui certaines des passions humaines vivent et bouillonnent, qui aime, hait, se venge, est sujet à l'incertitude et au repentir ; de l'autre côté, un Dieu de clémence et de bonté, père céleste de toute créature. Marcion partait de cette opposition pour accommoder à son gré les données de la Révélation. Selon lui, le Dieu véritable, le Dieu suprême s'était véritablement et pour la première fois manifesté dans le Christ ; quant au Dieu de l'Ancien Testament, ce n'était à ses yeux qu'un simple démiurge, un
I. Le début de VAduersus Marcionem est fort curieux pour l'histoire du livre dans l'antiquité. L'auteur y explique comment cet ouvrage eut trois éditions, dont la troisième, dans son intention, devait annuler le& deux autres.
l'opposition catholique contre TERTULLIEN 121
Dieu subalterne, responsable de la création de la v\r\, de la matière mauvaise en soi. Bien entendu, les catholiques ne pouvaient accepter ces vues. En reniant le Judaïsme, Marcion ne commettait pas seulement une (( colossale erreur historique ' » ; il dépouillait le christianisme de la majesté qu'ajoutait à la religion nouvelle le long recul des siècles qui en avaient préparé l'avènement. Aussi TertuUien mène-t-il contre l'hérésiarque une guerre particulièrement acharnée. Chacun des cinq livres de son traité est plus long que ses autres opuscules considérés séparément. Et quelle mine (encore mal explorée) pour la théologie, Ihistoire, l'exégèse, les formes de la polémique chrétienne !
Si reconnaissants que dussent être les catholiques à l'égard d'un tel champion, il est évident qu'avec sa manie de régenter ses semblables TertuUien ne pouvait manquer de soulever autour de lui les oppositions les plus vives. Les gens ne se laissaient pas brider aussi docilement qu'il l'eût voulu. Contre lui se dressait la coalition, non pas seulement des « laxistes » , mais aussi des esprits modérés qui, souffrant de voir alourdir à l'excès le joug évangélique, prenaient le parti de se retrancher derrière l'Écriture, et de contrecarrer toute exigence qui n'y rencontrerait point un appui certain. Il est vraisemblable que les évêques, dont TertuUien n'hésitait pas parfois à critiquer les actes, favorisaient cette réaction. Comment les évêques eussent-ils suivi cet intransigeant, à qui le qaleta non mouere eût paru la pire des abdications, et qui avait le besoin constant de résoudre les questions par principe, au lieu de les laisser dénouer par la vie ellemême?