C. — LES SECONDES NOCES
Est-il, oui ou non, licite, au point de vue religieux, de se remarier? Le problème paraît aujourd'hui sans grand intérêt ; et il est curieux de constater que pendant plusieurs siècles des esprits éminents se sont préoccupés — et tant d'âmes sans doute se sont torturées — de difficultés morales qui ne sont plus l'aftaire que de la délicatesse individuelle.
Mais si les discussions sur le second mariage ont perdu à peu près toute valeur actuelle, au moins gardent-elles une valeur historique : elles manifestent clairement la force que gardait le principe ascétique dans l'Église, vers le début du IIP siècle; en outre, Tertullien y trahit quelques-unes de ses plus secrètes arrière-pensées, et, au gré de saint Augustin ', c'est l'intransigeance dont il fit preuve en cette question qui l'aurait constitué « hérétique », par le fait même qu'il prit position contre l'apôtre saint Paul.
Saint Paul - n'avait nullement dissimulé sa préférence très nette pour le célibat ; mais, protégé par un bon sens supérieur contre toute exagération de sévé-
j. Hacr., Lxxxvi ; Ep. ad Iulianam uiduam, iv, 6 (P. L., XL, 433). 3. Cf. /" Ep. aux Corinthiens, vu.
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rite, il avait posé en prlncipo que le passage du célibat au mariag-e n'est nullement délictueux, et il était même allé jusqu'à admettre la réitération du mariage.
Telles sont approximativement les nuances de la pensée paulinienne. C'est à interpréter ces nuances, à les surcharger, ou même à en fausser la tonalité véritable que Tertullien a appliqué, en trois traités, les ressources infinies de sa sophistique.
L'ordre de succession de Vad Uxorem, du de Exhortatione Castitatis et du de Monogamla est aisé à déterminer. On ne relève dans Vad Uxorem aucune déclaration relative au montanisme. De plus, Tertullien y reconnaît expressément qu'un chrétien peut fuir dans la persécution, ce qu'il devait nier dans le de Fuga. Dans le de Exhoriatione Castitatis, le pas est franchi, car Tertullien y cite un oracle de la « sainte prophétesse Prisca » ; mais outre que cette mention est unique, le fait qu'il s'abstient de toute brutalité à l'égard des catholiques laisse penser que, déjà conquis par l'idée montaniste, il n'avait pourtant pas encore accompli sa rupture avec l'Église. En revanche, pour le de Monogamia aucune hésitation n'est permise. C'est une œuvre agressive et violente, où il ne garde plus aucun ménagement,
D'un ouvrage à l'autre, il y a donc une progression manifeste, et l'on peut y suivre le développement des opinions de Tertullien sur le second mariage, depuis l'orthodoxie intégrale jusqu'au montanisme déclaré.
On constate que, pour le fond des choses, le montanisme n'a guère modifié ses idées. Vad Uxorem contient, au moins en germe, la plupart des arguments développés dans les deux traités subséquents. Dès le temps où il l'écrivait, ses répugnances étaient
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affermies dans son esprit. Toutefois il présentait la persévérance dans le veuvage comme un état éminemment profitable à la vie morale plutôt que comme une obligation absolue : « ISam etsi non delinqiias renabendo '... » Une fois attaché à la doctrine phrygienne, il a converti le conseil en précepte, et si formel que toute dérogation est assimilée par lui au stuprum. Le ton de sa discussion change aussi. Dans le de Monogamia, il affecte de considérer ses adversaires comme des êtres uniquement asservis à leurs sens, et dont les raisons n'ont rien d'intellectuel. II s'en prend à leurs personnes même, à leurs vices secrets, aux hontes de leur parti. Il n'hésite pas à faire allusion à un scandale ignominieux auquel avait été mêlé, paraît-il, l'évêque d'Uthina, une des colonies romaines d'Afrique. C'est à plein cœur qu'il sert sa cause en écrasant ces sensuels qui déguisent en principes leurs passions.
Son attitude à l'égard du mariage en soi est passablement tortueuse. Il répète à diverses reprises qu'il ne veut pas le proscrire, mais seulement y appliquer la loi de tempérance. A y regarder de près, cependant, que de contradictions, que d'insinuations malveillantes, que de morigénations hargneuses ! S'il ne va pas jusqu'au bout, s'il se contente de jeter sur le mariage un maussade discrédit, au lieu de le réprouver simplement, c'est d'abord que Montan lui-même ne s'était pas porté jusque-là ; c'est ensuite qu'il a craint de se mêler ainsi aux rangs de ses ennemis détestés, les marcionistes, qui, eux, condamnaient sans restriction l'union des sexes. Il avait éloquemment combattu Marcion sur ce point ; il n'a pas osé, quelque envie qu'il en eût, paraître justifier après coup l'hérésiarque et son ascétisme radical.
r. Ad Ux., I, VII.
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