‹ Histoire de la littérature latine chrétienneChapitre 87 sur 460 · rf., Suppl · texte numérisé non relu

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Quant au troisième interlocuteur, Caecilius Natalis, d'assez vives discussions ont été provoquées par des découvertes épigraphiques faites entre i853 et 1869. A. deux reprises, au cours du dialogue, il est fait allusion à Fronton, lequel était né à Cirta. Au § ix, 6, Caecilius dit : id etiam Cirtensis nostri testatiir oratio ; et Octavius réfutera la calomnie alléguée en employant ces mots : Fronto iuus (xxxi, 2). Il y aurait donc, rien qu'à lire le dialogue, quelque tentation de supposer que Caecilius était originaire de Cirta. Or l'on a retrouvé à Cirta cinq inscriptions de 212-217, qui proviennent d'un arc de triomphe élevé par M. Caecilius Natalis comme marque de reconnaissance pour son élection à la dignité de triumvir quinquennal'. Cette rencontre est intéressante. Certaines difficultés rendent pourtant l'identification incertaine et il n'y a pas lieu de trop insister.

Le dialogue s'ouvre par la confidence que nous fait l'auteur de son ardente affection pour Octavius, qui maintenant n'est plus. Le souvenir de cet ami cher, de la parfaite communauté de leurs sentiments, lui est revenu récemment avec une force singulière. Païens tous deux, n'avaient-ils point passé ensemble (( à la lumière de la sagesse et de la vérité » ? Et sa pensée, errant ainsi à travers ces années heureuses, s'est fixée sur l'entretien oii Octavius réussit à ramener Caecilius à la religion vraie.

t. G.I.L., VIII, I, 7094-7098 ; cf. 6996.

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Sans hâte, Minucius Félix détaille les circonstances qui ont entouré le fait qu'il va raconter (ii iv).

Profitant des vacances du barreau, Octavius, Minucius Félix et Caecilius, son intime ami, se sont rendus à Ostie, villégiature préférée des Romains. Ils se dirigent un matin vers la mer, la brise marine au visage, quand Caecilius, apercevant une statue de Sérapis, porte la main à sa bouche, selon le rite païen, et y imprime un baiser. — Ses amis ont vu le geste, et en quelques mots ironiques Octavius reproche à Minucius Félix de laisser ainsi son cher Caecilius donner dans de tels enfantillages. Ces paroles cinglantes ne sont pas relevées d'abord. Les trois amis continuent leur promenade et amusent leurs regards des spectacles divers qui s'offrent à eux. Mais l'air taciturne et chagrin de Caecilius finit par frapper ses compagnons. Interrogé, Caecilius avoue que la pointe lancée tout à l'heure par Octavius l'a piqué au vif et qu'il désire s'expliquer à fond avec lui. Les trois amis prennent place sur une digue qui s'avance assez loin dans la mer ; Minucius Félix présidera le débat. Tout est prêt : Caecilius prend la parole et commence à plaider sa cause.

Ce prélude, d'un rythme paisible et d'une fine élégance, révèle un art savant et très maître de ses propres ressources.

Le discours de Caecilius (v-xni) est sensiblement plus court que ne sera la réponse d'Octavius. Cependant, en faisant parler « l'avocat du diable », l'auteur n'a pas cru devoir lui prêter des arguments futiles et aisément réfutables. Aucun ménagement concerté n'affaiblit l'expression des griefs païens.

C'est par une déclaration formelle d'agnosticisme que commence Caecilius. Le mystère nous enveloppe.

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L'univers est pour nous une énigme qui dépasse notre intelligence et qu'il est à la fois plus sage et plus religieux de laisser en paix. Les chrétiens prétendent la résoudre, eux, des illettrés, quelle dérision I C'est un fait que nulle part on ne saisit en acte une intervention divine, une Providence, une volonté intelligente, soucieuse de corriger le hasard et de régler le cours des choses au mieux des gens de bien.

Âpres de tels aveux, on se demande comment Caecilius va pouvoir défendre la religion païenne. Se contentera-t-il d'insinuer que, dans l'universelle ignorance, au moins les chrétiens devraient-ils convenir qu'ils n'en savent pas plus long que les autres ? Non pas. Il conclut que, puisque tout échappe aux prises de l'homme, il lui faut s'attacher avec une énergie d'autant plus tenace aux points fixes qui s'offrent à lui. Or la religion romaine se présente comme un ensemble de traditions vénérables auxquelles la grandeur de Rome a toujours été liée. Ici le ton de Caecilius s'échauffe et s'émeut, pour rappeler l'action bienfaisante de ces dieux, dont les fastes de l'histoire romaine attestent la sollicitude. Lui qui, tout à l'heure, reléguait l'intervention divine au rang des hypothèses invérifiées, il s'avance maintenant jusqu'aux confins d'une foi véritable ; et c'est son nationalisme romain qui l'aide à franchir ce pas difficile.

Après avoir ainsi exalté « cette religion si ancienne, si utile, si salutaire », Caecilius se retourne avec colère contre ceux qui veulent la détruire. Le réquisitoire proprement dit va commencer. Il appesantit d'abord son mépris sur la secte chrétienne, qui se recrute dans la lie du peuple et « forme avec cette tourbe une coalition d'impiété ». Les chefs d'accusation se précisent : leur dédain pour les choses saintes, les;

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mystères d'iniquité qui, dans les réunions nocturnes, resserrent entre ces misérables des liens infâmes. — Il s'attaque ensuite à la conception du Dieu chrétien dont l'ubiquité inquisitoriale lui paraît un prodige d'effronterie et de démence ; à l'eschatologie chrétienne, surtout au dogme de la résurrection, auquel il réserve ses plus mordantes ironies. — Le discours se termine par un rappel à l'humilité, au doute prudent dont la nouvelle Académie a donné le précepte, et qui est la plus sûre attitude intellectuelle.

Au point de vue historique et moral, ces quelques pages sont d'une exceptionnelle richesse. Gaecilius représente admirablement ces païens lettrés, très sceptiques sur le fond des choses, mais qui, par piété civique, par respect du mos maiorum, croyaient devoir défendre énergiquement la religion traditionnelle, pièce essentielle de la prospérité et de la grandeur romaines. Il a fallu à l'auteur une rare ouverture d'esprit pour prêter à la cause qu'il détestait un accent si éloquent et si persuasif.

Après un court répit (xiv-xv), Octavius prend à son tour la parole (xv-xxxvin). Sa méthode sera celle-ci : suivre pas à pas son adversaire pour réfuter tous ses griefs sans en omettre un seul, puis les retourner, dès qu'il le peut, contre les païens ; chercher ses exemples, ses points d'appui chez les penseurs païens afin de ne pas dépayser Gaecilius et de lui prouver que ces semi' nudi, qu'il méprise, ne sont pas si loin de lui qu'il paraît le croire.

Contre le scepticisme transcendantal de Gaecilius, Octavius établit d'abord la notion de Providence. En un large et copieux développement oij s'épanouissent à l'aise son talent et sa mémoire de cicéronien, il décrit la splendeur du ciel, le cours régulier des sai-

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sons, etc. Tout révèle une intelligence suprême qui veille aux détails comme à l'ensemble. — Faut-il croire dès lors, qu'il y ait un Dieu ou plusieurs? Il suffit de regarder ce qui se passe sur la terre, image du ciel : tout royaume divisé périt. Dieu est donc un. La raison l'atteste, et la pensée des philosophes, si voisine de la pensée chrétienne, le reconnaît également.

Ayant établi ces vérités fondamentales. Providence, unité de Dieu, Octavius exécute une charge contre la religion païenne. Sur ce point, les thèmes de l'apologétique chrétienne étaient déjà fixés : origine tout humaine des dieux, scandale de la mythologie et des rites consacrés par la loi. Octavius ne les particularise que par les allusions qu'il fait aux paroles mêmes dont Caecilius s'est servi. Il signale en particulier le danger d'une éducation qui corrompt par tous ces mensonges l'esprit des enfants et le rend imperméable à la vérité. Il cherche à dénouer le lien de solidarité que Caecilius a voulu établir entre les gloires romaines et la religion païenne. Il n'ose pas nier radicalement les prodiges dont se prévalaient les païens, mais il les attribue aux démons, esprits errants, impurs, tombés du ciel, qui se consolent de leur infortune en dupant et en perdant les âmes.

Il aborde ensuite les griefs de Caecilius contre les chrétiens. Ici son argumentation va devenir plus solide : raisons de cœur et aussi raisons de raison. — Il déclare à son ami qu'il lui pardonne son erreur, car il se souvient de l'avoir partagée lui-même. Mais qu'il cesse de croire à des fables misérables ! Ceux-là seuls peuvent ajouter foi à de pareilles infamies, qui sont capables de les perpétrer. Puis Octavius justifie tour à tour les diverses conceptions chrétiennes dont

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Caecilius s'était scandalisé : la surveillance exercée par Dieu sur ses créatures, la catastrophe de la fin du monde, la résurrection, les châtiments d'outre-tombe.

11 y a dans ces dernières pages et dans celles qui suivent tous les éléments d'un tableau de la vie chrétienne : vertu de la souffrance pieusement acceptée, héroïsme des martyrs, pureté de cœur qui se refuse à toute souillure. Et ces choses sont dites avec une ilamme d'enthousiasme qui jette son dernier éclat dans la péroraison, toute chaude et toute vibrante.

Les trois amis restent un instant silencieux (xxxix). Il appartiendrait à Minucius de prononcer la sentence. Mais Caecilius le prévient en se déclarant convaincu sur les principaux points mis en discussion. Quelques entretiens ultérieurs feront le reste.

« Ensuite nous nous séparâmes, conclut l'auteur, heureux et ravis, Caecilius d'avoir cru, Octavius d'avoir vaincu, et moi de la foi de l'un et de la victoire de l'autre. »

Un naturel parfait dans la mise en œuvre, ou, si l'on veut, dans la mise en scène ; un remarquable effort d'impartialité dans l'exposé des griefs païens ; beaucoup de chaleur et de conviction dans la riposte du chrétien Octavius ; un style extrêmement nuancé et souple, où l'élégance de la période cicéronienne est relevée par la verdeur d'expressions rapides et pittoresques : tels sont les mérites qu'on s'accorde à reconnaître à l'opuscule de Minucius Félix. — Pourtant ceux-là même qui rendent le plus volontiers

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hommage à la beauté littéraire et à la séduction de ce dialogue s'étonnent de n'y trouver que des traces si fugitives de la doctrine chrétienne. Octavius prétend convertir le païen Caecilius et il paraît y réussir : mais n'est-il pas vrai que Caecilius est, à la fin de la discussion, presque aussi ignorant qu'au début, de la foi à laquelle il adhère bénévolement? Octavius fait preuve d'une bien étrange discrétion et, chose plus grave, certaines de ses paroles n'expriment que très imparfaitement les dogmes chrétiens, qu'il semble redouter d'exposer au complet.

Tel est le reproche qu'on adresse volontiers à l'Octavius. Examinons, pour plus de précision, quels manques l'on croit y constater, au point de vue proprement chrétien.

a) Tout d'abord la conception qu'Octavius, porteparole de l'auteur, se fait de Dieu, est, au gré de certains critiques, parmi lesquels Gaston Boissier', (( beaucoup plus abstraite et philosophique que proprement chrétienne ». « Il ne faut pas, dit Octavius, chercher de nom à Dieu : son nom est : Dieu. On n'a besoin de noms que lorsqu'il faut distinguer par une appellation spéciale chacjue individu dans une multitude : à Dieu, qui est seul de son espèce, le nom de « Dieu )) appartient tout entier. Si je l'appelle « père », on pourra croire qu'il est de chair ; « roi », on supposera qu'il est terrestre ; « maître », on comprendra certainement qu'il est mortel. Laisse de côté tous ces noms accessoires et tu le verras dans toute sa clarté ^ » A coup sûr, ce n'est pas tout à fait là le Dieu chrétien. — Il est vrai ; mais la notion propre-

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