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La Réforme française ne favorisa donc point les lettres antiques, encore moins les arts, car elle était inconoclaste ; les noms de Jean Gonjon et de Bernard Palissj, deox grands artistes huguenots, ne peuvent être mis en cause, car ni Tun ni Tauti'e ne vécut sous la discipline de Calvin. La poésie surtout eut à souffrir dans un monde où Ton échangeait, comme dit Texcellent Senebier, c la légèreté des grâces contre la solidité de la raison. 2^ Rien ne montre mieux le profond mépris des théologiens pom* les poètes que le jugement de Jurieu sur Marot; Jurieu vécut pourtant sous Louis XIV et ne mourut qu'en 1718. c II n'est pas vrai que Marot ait été célèbre parmi nous : c'était un poète, et un poète de cour, et ce caractère est à peu près incompatible avec le grand mérite... Marot était assurément ce que sont tous ces honnêtes gens du monde qui s'érigent en auteurs par des romans, par des comédies et par des poésies efféminées. Il n'avait pas une morale fort sévère, je le crois : ainsi sont &its tous ceux qui s'occupent à chanter les aventures de l'Amour et de Psyché, et autres semblables. Ils sont toujours prêts à changer leurs romans en histoires, et à courir des aventures réelles avec les femmes et les filles de leur prochain. »
Cependant Calvin avait permis à Marot de traduire les psaumes et l'y avait même encouragé. Le Réformateur nous dit, de plus (et il faut bien qu'il le dise pour qu'on le croie), qu'il se sentait lui-même un certain penchant naturel à la poésie : adpoeticen naturâ satis eram
propmsus. Nous savons qu'U composa des psaumes qu'on pense avoir retrouvés de nos jours. Cependant le Réformateur n'avait guèi'e de temps à donner aux muses. Aussi fut-il ravi de commettre à son successeur, Théodore de Bèze, la traduction que Marot avait dû interrompre, parce que le Conseil de Genève ne voulait pas lui donner d'argent.
Bèze est un de ces hommes du seizième siècle sur lesquels il est difficile de prononcer un jugement simple. D'une part il écrit un livre : De hœreticis glacUo punimdis où il affirme que nous avons le droit de tuer ceux qui ne pensent pas comme nous : un livre où il c manque au genre humain, y> selon l'énergique expression de Senebier qui ajoute pourtant comme palliatif : a: il est vrai qu'il déraisonnait avec toute l'Europe. » Bèze est dur dans la discussion, maladroitement opiniâtre. D'autre part, on admire la conviction, la volonté, la puissance, l'infatigable activité de ces hommes de fer qui se trouvaient partout, payant de leur plume et de leur personne, où la cause de la Réforme était à soutenir. Que sont nos parlements inoffensifs en comparaison du colloque de Poissy, du synode de la Rochelle, de ces assemblées palpitantes qui avaient pour lendemain la vaillante aventure de Condé ou la Saint-Barthélémy ? Quelle ardeur désintéressée jusque dans la vieillesse ! De 1589 à 1591 Genève fut obligée de renvoyer, faute d'argent, deux professeurs de théologie ; Bèze occupa gratuitement lem*s chaires. On dit qu'à cette époque, il était à lui seul tonte l'académie ; il avait soixante-dix ans.
Bèze fut théologien, polémiste, professeur, prédicateur, comme son maître Calvin dont il n'eut pas le génie; de plus, poète dès l'âge tendre, auteur de Juveniliu, péchés
de jennesse dont il se repentit plus tard ; puis il continua la traduction des Psaumes où il se montra inférieur à Marot qui ne valait guère; cependant le plus beau vers du recueil est de Bèze; on le trouvera dans le psaume XLiii® où le fidèle invoque le secours divin,
Qui me fait, à Dieu, xéjonir Caché dans Tombre de tes ailes.
Bèze que cite Montaigne parmi (l les bons artisans du métier de poésie > avait tourné également des vers latins et s*amusa jusque dans Tâge le plus avancé, à polir des rimes françaises. Il s^essaya aussi dans le drame : on a de lui un Sacrifice éP Abraham (1550) n si bien retiré au vif, dit Pasquier, que le lisant, il me fit autrefois tomber des larmes aux yeux. :» La pièce, qui fut jouée à Lausanne d*abord, puis en France, était tour à tour comique et tragique ; un Prologue à l'italienne interpellait gaiement le spectateur ; puis, dans la tragédie, se présentait le personnage bouffon : c'était Satan en habit de moine.
Je Tais, je Tiens, joor et nnit je travaille, Et m'est avis, en quelqne endroit que j'aille, Qne je ne perds ma peine ancnnement.
Bègne le Dien en son haut firmament, Mais, ponr le moins, la terre est tonte à moi... Dien fait la paix, et moi je fais la guerre ; Dien a créé et la terre et les ciens, J*ai bien pins fait, car j'ai créé les dieux !... Dien ne fit onc chose tant soit parfaite Qui soit égale à celui qui Ta faite.
Mais moi j'ai fait, dont yanter je me puis, Beaucoup de gens pires que je ne suis.
Satan ajoutait, montrant son habit de moine :
Habit encore en ce monde inconnu, Mais qui sera nn jour si bien connu Qu'il n'y aura ne ville ne village Qui ne le voie à son très grand dommage. Ce froc, ce froo un jour connu sera, Et tant de maux au monde apportera.
Que si n'étoit l'envie dont j'abonde, J'aurois pitié moi-même de ce monde, Car, moi qui suis de tous méchans le pire. En le portant, moi-même je m'empire.
Dans la partie sériense du drame, il y a une scène quasi cornélienne entre Abraham et Sarah. Le patriarche vient d*annoncer à la mère inquiète que, sur Tordre de Dieu, il va partir avec Isaac pour un pays lointain, inconnu, où il doit faire un sacrifice, mais il ne révèle pas, bien qu'il en soit informé, qui sera la victime; Sarah fait toute sorte d'objections. Elle dit à Abraham, qu'elle appelle monsieur ou monseigneur (exactement comme Renée Burlamaqui appelait son second mari. Agrippa d'Aubigné) :
— Nous avons cet enfant seulet Qui est encore tout faiblet, Auquel gît toute l'assurance De notre plus chère espérance.