‹ Histoire de la littérature moderne. La réforme, de Luther a ShakespeareChapitre 9 sur 30 · V. — L'écrirain · texte numérisé non relu

V. — L'écrirain

YI. — La Béforme et les hunanistes.

VU. -^ La Réforme et les poètes. -^ Théodore de Bèze, du Bartas Agrippa d'Aubigné.

En lôdSy aux pays français, la Béforme n'était encore qu'une aube indécise, attendant le lever de Calvin : une révolte non déclarée, une protestation in petto qui ne pouvait s'appeler protestantisme. La cour de Nérac où trônait Marguerite, sœur de François I^, duchesse d'AIençon, puis reine de Navarre, montre assez bien ce qu'était ce premier mouvement d'émancipation. Sur cette princesse autrefois galante, qui avait conté les facéties de VHêptamiran et qui se regarda plus tard dans le Miroir âê Vâmepieh^ TBêsey on ne sait trop que penser : « on la soupçonnoit, dit Brantôme, de la religion de Luther, mais elle n'en fit jamais aucune profession ni semblant, et si elle la croyoit, elle la tenoit dans son âme fort secrète, d'autant que le

roi la haïssoit fort (cette religion). » S'il y avait donc réforme, c'était à haÎB clos, sous le masque : cette petite cour de Nérac abritait non seulement les religionnaires ou plutôt les émancipés, mais encore les beaux esprits du temps : Marot, Mellin, lé conteur Boaistuau, le rimeur Sainte-Marthe qui avait passé deux années en prison et simulé la folie pour en sortir ; l'excellent Jaques Pèletier, celui qui devait TéfonaerVortografe; et le vénérable et doux Lefebvre d'Étaples (1455-1537) que la Réforme peut réclamer, sinon comme un apôtre, au moins comme un précurseur. En réalité c'était encore la renaissance italienne ou, si l'on veut, celle d'Érasme : on consentait à ébranler l'Église et à la diminuer, mais non pour construire à la place une chapelle à part, plus étroite. Dès le commencement du siècle, on avait permis au poète Grringon, dit Gringore, puis Gringoire, d'écrire, pour le théâtre des Enfantssans-Souci, telle farce, sottie ou moralité persifflant le saint-Père et d'imprimer en tête de ses ouvrages le portrait de Mère-Sotte en robe de moine à capuchon garni d'oreilles d'âne avec cette devise : a: Tout par Baison, Raison partout, Par tout Raison. i> Maison n'eût pas permis à Gringon de se déclarer « luthériste. d Rien de plus facile et de plus commun que d'attaquer l'Église : il suffisait pour cela d'être incrédule ; mais pour soutenir la Réforme, il feUait y croire, ce qui pour nous. Français, a toujours été très dur.

Aussi voyons-nous les lettrés, les érudits, les humanistes, incliner d'abord vers les idées nouvelles, tant qu'elles se contentent de démolir, et les quitter dès qu'elles se mêlent de reconstruction. Tels, après Érasme, Budé, Vatable, Govea, les deux Du Bellay, Dolet lui-même, ce vaillant imprimeur qui devait pourtant subir le dernier

supplice. Lorsqu'en 1584, après les fameox placards, on donna en France tanfc de besogne aux bourreaux, Dolefc écrivit sans affectation d'héroïsme : <c J'assiste à ces drames comme simple spectateur, tantôt déplorant le malheur des uns et tantôt riant de la folie des autres, lorsque je les vois braver la mort par une ridicule persévérance et une intolérable obstination. i> Sur lui et sur les autres hellénistes ou latinistes de la même école, Calvin ne se faisait aucune illusion. < Il est notoire, écrivait-il, qu'Agrippa, Villanovanus, Dolet ont toujours professé pour rËyangUe un orgueilleux mépris. Â la fin, ils en étaient venus à cet excès de démence et de fureur, que non seulement ils vomissaient d'exécrables blasphèmes contre le Fils de Dieu, mais, pour ce qui regarde la vie de Tâme, ils pensaient ne différer en rien des chiens et des pourceaux... Les autres, comme RabelaÎB, Des Périers et beaucoup d'autres que je ne nomme pas pour le présent, après avoir goûté l'Évangile, ont été frappés d'un même aveuglement. Les chiens dont je parle, pour avoir plus de liberté à dégorger leurs blasphèmes sans répréhension, font les plaisants : ainsi voltigent par les banquets et compagnies joyeuses et là, en courant à plaisir, ils renversent, en tant qu'en eux est, toute crainte de Dieu. Yrai est qu'ils s'insinuent par petits brocards et farceries sans faire semblant de tâcher, sinon à donner du passe-temps à ceux qui les écoutent ; néanmoins leur iin est d'abolir toute révérence de Dieu. »

Ainsi la Renaissance et la Réforme, après avoir fait cause commune contre les théologiens officiels — ceux-ci déclaraient <c que le grec est la langue des hérésies i» et défendaient aux professeurs royaux d'expliquer les livres saints < selon le grec et l'hébreu, i» sans la permission de

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l'Université — la Benaissauce et la Réfonne, l'une se plaisant dans le doute et l'autre aspirant à la foi devaient se séparer et se combattre. Ce fut un malheur : en continuant à s'entr'aider, l'une fût devenue plus sage et l'autre plus tolérante ; la science n'y eût rien perdu, ni la religion.

Quant au roi François I°% bien plus hésitant que sa sœur, il fluctua toute sa vie : tantôt empêchant les supplices et intervenant en faveur des condamnés, tantôt cédant à la réaction au point d'interdire qu'on imprimât un seul livre « sous peine de la harfc ; » il est vrai qu'il reprit cet édit à peine lâché (1535) et en suspendit l'exécution. Au fond il aimait les humanistes de son Collège de France et détestait la théologie hargneuse de la Sorbonne. Seulement, en fait de religion, le roi très chrétien s'en tenait aux psaumes de Marot qu'il sifflotait volontiers quand il était de bonne humeur. Voyons donc qui étaient Marot et ses psaumes.

Les derniers biographes, surtout le plus riche en informations et le plus véhément en enthousiasme (1), voudraient faire du poète de Marguerite un des héros, un des martyrs de la Réforme : c'est aller un peu loin peut-être et le ton général des Épigrammes, des Satires, des Ballades, même des Élégies nous empêche de le trop prendre au tragique, voire au sérieux. Nous le voyons volontiers

(1) 0. DouEN, Clément Marot et le Psautier kuffuenotf 2 vol. in-i^ (1878).

tout adolescent, jouant la comédie avec les clercs de la Bazodie :

Sur le printemps de ma jeanesse folle Je reflsemblois Tarondelle qui vole, Pais ça pais 1& Tâge me condniBoit Sam paonr ne soin où le cear me disoit.

Tel, ou à pea près, nous le retrouvons pendant sa vie entière. On ne peut même se le figurer couché sur des livres; coup sûr, comme le dit Pasquier, il n'était pas « accompagné à de bonnes lettres ainsi que ceux qui vinrent après lui ; i» cependant il avait lu la Légende darée^ le Roman de la Boèè et (peut-être pour la rime) Yalère et Orose. Chez le seigneur de YiUeroy qui le reçut comme page, il oublia le patois de Cahors, apprit <r le langage de la bonne compagnie et le langage de la mauvaise ; » nous ne voyons pas encore le huguenot. Sorti de page, il entre comme valet chez la reine Marguerite et fait des vers pour elle, même des noëls, pas bien pieux : jeux de rythme et de rime :

Or est Noël venu son petit trac ; Sas donc anz champs, bergères de respec. Prenons chactin panetière et bissac, Flûte, flageol, comemnse et rebec, Ores n'est pas temps de dore le bec, Chantons, santons et dansons rîc-à-ric, Puis allons voir l'enfant au poure nie Tant exalté d'Hélie, aussi d'Hénoc, Et adoré de maint grand roi et dnc S'on nous dit nac (l), il faudra dire noc Chantons Noël tant an soir qu'an déjnc (2).

(1) Si on noQS dit naCf injure ou raiUerie.

(2) DtjuCt le moment où l'on se déjnche, où on se lève.

Les vers deviennent de plus en plus jolis, de plus en plus tendres :

Puisque de voua je n'ai autre Tiaage, Je m'en vois rendre ermite en un désert, Pour prier Dieu, si un autre tous sert, Qu'autant que moi en votre honneur soit sage.

Adieu amour, adieu gentil corsage, Adieu ce teint, adieu ces friands yeux ! Je n'eus jamais de tous grand avantage : Un moins aimant aura peut-être mieux.

Ce dernier vers a tout le charme d'une émotion vraie, mais où est le huguenot ? Marot alla se battre à Pavie où il reçut une blessure et fut fait prisonnier ; la religion n'entra pour rien dans cette mésaventure. Plus tard, il est vrai, à son retour d'Italie (1526) il fut jeté au Châtelet pour un rondeau de T Inconstance de Tsabeau, laquelle Ysabeau passait jusqu'ici pour être Diane de Poitiers ; on insinue maintenant qu' Ysabeau, c'est Elisabeth, en hébreu Elicheba, c'est-à-dire l'adoratrice de Dieu, soit l'Église. L'interprétation semble un peu tirée (1) ; il est certain pourtant que, cette fois, l'hérésie fut sinon le motif, au moins le prétexte de l'incarcération. Aussi le prisonnier crut-il devoir désavouer toute affiliation aux sectes nouvelles : Il écrivit à l'inquisiteur Bouchart :

Qui t'a induit à faire Emprisonner, depuis six jours en ça, Un tien ami qui onc ne t'offensa?

Et vouloir mettre en lui crainte et terreur

(1) Voir là-dessus un savant article de H. Th. Dufour, dans la Revue critique d'hittoire et de littérature (février 1881).

D*aigre justice, en disant que rerrenr Tient de Luther? Point ne sniB luthériste, Ne zwinglien, et moins anabaptiste :

Je suis de Dieu par son fils Jésus-Christ.

Voilà un vers superbe et alors digne dn bûcher, mais Marot ajoutait en style plus humble :

Bref celui suis qui croit, honore et prise La sainte, Traie et catholique Église.

Après cette détention à Paris, puis à Chartres où il arrangea le Roman de la rose et composa son Enfer, Marot fut arrêté deux fois encore, mais le roi François I^ le tira de prison ; ce prince qui recevait des lettres de Mélanchthon et des dèiicaces de Zwingle, se fût peut-être, à un certain moment, laissé < crocher » par Luther. Fut-ce en ce temps-là que le poète essaya de convertir son souverain en lui prêchant le sermon du bon Pasteur et du mauvais f Après avoir lu ces vers plats et froids on comprend que le roi ne s*y soit pas laissé prendre. Survint la triste affaire des Placards qui amena des réactions violentes ; Marot s'enfuit à Ferrare. Peut-être alors était-il un hérétique déclaré, non pourtant, comme on Ta dit, un calviniste ; à cette époque (1535) Calvin, trop jeune encore, n'était pas le maître et n'alla d'ailleurs à Ferrare qu'en 1536. Le poète et le théologien durent se voir alors à la cour de Renée ; on ignore pourtant ce qu'ils se dirent et l'on a pensé que le plus jeune (Calvin était né en 1509, Marot en 1497) avait conseillé à l'aîné de continuer la traduction des psaumes de David. Cela se peut, mais on n'en sait rien, et il est certain que les vers, les épigrammes surtout composées à Ferrare par l'incorri-

gible galantin n'avaient rien d'ascétique. Dans la plus sérieuse de ses épitres, écrite de cette ville et à cette date (1535) il se défend plus fort que jamais d'être luthérien.

De luthériste ils m'ont donné le nom ; Qu'à droit ce soit, je leur réponds que non. Luther pour moi des cieuz n'est descendu, Luther en croix n'a pas été pendu Pour mes péchés, — et tout bien avisé, Au nom de lui ne suis point baptisé

Il n'est rien là que d'orthodoxe ; Marot ne fut donc point forcé, quoi qu'on ait dit, d'abjurer à Lyon (en 1536 1) le « calvinisme » qui n'existait encore ni de nom ni de fait. Son principal titre huguenot est sa traduction des Psaumes ; or on sait qu'il l'avait commencée dès 1533 peut-être sans intention confessionnelle et « pour l'amour de l'art. » La première édition (de 1541) fut approuvée par trois théologiens officiels de Paris, attestant n'y avoir rien trouvé <r contraire à la foi , aux saintes Écritures ni ordonnances de l'Église. » François 1^ chantait volontiers ces pieux couplets ; on veut qu'il en ait dit un à son lit de mort. Henri II, grand chasseur, entonnait le Psaume xlii, traduit par Théodore de Bèze :

Ainsi qu'on oyt le cerf bruire.

Catherine de Médicis elle-même affectionnait le Psaume vi contenant des paroles de pénitence (1). Chacun à la cour fredonnait quelques vers de Marot ;

(1) Hekri Boedisb, le Chansonnier huguenot au seizième siede^ 1871. — FÉLIX BOVET, Histoire du Psautier des églises réformées^

les gens du peuple, plus sérieusement, les entonnaient en chœur quand ils se promenaient par bandes, le soir, au Pré aux clercs. La musique était empruntée aux chansons les plus profanes; on attaquait tel cantique de communion sur Tair de : Chantez^ dansez! ou de : Prends, ma PhiliSj prends ion verre! En ralentissant la mesure, on donnait à ces fions fions une sorte de gra\âté. Bien plus, on ne se faisait pas scrupule de corriger les vers badins pour les accommoder aux sujets d'Église. Là où le poète avait écrit :

Ma chère dame, ayez de mol merci !

Les fidèles chantaient :

Hon créateur, ayez de moi merci !

AU lien des jolis vers cités plus haut :

Adieu amour, adieu gentil corsage,

Adieu ce teint, adieu ces friands >eux, etc...

Les fidèles chantaient :

Adieu la chair, adieu mondain servage.

Adieu TOUS dis, monde pernicieux !

Je n'eus jamais de tous grand avantage ; Au Seigneur Dieu j'espère beaucoup mieux.

Charles-Quint lui-même approuva cette version de Marot et lui donna de l'argent pour la continuer. L'empereur désirait avoir le plus tôt possible, en français, son psaume de prédilection, le cxviii® : Confitemini DaminOj quoniam bonus. Marot le lui traduisit, hélas I probablement le plus tôt possible :

Rendez à Dieu louange et gloire, Car U est bénin et clément ;

Qui plus est , sa bonté notoire Dure perpétuellement, etc.

Ces vers sont petits » on ne saurait se le dissimnler : c'est un flageolet (Sainte-Beuve a dit le vrai mot) qui s'essouiSe à vouloir accompagner la harpe du Prophète. Ce qui manquait à Marot pour créer chez nous par les psaumes un art vraiment supérieur et vraiment religieux, c'était avant tout la foi robuste et la voix puissante de Luther. C'était aussi la langue et spécialement le langage poétique : nos petits vers trottinant et gambadant parce qu'ils ne savent encore marcher, notre décasyllabe à rimes plates, si alerte dans l'épitre et dans le récit, ne pouvait s'élever ni surtout se soutenir à la hauteur de la grande poésie lyrique. Il nous fallait une renaissance qui nous donnât dusoufSc et des ailes ; il suffit d'avoir parcouru les psaumes de Marot pour comprendre l'utilité de Bonsard.

Cependant, telles qu'elles étaient, ces chansons bibliques furent si vite adoptées par les huguenots que le poète se trouva de gré ou de force enrôlé dans leurs rangs ; il apprit un beau jour, en rentrant chez lui, qu'il était décrété de prise de corps. Il se rendit alors à Grenève (1543) où il pubUa ses cinquante psaumes précédés d'une épître aux dames de France. Il y fut bien reçu par Calvin et se lia d'amitié avec Bonivard, mais le vent n'était pas à la poésie et le Conseil refusa au fugitif une pension qui lui eût permis de c parachever sa traduction i». D'autre part le pauvre homme était molesté par la police cléricale : un jour il eut affaire au Consistoire pour avoir joué avec Bonivard, au cabaret, une partie de tric-trac en buvant un quarteron de vin (20 décembre). Ennuyé de ces tracasseries, il se réfugia en Savoie où il mourut

Tannée suivante et Théodore de Bèze, qui ne Taimalt pas, écrivit sur lui cette phrase dure : Moreêparum chriatia/nos ne in exiren/ia quidem œtaie emendaviL

Marot fut donc un huguenot médiocre et ses coi'eligionnaires, qui se croyaient ses maîtres, ne voulurent pas le prendre au sérieux, c Dans mon chemin, dit Jurieu, j'ai rencontré Marot ; j'ai pensé le laisseroù je Tai trouvé, comme un homme auquel nous prenons assez peu d'intérêt, j» Même de nos jours, les protestants ne le veulent pas sous leur drapeau ; M. Jules Bonnet dit de lui assez finement : € Ame impressionnable et légère, il traversa la Réforme comme une aventure de plus dans les vicissitudes de sa vie. » — Saint-Marc Girardin touche la même note : < Marot n'était pas fait pour vivre dans des temps de secte et d'hérésie. Poète ingénieux et galant , né pour chanter le charme d'un doux nenni^ il n'avait rien d'un seotaire. Aussi fut-il d'abord protestant par bon ton, j'imagine, plus que par enthousiasme. Comme dans les premiers temps de François I^' la Réforme était à la cour le parti des gens d'esprit et des jolies femmes, Marot fut huguenot... Protestant par bon ton et par malice, Marot le resta par honneur quand vinrent les jours d'épreuve. » — Dans ce jugement, relevé par le dernier trait, Saint-Marc Girardin a peut-être dit le mot définitif.

Mais les psaumes et même la Réforme prirent très peu de place dans la vie de Marot ; il fut, de son temps, en France au moins, «r le poète des princes et le prince des poètes, i» On dit qu'il n'innova guère, ni dans la diction, ni dans la versification, « ni dans le ton général de la poésie ; » il se servit, ajoute-t-on € des instruments littéraires qui lui avaient été transmis et qui sufBsaient

aux besoins de son talent. i> Cela n'est pas tout à fait juste; en tout cas, s'il n'innova guère, il fit mieux : il amena la langue et le vers dans la voie purement française et les y poussa si loin que lorsque, après Ronsard, les Gaulois revinrent, ils n'eurent qu'à reprendre où on les avait laissés, pour les pousser plus loin encore, la langue et le vers de Marot. Notre poète est autrement moderne que tous ses devanciers, y compris Villon « qu'il tira du ruisseau pour l'introduire à la cour » : c'est lui qui, le premier, sut rire avec grâce; et apprit cet art à la Fontaine, qui le transmit par Voltaire à Musset, le dernier venu de l'école, le plus Français de tous nos contemporains.

Un doux nenny avec nn doux sourire

Est tant honnête : il vous le faut apprendre ;

Quant est d'out, si veniez à le dire,

D'avoir trop dit je voudrais vous reprendre ;

Non que je sois ennuyé d*entreprendre

D'avoir le fruit dont le désir me point ;

Maïb je voudrais qu^en me le laissant prendre

Vous me disiez : a Non, vous ne l'aurez point ! ]>

Le ton était donné, il y a trois siècles et demi ; depuis lors et jusqu'à nos jours, les lyriques de cour et de salon n'auront plus qu'à toucher les mêmes notes :

Si je vous le disais qu'une douce folie

A fait de moi votre ombre et m'attache & vos pas !

Un petit air de doute et de mélancolie,

Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie...

Peut-être diriez-vous que vous n'y croyez pas.

Trouver ainsi la musique amoureuse d'une nation, c'est plus diflRcile que d'inventer de nouveaux rythmes ; encore

est-il faux d^affirmer que Marot n'en trouva pas. Quantité de coupes heureuses dont on fait honneur à Ronsard se trouvaient déjà employées dans la version des psaumes. En même temps le poète émondait, ébranchait, débarrassait le vers des mièvreries et des virtuosités, des tours de force et des jeux de mots qu'un art déjà caduc avait mis en vogue. Certes il lui restait encore du mauvais goût régnant quelque préciosité :

En TOUB plaisant me platt de leur déplaire.

Il jonglait quelquefois avec les consonnances et les tournait en calembours :

En m'ébattant, je fais rondeaux en rime Et en rimant bien souvent je m*enrime : Bref, c'est pitié d'entre nous rimailleurs, Car vous trouvez assez de rime aîUeurs, Et quand vous plaît mieux que moi rimassez ; Des biens avez et de la rime assez :

Mais moi, à tout ma rime et ma rimaille, Je ne soutiens (dont je suis marri) maille.

et le reste : il y a encore dix-huit vers de même acabit. Enfin ses c coq-à-Ffine, » comme il les appelait, étaient de pures cabrioles, mais dans ses œuvres réussies il allégea, dégourdit, assouplit, avança la langue plus que n'avaient fait ses devancierset toucha presque à la perfection. De Venise et de Ferrare où Marot fit un long séjour, il ne rapporta rien que le sonnet (peut-être) et l'art de se taire :

Car ces Lombards avec qui je chemine M'ont fort appris à faire bonne mine, A un mot seul de Dieu ne deviser, A parler peu et à poltroniser ; Dessus un mot une heure je m'arrête ; S'on parle à moi, je répons de la tête.

A son retour d'Italie, le poète avait déjà donné sa mesure et presque tout ce qu'il a fait de mieux, notamment cette fable étonnante, le Lion et le Rat qui semble partir du roman de Benart, pour aller jusqu'à la Fontaine.

Mais ce Lion, qui jamaifl ne fut grue, Trouva moyen et manière et matière D*ongle8 et denta de rompre la ratière, Dont maître Rat échappe vitement, Puis mit à terre un genou gentement , Et, en ôtant son bonnet de la tête, A mercié miUe fois la grand'bête, Jurant le di^ des souris et des rats Qu'il lui rendroit...

Voilà les vieilles façons du Thierepos, les bêtes causant, saluant comme les hommes. Continuons ; le narrateur, à chaque pas, se rapproche de nous. Le Lion à son tour est pris au piège et le Bat vient lui offrir son secours, mais la petite bête est fort mal reçue par la grande.

Lors le lion ses deux grands yeux yestit Et vers le rat les tourna un petit (1) En lui disant : a 0 pauvre verminière, Tu n'as sur toi instrument ne manière, Tu n'as couteau, serpe ne serpiUon Qui sût couper corde ne cordillon, Pour me jeter de cette étroite voie...

Ya te cacher, que le chat ne te voie.

— Sire Lion, dit le fils de Souris, De ton propos certes je me souris ;

(1) Marot avait-U vu, danBl'Bnferde Dante, le regard de Farinata ? (iNF., X. 41-42.)

Tosto che al pié délia sua tomba fui, Guardommi un poco.

J'ai des conte.'iux assez, ne te soucie,

De bel os blanc, plus tranchants qu'une scie ;

Leur gatne, c'est ma gencive et ma bouche ;

Bien couperont la corde qui te touche

De si très près, car j'y mettrai bon ordre. 3>

Lors sire Bat va commencer à mordre

Ce gros lien : vrai eit qu'il y iongta

Auez Icngtempi, mais il tous le rongea

Souvent et tant qn*à la parfin tout rompt.

< Yrai est-ce qu'il y songea assez longtemps j> : n'est-oe pas déjà du la Fontaine ? — Et nous n'avons pas encore cité le chef-d'œuvre qu'on ne relira jamais assez :

J'avais un jour un valet de Gkiscogne

Gourmand, ivrogne et assuré menteur,

Pipeur, larron, jureur, blasphémateur.

Sentant la hart de cent pas à la ronde,

Au demeurant le meilleur fils du monde...

Ce vénérable hUlot (1) fut averti

De quelque argent que m'aviez départi

Et que ma bourse avoit grosse apostume ;

Si se leva plus tôt que de coutume

Et me va prendre en tapinois iceUe,

Puis vous la mit très bien sous son aisselle,

Argent et tout (cela se doit entendre)

Et ne crois point que ce fût pour la rendre.

Car onques puis n'en ai ouï parler.

Bief, le vilain ne s'en voulut aUer

Pour si petit ; mais encore il me happe

Saye et bonnet, chausses, pourpoint et cape ;

De mes habits en effet, il pilla

Tons les plus beaux, et puis s'en habiUa

Si justement, qu'à le voir ainsi être

Vous l'eussiez pris, en plein jour, pour son maître.

Finalement de ma chambre il s'en va

Droit à l'étable où deux chevaux trouva ;

(1) Faquin ou ilote : esclave, valet.

Laisse le pire et sur le meilleur monte, Pique et s'en va. Pour abréger le compte, Soyez certain qu'au partir du dit lieu N'oublia rien, fors qu'à me dire adieu...

Voilà Marot, dans son genre et en pleine verve, non pas le huguenot sérieux, psalmiste de la Réforme, mais tout simplement le poète de François I***^, roi très chrétien et très galant, auquel il tendait la main avec beaucoup d'aisance et de bonne grâce, lui promettant de lui rendre l'argent prêté

Quand on verra tout le monde content, Ou, si voulez, à payer se sera Quand votre los et renom cessera.

Marot fut le Musset de son temps, le Français par excellence ; mais Musset, venant après Victor Hugo, profita largement de la révolution littéraire accomplie, tandis que Marot 9 étant venu avant Ronsard, n'avait rien pu lui emprunter. Cependant, disait la Bruyère, « par son tour et son style , Marot semble avoir écrit depuis Ronsard. Il n'y a guère entre le premier et nous que la différence de quelques mots... Il est étonnant que les ouvrages de Marot, si naturels et si faciles, n'aient su faire de Ronsard, d'ailleurs plein de verve et d'enthousiasme, un plus grand poète que Ronsard et que Marot. »

On a vu que Marot, s'exilant à Genève en 1548, avait fait amitié avec Bonivard et poussé « Tinconduite » (ce

< fat le mot employé) jusqu'à jouer au tric-trac avec cet <c homme de mauvaise vie. » Le pauvre Bonivard, ainsi conspué par les calvinistes, n'était autre que le fameux n prisonnier de Chillon, i» dont les poètes et les peintres de notre temps (Bjron et Delacroix en tète) ont fait une sorte de héros et de martyr. Depuis trente ans environ, on a étudié Thomme de plus près : à la figure idéale, indécise imaginée par les artistes, s'est substituée une physionomie très vivante et gagnant en expression ce qu'elle a pu perdre en pureté. Bonivard fut un homme de la Renaissance, un peu dépaysé dans la Réforme, un érudit d'humeur pensive et rieuse, qui s'inquiétait à ses heures, en dilettante ou en curieux, de philosophie, de philologie, d'histoire et d'historiettes : en un mot, un prédécesseur de Montaigne. Grâce aux travaux récents, le héros a diminué sans doute, mais l'écrivain a grandi, et c'est tant mieux pour notre siècle qui a plus besoin d'anciens écrivains que d'anciens héros.

François Bonivard, né vers 1493 à Seyssel, cadet de famille et destiné à prendre les ordres, avait d'abord mené la vie d'écolier, puis était devenu prieur de Saint- Victor, couvent de bénédictins aux portes de Genève. Il s'attacha au pays qu'il habitait et lui rendit de signalés services qui lui valurent l'inimitié du duc de Savoie, une première détention de trois années, enfin sa fameuse captivité de six ans dans le château de Chilien. Sur ce dramatique épisode Byron a chanté en beaux vers tout ce qu'il a voulu; la vérité, racontée par Bonivard luimême, est que les deux premières années de prison furent assez douces : le capitaine de Beaufort traita le prieur tout à fait honnêtement, le mit dans une chambre et lui tint compagnie : ces deux joyeux sires se racontaient des

histoires et s'amusaient ensemble pour tuer le temps. Par malheur, M. de Savoie vint à Chillon et c ne sais, dit Bonivard, si pour le commandement du duc ou de son propre mouvement, Beaufort me fourra en unes croctes desquelles le fond étoit plus bas que le lac sur lequel Chillon étdit situé, et avois si bon loisir de me promener, que j'empreignis un chemin en la roche qui étoit le pavement de céans, comme si on l'eût fait avec un martel. ]» En se promenant ainsi, Bonivard composait <c tant en latin qu'en françois beaucoup de menues pensées et baUades i>.

Yoilà tout ce qu'on sait sur <r la passion :» du martyr. Délivré en 1636, lors de la prise de Chillon par les Bernois, il fut ramené en triomphe à Genève; ce triomphe devait être court. Pendant sa captivité, une grande révolution s'était accomplie : Genève affranchie, réformée, n'avait plus de duc ni d'évéque, partant plus de bénéfices ni de couvents. Saint- Victor n'existait plus, démoli par les moines. Les martyrs sont exigeants : Bonivard espérait beaucoup de la petite république et n'obtint que peu de chose ; il dut recourir à Berne pour avoir de quoi payer ses dettes et souper copieusement, car il s'était habitué à bien vivre et la prison ne l'avait pas corrigé ; la prison ne corrige personne. Enfin tout s'arrangea pour le mieux et l'ex-prieur, qu'on appelait pour le narguer monsieur Sans Saint-Victor, finit par vivre en paix avec la € seigneurie i» de Genève qui le traitait bien, lui avançait de l'argent, le soignait malade, rachetait les livres qu'il avait mis en gage, le logea même dans une chambre chauffée, ce qui était un grand luxe en ce temps-là. Il vieillit ainsi entre deux anciens serviteurs et mourut en 1570 âgé de soixante-dix-sept ans, ne laissant guère que

des dettes et un certain nombre de livres qni , légués à rÉtat, commencèrent la bibliothèque publique de Genève. Il s'était marié quatre fois depuis sa libération ; la quatrième femme, accusée et convaincue d'infidélité, fut cousue dans un sac et jetée dans le Rhône. La loi était dure, mais c'était la loi.

Bonivard ne dut pas se trouver trop bien dans ces mœurs : il aimait le plaisir et, n'étant réformé qu'en haine des papes, n'admettait pas les dogmes un peu cruels de la nouvelle religion. De plus, il était à tout moment cité devant le Consistoire, non seulement à cause des parties de tric-trac qu'il jouait avec Marot, mais parce qu'il n'allait pas au prêche et portait un bouquet sur l'oreille, c ce qui lui sied mal, disent les registres, à lui qui est vieil. » Excédé par ces tracasseries, il se fût brouillé vingt fois avec Genève et avec Calvin, s'il n'avait pas été, depuis sa sortie de Chilien jusqu'à sa mort, le polémiste et le chroniqueur officiel de la Réforme. Ce fut là son office : il y était préparé par de bonnes études, savait le droit et les langues, même l'allemand, avait séjourné à Fribourg en Brisgau, à Strasbourg, à Turin, même à Rome au temps de Léon X : enfin c'était un esprit très ouvert et très orné qui eût pu briller au Louvre ou à la cour de Ferrare. Il écrivit les Chrmiques de Oenèvé dont Calvin trouva le style grossier, puis des Advis et devis contre les libertins, contre les papes et même contre les c difformes réformateurs, » car il ne voulait ménager personne, c Nous avons dit par ci-devant beaucoup de maux des papes et des leurs, mais quel bien pourrons-nous dire des nôtres ?... Ce monde est fait à dos d'âne ; si un fardeau penche d'un côté et vous le voulez redresser et mettre au milieu, il n'y demeurera guères, mais penchera de

l'autre. Aussi Cicéron, en la guerre citoyenne entre Pompée et César, requis d'un chacun côté disoit : qmm fugiam sciOy ad qmm fiescio. d Partant de là, le pamphlétaire se lance le fouet à la main sur tous les princes allemands, sur l'Anglais Henry VIII et sur beaucoup d'autres : <c Nous crions contre les papistes, dit-il, et faisons pis qu'eux : princes et peuples sont débordés. »

Bonivard avait beaucoup lu : son traité De noblesse dut apprendre bien des choses à ses contemporains sur l'histoire des hautes castes et le droit féodal. Le malin prieur se moquait agréablement de ces petits princes encore nombreux de son temps qui, n'ayant pas 400 florins de revenu, ne reconnaissent aucun souverain,... « exerçant tous actes royaux, excepté de battre monnoie, non pas parce qu'ils ne le doivent, mais parce qu'ils n'ont pas de quoi. » Ce n'est pas qu'il veuille mépriser l'état de noblesse, car, dit-il, je me mépriserois moi-même qui en suis, et non pas premier de ma race; Dieu veuille que n'en sois le dernier ! j> Mais il est sans pitié pour les parvenus , les bourgeois gentilshommes, les grenouilles qui veulent se faire aussi grosses que le bœuf. — Il raille aussi la monarchie et prétend qu'on pourrait graver sur une seule cornaline toutes les armes des bons princes. Comme il aflSrme que derrière la monarchie marche la tyrannie, on peut le ranger parmi les ennemis du gouvernement personnel et aussi du gouvernement militaire , car il ne pardonne point à Auguste d'avoir pris le titre à'^imperator. Cependant Bonivard ne paraît pas estimer beaucoup plus l'aristocratie , c'est-à-dire la « prépon dérance de quelques-uns, » serait-il donc démocrate? Nullement, car l'état populaire, selon lui, traîne à sa queue l'anarchie : autant de têtes, autant de tyrans.

CAIiVIN. 63

Il a fait là-dcBsos des € carmes en latin et en gaulois :» :

Bellua quatn plures nam minus una noctt,

Vn que plus dommageable est bête De plusieurs que de seule tête.

Ainsi ni monarchie, ni aristocratie, ni démocratie : que veut donc Bonivard ? Tout simplement un gouvernement électif : < Suffit à un peuple que Dieu lui donne grâce de pouvoir élire un prince ou plusieurs. » Sur quoi il a composé le quatrain suivant :

Quand seront heureuses provinces, Ro3raumes, yilles et vUlages ?

Quand l'on fera sages les princes Ou (qu'est pins court) princes les sages.

Telle est la politique de Bonivard. Dans tous ces Advis et devis le négligent prieur se promène un peu au hasard, en long et en large, sachant où il va, mais ne prenant jamais le plus court, nous échappant par des digressions continuelles. Il cause à bâtons rompus, car il est assailli de souvenirs et d'idées et tient à dire tout ce quMl sait. Ainsi, dans son Amartigénée, il cite dès les premières pages Salomon, Prudence, Pétrarque, saint Augustin, Toracle de Delphes, Josèphe, Ovide et Clément Marot ; il évoque, à propos de la création, toute la philosophie ancienne et moderne, introduit dans sa dissertation des anecdotes sur Diogène, sur les sauvages, sur les vipères et les tarentules, sur Alexandre le Grand et le roi Pyrrhus, sur Ëpicure comparé à Luther, entremêlant cela de couplets moraux et d'épigrammes contre toute sorte de gens, notamment contre les communistes. A son avis, même les cannibales des terres neuves n'ont garde de tout

64 LA HEFOBME.

mettre en commun, puisque « non contents des vivres de leurs voisins, ils (se) mangqnt les uns les autres. » Pareillement défions-nous des anabaptistes et des déchaux <c qui ne diront pas mon mantel, mon bissac, etc., mais notre mantel, notre bissac et semblable, et descendront jusques à cela, qu'ils diront bien notre bourse en nombre pluriel : mais quand viendra à parler de ce qui est dedans, ils retourneront au singulier et ne diront pas notre argent, mais mon argent. 3> C'est ainsi que flânait gaiement et nonchalamment ce causeur savoyard plein de réflexions et de lectures : on voit Thomme habitué à vivre en compagnie d'êtres intelligents qui l'écoutaient ; sa dernière femme, celle qui fut noyée pour crime d'adultère, savait du grec. Il en savait aussi quelque peu; quant au gaulois (il ne voulait pas dire le français, parce qUe Genève n'appartenait pas à la France) il l'écrivait avec cette liberté, cette variété, cette fantaisie, ce luxe de consonnes inutiles, ce mépris de la ponctuation qui distinguent tous les écrivains du temps; il avait de plus un accent du terroir qu'on chercherait en vain chez les autres réformés : Calvin, Parel, Bèze, etc., tous ou presque tous, Viret excepté, venant de France. Le prieur de Saint-Victor était bien réellement bugiste ; da patois savoyard qui se parlait à Seyssel et même à Genève, il garda non seulement beaucoup de mots, mais aussi le ton, l'accent, certaines particularités qui tirent l'œil : da/rnier au lieu de dernier, commenfarmt au lieu de commencèrent, puis des imparfaits du subjonctif étonnants : qu'ils marchissmt, qu'ils mangeussent Quant au style, ce n'est pas celui de Montaigne, mais c'est encore moins celui de Calvin. « Je confesse que le beau parler est chose fort douce et amiable et allichant ailleura, mais en

philosophie il n'est ni bel ni agréable. A an bateleur est bien séant tourner les yeux ça et là, bien danser, sauter, gambader, bien jouer de souplesse ; mais si un homme de conseil ou un philosophe s'essaie de ce faire, il n'y a personne qui ne se donne honte de son honte. Si nous avons une petite fille jolie, mignonne et de bonne grâce çuê die des mots infantiles, il n'y aura personne qui n'y prenne plaisir et ne la loue ; mais si une femme de réputation s'essayoit de ce faire, qui ne s'en moqueroit ? :»

Ainsi écrivait Bonivard, mais il ne suivait guère son précepte et manquait tout à fait de gravité ; même eu défendant l'Écriture, il s'amusait, voulait plaire, lançait le mot pour rire, l'anecdote graveleuse, jetait par-dessus les moulins sa toque et sa robe c frétilloit » enfin, <c extravaguoit » tout son saoul. Son église était celle de Babelais, ou, si c'est trop dire, celle de Marot, un temple où il fût permis d'entrer en portant un bouquet sur l'o* reille. Tel était le martyr qu'on a eu tort de prendre au tragique ; n'oublions pas cependant qu'il fut bien réellement le prisonnier de Chilien. Dans ce souterrain où il passa quatre années à marcher autour d'un pilier en marquant ses pas dans la roche, il sut garder assez de vigueur, assez de liberté d'esprit pour tourner gaiement c des carmes latins et gaulois i> sur toute sorte de sujets. Si ce n'est pas d'un héros, c'est d'un brave.

L'homme et l'écrivain, le Luther de la réforme française, ce ne fut donc point François Bonivard ni Clément Marot, ce fut Jean Calvin. Il la fit sienne et pa-

T. II. à

reille à lui de caractère et d'humeur, d'esprit et de langue ; il convient donc avant tout d'expliquer l'œuvre par l'ouvrier, et de le faire loyalement. La règle essentielle en critique, M. Taine Ta donnée : c'est « d'arriver par degrés à reproduire en soi-même des sentiments auxquels on était d'abord étranger, de voir qu'un autre homme en un autre temps a dû penser et croire autrement que nousmêmes, de nous mettre à son point de vue, de le comprendre, 2> en un mot d'aller chez lui au lieu de rester chez nous. Les derniers ouvrages publiés sur Calvin sont importants et intéressants (1) ; pour nous, qui étudions surtout l'écrivain, nous le laissons parler lui-même.

Dans la préface de son commentaire sur les Psaumes il se compare au roi David.. « Vrai est que ma condition est beaucoup moindre et plus basse, et n'est pas besoin que je m'arrête à la montrer : mais comme il fut prins d'après les bêtes et élevé au suprême d^ré de dignité royale, ainsi Dieu de mes petits et bas commencements m'a avancé jusqu'à m'appeler à cette charge tant honorable de ministre et prêcheur de l'Évangile.

« Dès que j'étois jeune enfant, mon père m'avoit destiné à la théologie, mais puis après, d'autant qu'il considéroit que la science des lois communément enrichit ceux qui la suivent, cette espérance lui fit incontinent changer d'avis. Ainsi cela fut cause qu'on me retira de l'étude de philosophie et que je fus mis à apprendre les lois : auxquelles, combien que je m'efforçasse de m'employer fidèlement, pour obéir à mon père. Dieu toutefois par sa

(1) Hbrminjaed, Correspondance des rèformateurSj 1866-1880. — Kamp Schulte, Johann Calvin, etc., 1869. — A. Boobt, Hist. du peuple de Genève^ 1870-79. — Pierre Yauchbr, Calvin et les Genevois

providenoe secrète me fit finalement tourner bride d*un antre côté.

c Et premièrement, comme ainsi soit que je fusse si obstinément adonné aux superstitions de la papauté, qu^il étoit bien malaisé qu'on me pût tirer de ce bourbier si profond, par une conversion subite, il dompta et rangea à docilité mon cœur, lequel en ég&rà à r%e, étoit par trop endurci en telles choses.

c Ayant donques reçu quelque goût et connaissance de la Tiaie piété, je fus incontinent enflambé d'un si grand désir de profiter, qu^encore que je ne quittasse pas du tout les autres études, je m'y employois toutefois plus lâchement. Or je fus tout ébahi que, devant que Tan passât, tous ceux qui avoient quelque désir de la pure doctrine se rangeoient à moi pour apprendre, combien que je ne fisse quasi que commencer moi-même. De mon côté, d'autant qu'étant d'un naturel un peu sauvage et honteux, j'ai toujours aimé requoi (retraite) et tranquillité, je commençai à chercher quelque cachette et moyen de me retirer des gens : mais tant s'en faut que je vinsse à bout de mon désir, qu'au contraire toute retraite et lieu à l'écart m'étoient comme écoles publiques. Bref, cependant que j'avois toujours ce but de vivre en privé sans être connu, Dieu m'a tellement proumené et fait tournoyer par divers changements, que toutefois il ne m'a jamais laissé de repos en lieu quelconque, jusques à ce que maugré mon naturel il m'a produit en lumière et fait venir en jeu, comme on dit. i>

Calvin se réfugia donc à Bâle où il écrivit en latin son Institution ehritienne, puis courut en Italie où il ne fit que paraître à la cour de Ferrare ; de là il songeait à gagner Strasbourg et n'eût voulu passer qu'une nuit à 6e-

nève, mais le réformateur Farel, averti de son passage, fit incontinent tout ce qu'il put pour le retenir. « Et après avoir entendu que j 'a vois quelques études particulières auxquelles je me voulois réserver libre, quand il vit qu'il ne gagnoit rien par prières, il vint jusqu'à une imprécation qu'il plût à Dieu de maudire mon repos et la tranquillité d'études que je cherchois, si en une si grande nécessité je me retirois et refusois de donner secours et aide. Lequel mot m'espovanta et ébranla tellement que je me désistai du voyage que j'avais entreprins : en sorte toutefois que, sentant ma honte et ma timidité, je ne voulus point m'obliger à exercer quelque certaine charge. :» Ceci nous étonne chez Calvin, mais il est de ceux qu'il faut croire sur parole. Vinrent les anabaptistes, les libertins, les mécontents de toute couleur et quantité de séditions a: les unes sur les autres »... — a Si bien que moi, pusillanime de ma nature, il me fallut toutefois dès les commencements, soutenir ces iiots impétueux. » Il se plut dans la lutte et s'y raidit tellement qu'il finit par se mettre en guerre, non seulement contre les hérésies et les mauvaises mœurs, mais contre la population et le gouvernement de Genève, si bien que, chassé de la ville en 1538, il s'en réjouit, ce plus qu'il ne fiilloit » et alla vivre à Strasbourg où l'attirait Bucer. Trois ans après, Genève le rappela et il y revint « avec tristesse, larmes, grande sollicitude et détresse, comme le Seigneur m'en est très bon témoin. » Depuis lors, toujours à l'exemple du roi David, il passa par quantité de tribulations, <E car comme ce saint roi a été fâché de guerres continuelles par les Philistins et autres peuples étranges, ses ennemis, mais encore navré plus grièvement au milieu de son peuple par la malice d'aucuns déloyaux et

malheureux : ainsi je puis dire quant à moi que de tous côtés j*ai été assailli, tellement qu'à grand'peine ai-je pu être en repos un bien peu de temps, que toujours je n'eusse à soutenir quelque combat, ou de ceux de dehors, ou de ceux de dedans. ]» L'honmie d'étude et de méditation, c tout fiuble et craintif qu'il étoit, dut payer de sa personne et se jeter à travers les coups, risquant sa vie. i» Les libertins d'abord, c'est-à-dire les libéraux du pays, aimant la liberté couronnée de roses, lui donnèrent beaucoup de fil à retordre ; d'autres tâchèrent de renverser < Tétemelle prédestination de Dieu, j> les autres voulaient € maintenir le libéral arbitre. ]» Aussi put-il s'écrier avec David, en voyant les oppositions qui se dressaient contre lui du sein de son église même : c L'homme de ma paix et qui mangeoit le pain avec moi, a levé le talon contre moi. » La calomnie ne reculait devant aucune invraisemblance; on accusait l'ascète de vivre somptueuse* ment; on lui reprochait sa c trop grande autorité et puissance infinie ». Or la lutte incessante aigrit à la longue les caractères les mieux trempés, surtout ces petites luttes des petits endroits où tout homme, fût-ce un esprit supérieur, n'est qu'un voisin chez qui l'on peut regarder par le trou de la serrure. Aussi ne voit-on de lui que ce que le trou de la serrure en peut montrer, et c'est là-dessus qu'on juge une conscience, une pensée, un génie ! Dans ces froissements quotidiens avec des esprits obstinés et médiocres, on devient soi-même opiniâtre, irritable, impatient de toute contradiction, intolérant et tyrannique, capable des plus atroces cruautés pour faire triompher son opinion : tel était Calvin qui, par zèle religieux, commit un perpétuel attentat contre les droits de la consdenoe et de la liberté. On ne l'aimait guère, té-

70 LA EÉFORME.

moin ce proverbe : c Mieux vaudrait l'enfer avec Bèze que le paradis avec Calvin. y>

Ainsi parlent les adversaires qui citent volontiers les victimes du réformateur : Pierre Ameaux, Jacques Gruet, François Favre, Ami Perrin, Jérôme Bolsec, Michel Servet : ce dernier brûlé vif à Champel, parce qu'il avait sur la Trinité des idées particulières. Il est vrai que ce Farel, Bullinger, Mélanchthon, tous les réformateurs l'un après l'autre », Bolsec lui-même, approuvèrent ce meurtre théologique, mais le siècle entier fût-il complice, Calvin ne serait pas absous. D'ailleurs le siècle entier ne fut pas complice. Le chancelier de Berne, Nicolas Zerkinden, écrivit à l'homme qui venait d'immoler Servet : « Le temps ne viendra jamais d'une parfaite unité dans les opinions, et si nous prétendions réserver l'exercice de la charité pour le jour de cet universel accord, je crains bien qu'elle ne trouvât jamais d'emploi. L'homme est du reste ainsi fait qu'il cède plus sûrement à la persuasion qu'à la force, et tel s'est roidi devant le bourreau qui n'eût pas résisté au langage de la douceur. » Nobles paroles, s'écrie im historien de bonne foi (1) : que de bûchers s'allumeront avant qu'elles soient comprises!

Calvin fut donc de son temps comme les papes, les empereurs et tous les rois, même François I®', qui brûlèrent des hérétiques, mais ceux qui ne voient dans Calvin que le meurtrier de Servet ne le connaissent pas. Ce fut une conviction, une intelligence, une des forces les plus étonnantes de ce grand siècle : pour le peser selon son mérite, il faut jeter dans la balance autre chose que

(1) L. YULLIEMIK, Hittùire de la Confédération suiste (1876).

nos tendresses et nos pitiés. Il faut voir tout Thomme, et le voir tel qn^il fut : « on corps frêle et débile, sobre jusqu'à TexcèSy i» rongé par des maladies et des infirmités qui devaient l'emporter avant le temps, mais acharné à sa tftche, <c ne vivant que pour le travail et ne travaillant que pour établir le royaume de Dieu sur la terre ; dévoué à cette cause jusqu'à lui tout sacrifier : i» le repos, la santé, la vie, plus encore : les études &vorite8, et avec une infatigable activité qui épouvantait ses adversaires, menant de front, à brides abattues, religion, morale, politique, législation, littérature, enseignement, prédication, pamphlets, œuvres de longue haleine, .correspondance énorme avec le roi et la reine de Navarre, la duchesse de Ferrare, le roi François 1% avec d'autres princes encore, avec les réformateurs, les théologiens, les humanistes, les &mes travaillées et chargées, les pauvres prisonnières de Paris. Il écrivait dans r£urope entière ; deux mille Églises s'organisaient selon ses idées ou celles de ses amis ; des missionnaires, animés de son souffle, partaient pour l'Angleterre, l'Ecosse, les Pays-Bas, c en remerciant Dieu et lui chantant des psaumes. i> En même temps cet homme seul, ce malade surmené s'emparait à Genève d'un peuple aUègre, raisonneur, indiscipliné, le tenait dans sa main et le forçait d'obéir. Sans être magistrat ni même citoyen (il ne le devint qu'aux dernières années de sa vie), sans mandat officiel ni titre reconnu, sans autre autorité que celle de son nom et d'une volonté inflexible, il commandait aux consciences, il gouvernait les maisons, il s'imposait, avec une foule de réfugiés venus de toute part, à une population qui n'a jamais aimé les étrangers ni les maîtres; il heurtait enfin de parti pris les coutumes, les traditions, les susceptibi-

72 LA.EÉFORME.

Jîtés nationales et il les brisait. Non seulement il pesait sur les consciences et les opinions, mais aussi sur les mœurs, proscrivait la luxure et même le luxe, la bijouterie, la soie et le velours, les cheveux longs, les coifi^ires frisées, la bonne chère : toute espèce de plaisir et de distraction ; cependant, malgré les haines et les colères suscitées par cette compression morale, <( le corps brisé, mais la tête haute, » il gouverna longtemps les Genevois par l'autorité de son caractère et fut accompagné à sa tombe par le peuple tout entier. Voilà l'homme dont il est facile de rire, mais qu'il importe avant tout de connaître. Calvin détruisit Genève pour la refaire à son image et, en dépit de toutes les révolutions, cette reconstitution improvisée dure encore : il existe aux poites de la France une ville de strictes croyances, de bonnes études et de bonnes mœurs : une <c cité de Calvin d.

Toutes ces qualités de l'homme se retrouvent en ses ouvrages universellement applaudis dans son siècle et jusqu'à nos joura. On discute le réformateur, le théologien, le justicier, mais on ne discute pas l'écrivain sur lequel adversaires et partisans sont d'accord : tout le monde admire. Etienne Pasquier disait de Calvin :

« Car aussi étoit-il homme bien écrivant... et auquel notre langue françoise est grandement redevable pour l'avoir enrichie d'une infinité de beaux traits. »

Patru l'appelait « le père de notre idiome. » M. Désiré Nisard le louait d'avoir présenté tant d'idées neuves

« d'une façon grave, forte et populaire, 3> et d'avoir affranchi la théologie de la philosophie, c La nouveauté de la langue, dans Calvin, suit naturellement la nouveauté de la matière et de la méthode. Le même art de composer qui, dans l'exposition de la doctrine, range les choses dans leur ordre et leur proportion, se fait voir dans le langage par la suite, la gradation, l'exactitude des expressions, qui, pour le plus grand nombre, sont définitives. L'image de cet esprit pénétrant et audacieux par lequel Calvin s'éleva, principalement en France, audessus de Luther, reluit dans la hardiesse et la subtilité de sa langue. Mais que pourrais-je dire de la langue de Calvin qui ne dût ôtre froid après le bel éloge qu'en a fait Bossuet, lequel lui donne, outre la gloire d'avoir aussi bien écrit en latin qu'homme de son siècle, celle d'avoir excellé à parler la langue de son pays (1). i»

Paul Lacroix (le bibliophile Jacob) va plus loin encore : < Le style de Calvin est un des plus grands styles du seizième siècle : simple, correct, élégant, clair, ingé* nieux, animé, varié de formes et de tons, il a commencé à fixer la langue française pour la prose conmie celui de Clément Marot l'avait fait pour les vers. Ce style est moins savant, moins travaillé, moins ouvragé, pour ainsi dire, que celui de Rabelais, mais il est plus prompt, plus souple et plus habile à exprimer toutes les nuances de la pensée et du sentiment ; il est moins naïf, moins agréable et moins riche que celui d'Amyot, mais il est plus incisif, plus imposant et plus grammatical ; il est moins capricieux, moins coloré et moins attachant que celui de Montaigne, mais il est plus concis, plus grave

(1) D. Nmaed, ITtff, de la liUératurefrançaiiêf tome I, p. 389.

74 LA BÉFQRME.

et plus français, si Ton peut reprocher à ranteur des Essais d'écrire quelquefois à la gasconne (1). i>

Il y a peut-être, dans ce jugement, quelque enthousiasme d'éditeur. Ce qu'on peut dire en toute sincérité, sans encourir le reproche d'exagération, le voici, Lorsqu'arriva Calvin, vers 1536, nous n'avions pas encore en France de grande prose. Les premiers livres de Pantagruél (1533), la première version de Gargantua (1535), avaient déjà paru, mais c'était là une orgie de langue et de style : pour en faire son repas quotidien, il ne fallait rien moins que l'estomac de Babelais. Nous n'avions encore, en prose, qu'une littérature narrative ; la muse pédestre, l'idiome national ne s'était pas encore aventuré dans les hautes questions de croyance et de conscience ; il n'était point armé pour l'éloquence ou même pour la discussion. Bien plus, il était si peu fixé qu'il mettait en un profond embarras les esprits soucieux et scrupuleux, cherchant le tour correct et le mot juste. Pierre Robert Olivétan, qui publia en 1585 une traduction de la Bible, nous dit dans sa préface que <c le françois est mêlé de latin et souvent de mots corrompus ; 3> aussi le traducteur est-il forcé de s'accommoder à son temps a: en parlant barbare avec les barbares. » Au surplus, ajoute^-t-il, « ai étudié tant qu'il m'a été possible de m'adonner à un commun patois et plat langage, fuyant toute afféterie de termes sauvages emmasqués et non accoutumés, lesquels sont écorchés du latin. j> A quoi s'ajoutait la difficulté d'être goûté, compris même de tout le monde, « car nous voyons que ce qui plaît à l'un, il déplaît à l'autre : l'un

(1) Œuvrei françoises de J, Caïviny recneillies par P. L. Jacob, bibliophUe, 1842.

affecte une diction , Tautre la rejette et ne l'approuve pas. Le François parle ainsi, le Picard autrement, le Bourguignon, le Normand, le Provençal, etc., etc., tous ont chacun sa particulière façon de parler différentes les unes des autres. >

Ce fut Calvin qui apporta un peu d'ordre et de discipline au milieu de cette anarchie. Dans la première et la moins connue de ses œuvres françaises^ le Catè* ehùmê (1), il montre déjà dans son style la netteté, la précision, la rigueur d'un esprit qui sait vouloir. Il faut l'entendre, quand il commande l'obéissance aux supérieurs, même à ceux qui « abusent tyranniquement de leur puissance jusques à ce que, par ordre l^itime, nous ayons été délivrés de dessous leur joug. Car comme un bon prince est un témoignage de la bénéficence divine pour conserver le salut des hommes, ainsi un mauvais et méchant est un fléau de Dieu pour châtier les vertus du peuple. Toutefois, ceci soit généralement tenu pour certain que, tant aux uns qu'aux autres, la puissance est donnée de Dieu, et que nous ne pouvons résister que nous ne résistions à l'ordonnance de Dieu. — Mais, en l'obéissance des supérieurs, il faut toujours excepter une chose, c'est qu'elle ne nous retire de l'obéissance de Celui aux édits duquel il convient que les commandements de tous rois cèdent. Le Seigneur doncques est le Roi des Bois, lequel, quand il a ouvert sa très sacrée bouche, est à ouïr seul pour tous et pareillement par-dessus tous. En après, nous sommes sujets aux hommes, lesquels sont constitués sur nous, mais non point autrement qu'en lui.

(l) Lé Catéchitmejrançais de Cahin, pnbUé en 1537, perda depnU Ion, retroaTé réoemment par H. Henri Boidier, réimprimé pour la première foU en 1S78 par MM. Albert Billiietet TliéophUe Dufonr.

S'ils commAndent quelque chose contre lui, on n'en doit rien &ire ne tenir compte, ains plutôt cel^e sentence ait lieu : qu'il faut plus obéir à Dieu qu'aux hommes, d

C'est par cette maxime 'que se termine le Catéchisme de Calvin, <r maxime excellente, dit M. Rilliet, et qui serait infaillible, si l'on était toujours sûr, en croyant obéir à Dieu, que c'eçt bien à Dieu qu'on obéit, s Dans cette conclusion écrite en 1536, à l'âge de vingt-sept ans, on voit déjà l'écrivain, fidèle interprète du réformateur : un style qui est tout l'homme. Dans la version française de VlnatituUm chrétienne (qui est de 1541 (1) et dès les premières pages de la fameuse dédicace^ à François I^% la main du maître a pleinement acquis son assurance et sa fermeté.

« Or à toi appartient, très gracieux roi, de ne détourner ne vos oreilles ne votre courage d'une si juste défense, principalement quand il est question de si grande chose : c'est à savoir comment la gloire de Dieu sera maintenue sur terre, comment sa vérité retiendra son honneur et dignité, comment le règne de Christ demeurera en son entier. 0 matière digne de tes oreilles, digne de ta jnnsdiction, digne de ton trône royal ! Car cette cogitation fait un vrai roi, s'il se reconnaît être le vrai ministre de Dieu au gouvernement de son royaume, et au contraire, celui qui ne règne point à cette fin de servir à la gloire de Dieu, n'exerce pas règne, mais briganderie,.. »

C'est ainsi qu'en 1541 Calvin était déjà et se sentait maître de toute sa virtuosité littéraire : nul n'ignore,

(1) (Test la date de la première édition, celle que nous citons plus bas. Ne pas se laisser dévoyer par la date qui termine la dédicace (23 on l«'août 1535). — Voir là^essus Vlntroduction de MM. Baum, Cunitz et Renss en tête de Tédition in-4o de Brunswick (1865).

disait-i), c combien je sais presser un argument et combien est précise la brièveté avec laquelle j'écris. » Bossuet le raille de cette immodestie, mais il est forcé de reconnaître que si l'écrivain se vantait un peu, ce n'était pas sans titre. < Donnons-lui donc, puisqu'il le veut tant, cette gloire d'avoir aussi bien écrit qu'homme de son siècle ; mettons-le même, si l'on veut, au-dessus de Luther : car encore que Luther eût quelque chose de plus original et de plus vif, Calvin, inférieur par le génie, semblait l'avoir emporté par l'étude. Luther triomphait de vive voix, mais la plume de Calvin était plus correcte, surtout en latin, et son style, qui était plus triste, était aussi plus suivi et plus châtié. » c Plus triste, 2» voilà un mot qui étonne sous la plume de Bossuet. Boileau n'avaitil donc pas dit que les mystères du christianisme « ne sont pas susceptibles d'ornements égayés ? s Cependant Luther, en traitant les mêmes sujets, était resté jovial. Cette tristesse nous frappe et nous envahit, quand nous nous arrêtons longtemps chez Calvin; même dans ses satires il ne rit que pour montrer les dents : c'est une raillerie qui mord et qui tue. Un de ses pamphlets (ce n'est pas le plus dur) attaque un certain cordelier nommé Antoine Cathelan : les injures pleuvent dru comme grêle : badaud, maraud, ruffien^ ivrogne! « Voilà comment ce tavemier ou marmiton de cloître a bien appris à arguer. » Telles étaient les plaisanteries de Calvin ; loin de le dérider, le rire lui faisait de nouvelles rides. Même en parlant des reliques, sur lesquelles il a écrit tout un livre, et en répétant là-dessus quelques drôleries de Boccace, il ne parvenait pas à s'en amuser. Il se hâtait de les noter en prenant le plus court, comme s'il eût été fâché de sourire. Il demande un inventaire exact et complet des re-

liques dispersées dans le monde : c Par tel moyen, dit-il, se découvriraient les vilaines tromperies des maquignons de religion. Et adviendroit ce que souloit dire Tabbé Amelunxbom, homme docte et vénérable, être advenu à un roi d'Angleterre jadis travaillé du mal des dents, qu'icelui ayant commandé qu'on lui apportât les dents de sainte Apolline qui se trouveroient en tous les temples de son royaume, on en fit un tel amas en Tîle d'Angleterre qu'il y en eut pour emplir quelques grands tonneaux. Ajoutons ce qui avint à un charlatan du temps de nos pères qui, s'était vanté d'avoir entre autres reliques des plumes du Saint-Esprit, quelques bons compagnons crochetèrent finement la boîte, enlevèrent les plumes et y supposèrent (substituèrent) des charbons. Le lendemain, après avoir en son sermon fait un long discours de ses plumes, le peuple attendoit à genoux fort dévotement la vue d'icelles — ouvi-ant sa boîte, pour des plumes il (le charlatan) trouva des charbons. Mais, comme bien entendu en son métier, tournant le propos, il commence à dire qu'il avoit pris une boite pour l'autre et que c'étoient des charbons rescoux (retirés) de dessus le gril sur lequel on avait rôti saint Laurent. Mais laissons ces recherches à qui voudra les décrire... :»

On le voit , Calvin en a vite assez ; ces traits-là, loin de le récréer, lui répugnent. On sent la colère qui lui monte à la gorge , il lui tarde de hausser la voix pour flétrir les c maquignons de religion, d et le concile de Trente « qui s'est étudié de confermer l'erreur en se bandant contre la vérité, laquelle demeure invincible, malgré la fureur de Satan et du monde. 2>

Ces exemples suffisent pour montrer la plume de Calvin. De tous ses contemporains, il est le plus français

et le plas moderne. C'est lui qui, impérieusement, a fait entrer notre langue dans la voie étroite si Ton veut, mais directe où la ramènera Descartes, et d'où, jusqu'à nos jours, elle ne sortira plus. C'est lui qui, ébranchant la période pour y faire entrer l'air et le jour, inventa l'art tout français d'aller au fait sans louvoyer dans les inversions, les incises et les redondances ; c'est lui qui, rétablissant les articles, les pronoms, restituant au verbe le poste d'honneur, remettant chaque mot en sa place, a forcé l'écrivain de dire ce qu'il] veut, rien de plus, en termes nets et clairs, de mener droit sa phrase, non au galop, mais au pas, sans piaffe oratoire, tranquillement, loyalement. En un mot, il sut imposer à la langue encore enfantine les viriles qualités de sa pensée et de son caractère. A partir du dix-septième siècle, dans tout prosateur français remuant des idées et des croyances, il y a quelque chose de Calvin.

Ainsi la Réforme influa tout d'abord sur la langue, en même temps sur les études en général. Genève où était Calvin devint un point lumineux qui attira bientôt les érudits, ceux-là surtout qui ne se sentaient pas en liberté ni même en sûreté chez eux, les Estienne en tête. Qui ne connaît pas cette illustre famille d'imprimeurs : Henri I^^, le chef de la dynastie ; ses trois fils : François, Robert P' et Charles ; Henri II, fils de Robert ; puis les autres : Robert II, François II, Paul, Robert III, jusqu'au dernier, Antoine, qui mourut à l'Hôtel-Dieu en 1674 ; les

souverains finissaient déjà mal. Robert I®% qui imprima trois cent quatre-vingt-deux ouvrages (dont onze éditions de la Bible entière et douze du Nouveau Testament en français, en latin, en hébreu et en grec), fut persécuté en France et se réfugia à Genève en 1551. Ce fut un bienfaiteur de Tesprit humain : il recevait chez lui, à sa table de famille, dix savants de tout pays qui étaient les hôtes et les collaborateurs du maître. Pour leur faire honneur, toute la maisonnée, même les enfants et les femmes, même les ser\'antes parlaient latin. Son fils Henri Estienne, second du nom, passa une grande partie de sa jeunesse à Genève où la Saint-Barthélemj jeta le jurisconsulte Hotman et l'humaniste Joseph-Juste Scaliger, fils de ce Jules-César que nous avons rencontré parmi les adversaires d'Érasme. Joseph-Juste, amené à la Réforme pai* Yiret, parlait treize langues anciennes et modernes, et pouvait travailler jour et nuit sans manger ni dormir. Il enseigna la philosophie à l'académie de Genève (1572- 74) où Hotman professa le droit (1573-78) : tous les érudits de France, persécutés ou menacés, accouraient dans la <r ville du Refuge. » TJn fils de réfugié, Isaac Casiubon, j naquit en 1559 et y enseigna la philosophie en 1582. On le voit, cette académie, fondée par Calvin (1559) et dont Théodore de Bèze fut le premier recteur, devint vite une très grande maison, grâce à la Réforme. Il s'y fit tant de lumière que les adversaires eux-mêmes, surtout les voisins, en furent frappés et comprirent à quel point la science, ou tout au moins le savoir pouvait être utile dans les débats religieux. François de Sales <i le gracieux saint 7> de la Savoie, écrivit à son clergé : « Je puis vous dire avec vérité qu'il n'y a pas grande différence entre l'ignorance et la malice ; quoique l'ignorance

CALVIK, 81

soit à craindre si vous considérez qu'elle n'offense pas seulement soi-même, mais qu'elle passe jnsqu au mépris de Fétat ecclésiastique. Pour cela, mes très chers frères, je vous conjure de vaquer très sérieusement à Tétude ; car la science à un prêtre, c'est le huitième sacrement de la hiérarchie de l'Église , et son plus grand malheur est arrivé de ce que l'arche s'est trouvée, en d'autres mains que celles des lévites : c'est par là que notre misérable Genève nous a surpris (1). 3»

Cependant, il importe de le répéter souvent, le calvinisme et l'humanisme ne pouvaient marcher longtemps d'accord. Le temps n'était plus où le doux Mélanchthon avait le droit de dire : < Nous avons entre les mains Homère et les Épitres de Paul. C'est là que vous pourrez juger combien la propriété du style, sermonis prqprietaSy sert à l'intelligence des saints mystères, et aussi quelle différence sépare les interprètes versés dans ]e grec de ceux qui l'ignorent. » L'entente cordiale dura peu : la Renaissance voulut rester fidèle aux anciens dieux qu'elle avait ressuscites et rajeunis, tandis que la Réforme ou ses chefi, notamment Yiret, n'admettaient l'antiquité que comme c chambrière et servante. :» Ils s'acharnèrent tous à parler français; Calvin le premier, l'un des plus habiles latinistes de son temps, renonça de plus en plus, en avançant dans la vie, aux archaïsmes classiques, et s'attacha au vulgaire qu'il aplanit, empierra, tassa fortement pour en faire un chemin ferré en ligne droite. Tous les réformés furent de bons ouvriers en gaulois, comme disait Bonivard* La Noue, le soldat si brave qui avait

(1) A. Satous, Étudet Huéraires tur U$ é crivaint français de la R^formatùm. 1841.

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des vertus héroïques et c le fondement de toutes les autres, une admirable piété, i^ maniait la plume en maître ; Du Plessis-Momay, le conseiller de Henri IV, « le pape des huguenots, :» serrait de près dans un français énergique les idées des Pères et des stoïciens. Même l'helléniste Henri Estienne proclamait (l la précellence du langage françoiSy 2» en marquait c les conformités avec le grec, D et se moquait du faux goût qui importait jusque dans le parler parisien des modes italiennes. C'est lui qui montre Titalianissime Philausone abordé par Celtophile et lui répondant en un jargon gallo-toscan :

« Bonjour à Votre Seigneurie, Monsieur Celtophile. Puisqu'elle ^allègre tant de m'avoir »ncontré, je jouirai d'une allégresse réciproque de m'étre imbattu (imbattuto) en ce lieu, mais il plaira à Votre Seigneurie piller (piffliare, prendre) patience, si je lui dis qu'elle a usé en mon droit d'une façon qui n'a pas bon garbe (garbo, bonne grâce). 3»

Mais peu d'humanistes partageaient les idées et les goûts d'Henri Estienne. Les plus nombreux, notamment les triumvirs (1) : Juste Lipse, Joseph-Juste Scaliger et Isaac Casaubon restaient dans les langues mortes. Ce dernier <r le phénix des beaux esprits t> parlait le français comme paysan et ne se sentait à l'aise que dans le latin, le grec et l'hébreu : c'est dans ces idiomes savants qu'il rédigeait son journal intime. Chez quelques-uns, cet amour de l'antiquité allait jusqu'à l'intolérance et à l'irréligion. Les théologiens se mirent donc sur la défensive. Ils tenaient si fort à leur prééminence et à leur pré-

(1) Charles Nisabd, Du triumtnrat lUtéraire: Juste Lip$e, SctUiger et Coêaubon (1852.)

potence, qa^ils ne permettaient guère à Tacadémie d'autre enseignement que le leur. Ils craignaient, par exemple, (Hotman en sut quelque chose) que l'étude du droit n'ôtât de leur lustre à toutes les autres sciences , ajoutant que c ceux qui s'appliquent à cette étude sont pour la plupart débauchés. > Qu'en eussent dit L'Hospital, S^ier, Montholon, Pithou, Mole, Harlay, Pasquier, de Thou, les meilleurs Français du temps, que Montaigne appelait de c belles âmes frappées à Tancienne marque, i» C'est que les théologiens d'alors pensaient et disaient avec une conviction impérieuse : c Hors de nous pas de salut, i» Les humanistes ne pouvaient pas les suivre, même les triumvirs qui étaient protestants. Juste Lipse, luthérien à léna, réformé à Leyde, puis catholique à Cologne, n'eut qu'un moment de ferveur, lorsqu'il conseilla de traiter les dissidents par le feu et par le fer : nre $t seca. Mais il revint bientôt de cet emportement et déclara que ces deux mots n'étaient qu'une manière de parler en médecine. « La peine de mort, ajouta-t-il, contre les hérétiques, ne doit être employée que rarement et secrètement : les confiscations, l'exil, la d^radation civique, l'infamie suflSsent dans les cas ordinaires. » C'était là, pour le temps, un langage plein de modération. Quant à Joseph Scaliger, si impétueux ou arrogant quand on discutait philologie ou quand on osait contester la noblesse de sa famille, ce « preux de pédanterie, » comme on l'appelait, ne prenait aucune part aux querelles religieuses ; bien qu'il fût protestant et bon protestant, la controverse l'ennuyait. Enfin Isaac Casaubon, homme de famille et de cabinet, père de vingt enfants, travailleur infatigable et savant incomparable, il était très religieux et c mêlait le culte des lettres profanes avec le

culte du Dieu toujours présent eî> vivant (1), » maie il n'entrait qu'à contre-cœur dans les disputes confessionnelles. Nul plus que lui cependant ne fut tourmenté, tiraillé par les partis religieux : « le siège de sa conscience, mené et suivi de très près par Thabile et persuasif du Perron, ne dura pas moins de dix ans (1600-1610) ; c'est plus long que le siège de Troie et Gasaubon n'a pas capitulé. j> D'autre part, il hésitait à se livrer tout à fait aux réformés, craignant d'être poussé aux abîmes. Aussi était-il embarrassé, toujours à la gêne et, comme il le dit c sur le tranchant d'un rasoir, d II en voulut à Henri IV d'abord, puis au roi Jacques d'Angleterre, d'avoir été lancé par eux dans les querelles théologiques et finit par se trouver à son aise dans les libertés monarchiques du régime anglican, avec la Bible pour Grande- Charte et l'épiscopat pour Chambre des lords.

Les humanistes furent donc des réformés insuffisants au moins pour la lutte : Scaliger ne put vivre longtemps à Genève et Casaubon lui-môme, bien qu'il y fût né, quitta le pays c sans beaucoup de regrets. » Quant à son beau-père, Henri Estienne, il n'eut guère à se louer de la Borne protestante et de son Saint-Office. On le vit plusieurs fois appelé par le Consistoire pour rendre compte de ses libertés de plume et d'esprit. Henri Estienne fut mis en prison, malgré tout son mérite et sa notoriété. Voilà un petit fait qui suffit pour dénoncer la rupture définitive entre la Réforme et la Benaissance.

(1) SaiiïTB-Beuve, Cauêerîes du lundi, XIV.

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