ABRAHAM
Hélas I las 1 qui vit onques En petit corps un esprit aussi fort?
Hélas I mon fils, pardonne-moi ta mort I
Bien que le vers soit encore enfantin, maladroit et maigre, on sent dans ces courts passages une forte veine
poétique et même dramatique ; par malheur ces essais de théâtre n^étaient alors tolérés qu'à titre de prédication On jouait la comédie dans Tunique intention de prouver au troupeau qu'il fallait tout sacrifier au service de Dieu, même la tendresse paternelle. Quand elles n'avaient pas quelque chose de pareil à démontrer, la muse, toutes les muses étaient bannies. Rien pour le plaisir des yeux ; défense de danser et de voir danser, d'entonner c chansons lugubres et vaines. > La musique fut interdite même aux fêtes nuptiales ; on ne toléra que celle des psaumes alternant avec le bruit des clairons, des tambours ou des fifres, ou avec la fanfare du trompette qui guettait l'ennemi du haut de la tour. Môme la musique sacrée était suspecte à Calvin ; dans sa pensée, le chant d'Église pouvait servir à l'édification c pourvu toutefois que l'on se donnât garde (jue les oreilles ne fussent plus attentives à l'harmonie du chant, que les esprits au sens spirituel des paroles. 3» Il était écrit dans le nouvel évangile : Attristez- vous devant le Seigneur.
U j eut pourtant, en France, des poètes huguenots, mais seulement dans l'entourage de Henri lY ; le plus célèbre de son temps fut Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas. Né en 1544 (l'année où le Tasse vint au monde et où Marot en sortit), ce gentilhomme fut bon soldat, bon négociateur, se battit à Ivry, mourut jeune encore de ses blessures (1590) et avait eu le temps, entre ses campagnes et ses ambassades, d'écrire de longs poèmes en son château de Bartas. Ces poèmes, ou du moins le seul qu'on lise encore, la Première Semaine, sont aujourd'hui jugés très durement : on ne voit dans l'auteur qu'un élève de Ronsard qui vivant en province, solitairement, exagérait les défauts de son maître ; on sourit volontiers de ses bizarre-
ries, de ses gasconnades et plus d'un a fermé le livre aa quatrième vers :
Toi qui guides le cours du ciel porte-flambeaux, Qui, vrai Neptune, tiens le moite frein des eaux, Qui fais trembler la terre et de qui la parole Serre et Iftche la bride aux postillons d*Éole...
Cependant les vers qui suivent valent déjà mieux :
Elève à toi mon ftme, épure mes esprits Et d'un docte artifice enrichis mes écrits ! 0 Père, donne-moi que d'une voix faconde Je chante k nos neveux la naissance du monde I 0 grand Dieu, donne-moi que j'étale en mes vers Les plus rares beautés de ce grand univers. Donne-moi qu'en ton front ta puissance je lise Et qu'enseignant autrui, moi-même je m'instruise.
Les railleurs se plaisent à citer, après Sainte-Beuve, une anecdote recueillie par (Jabriel Naudé : « L'on dit en France que du Bartas , auparavant que de faire cette belle description du cheval où il a si bien rencontré, s'enf ermoit quelquefois dans une chambre, et, se mettant à quatre pattes, souf9oit, hennissoit, gambadoit, tiroit des ruades, alloit à l'amble, le trot, le galop, à courbette, et tachoitpar toute sorte de moyens à bien contrefaire le cheval. » Cette inspiration obtenue par la gymnastique amuse beaucoup de gens qui ne connaissent d'ailleurs qu'un vers ou deux de la description célèbre, ceux où « le fougueux cheval
Débande tons ses nerfs, à soi-mêmes échappe, Le champ plat bat, abat, destrape, grape, attrape Le vent qui va devant... d
Et on ne manque pas de rappeler à ce propos le vers de Virgile :
Quadrupedanteputrem ionituptatU un^iUa campum»
Mais on a oublié les beaux passages de la description :
Le cheval forcené De se voir fait esclave et fléchir sous la charge Se cabre, santé, me et ne trouve assez large La campagne d*Hénoo; bref, rend le péletron (1) Semblable au jonvenoeau qui, sans art et patron, Tente l'ire du flot. Le flot la nef emporte, Et la nef le nocher...
Son pas est libre et grand, son trot semble égaler Le tigre en la campagne et Tarondelle en l'air. Et son brave galop ne semble aller moins vite Que le dard biscaîen ou le trait moscovite. Mais le fumeux canon, de son gosier bruyant, Si raide ne vomit le boulet foudroyant Qui va d'un rang entier édaircir une armée, Ou percer le rempart d'une ville sommée. Que ce fougueux chevaL.
Mais réchauffé destrier s'embride fièrement, Fait sauter les cailloux, d'un dair hennissement Demande le combat, pennade (2), ronfle, brave. Blanchit tout le chemin de sa neigeuse bave, Use son frein luisant ; superbement joyeux. Touche des pieds au ventre, allume ses deux yeux, Ne va que de côté, se carre, se tourmente. Hérisse de son cou la perruque tremblante. Et tant de spectateurs qui sont des deux côtés. L'un sur Fautie tombant, font largue (8) à ses fiertés.
(1) Cavalier, le PéUthrùnius, Lapithe ou Centaure.
(2) Bondit.
(3) Fanno largo, prennent le large, font place.
culte du Dieu toujours présent Qj vivaut (1), > mais il n'entrait qu'à contre-cœur dans les disputes confessionnelles. Nul plus que lui cependant ne fut tourmenté, tiraillé par les partis religieux : c le siège de sa conscience, mené et suivi de très près par Fhabile et persuasif du Perron, ne dura pas moins de dix ans (1600-1610) ; c'est plus long que le siège de Troie et Casaubon n'a pas capitulé. i> D'autre part, il hésitait à se livrer tout à fait aux réformés, craignant d'être poussé aux abîmes. Aussi était-il embarrassé, toujours à la gêne et, comme il le dit <c sur le tranchant d'un rasoir. :ù II en voulut à Henri IV d'abord, puis au roi Jacques d'Angleterre, d'avoir été lancé par eux dans les querelles théologiques et finit par se trouver à son aise dans les libertés monarchiques du régime anglican, avec la Bible pour Grande- Charte et l'épiscopat pour Chambre des lords.
Les humanistes furent donc des réformés insuffisants au moins pour la lutte : Scaliger ne put vivre longtemps à Genève et Casaubon lui-même, bien qu'il y fût né, quitta le pays <c sans beaucoup de regrets. » Quant à son beau-père, Henri Estienne, il n'eut guère à se louer de la Bome protestante et de son Saint-Office. On le vit plusieurs fois appelé par le Consistoire pour rendre compte de ses libertés de plume et d'esprit. Henri Estienne fut mis en prison, malgré tout son mérite et sa notoriété. Voilà un petit fait qui suffit pour dénoncer la rupture définitive entre la Réforme et la Renaissance.
(1) Sainte-Beuve, Catuerieê du lundi, XIV.
La Béforme française ne favorisa donc point les lettres antiques, encore moins les arts, car elle était inconoclaste ; les noms de Jean Goujon et de Bernard Palissy, deux grands artistes huguenots, ne peuvent être mis en cause, car ni Tun ni Tautre ne vécut sons la discipline de Calvin. La poésie surtout eut à souffrir dans un monde où Ton échangeait, comme dit Texcellent Senebier, <c la légèreté des grêces contre la solidité de la raison. » Rien ne montre mieux le profond mépris des théologiens pour les poètes que le jagement de Jurieu sur Marot ; Jurieu vécut pourtant sous Louis XIY et ne mourut qu^en 1718. c II n'est pas vrai que Marot ait été célèbre parmi nous : c'était un poète, et un poète de cour, et ce caractère est à peu près incompatible avec le grand mérite... Marot était assurément ce que sont tous ces honnêtes gens du monde qui s'érigent en auteurs par des romans, par des comédies et par des poésies efféminées. Il n'avait pas une morale fort sévère, je le crois : ainsi sont &its tous ceux qui s'occupent à chanter les aventures de l'Amour et de Psyché, et autres semblables. Ils sont toujours prêts à changer leurs romans en histoires, et à courir des aventures réelles avec les femmes et les filles de leur prochain. >
Cependant Calvin avait permis à Marot de traduire les psaumes et l'y avait même encouragé. Le Réformateur nous dit, de plus (et il faut bien qu'il le dise pour qu'on le croie), qu'il se sentait lui-même un certain penchant naturel à la poésie : adpoeticen naturâ satis eram
propensus. Nous savons qu'il composa des psaumes qu'où pense avoir retrouvés de nos jours. Cependant le Réformateur n'avait guèi'e de temps à donner aux muses. Aussi fut-il ravi de conmiettre à son successeur, Théodore de Bèze, la traduction que Mai'ot avait dû interrompre, parce que le Conseil de Genève ne voulait pas lui donner d'argent.
Bèze est un de ces hommes du seizième siècle sur lesquels il est difficile de prononcer un jugement simple. D'une part il écrit un livre : De hœreticia gladio punimi' dis où il affirme que nous avons le droit de tuer ceux qui ne pensent pas comme nous : un livre où il « manque au genre humain, » selon l'énergique expression de Senebier qui ajoute pourtant comme palliatif : a: il est vrai qu'il déraisonnait avec toute l'Europe. » Bèze est dur dans la discussion, maladroitement opiniâtre. D'antre part, on admire la conviction, la volonté, la puissance, l'infatigable activité de ces hommes de fer qui se trouvaient partout, payant de leur plume et de leur personne, où la cause de la Réforme était à soutenir. Que sont nos parlements inoifensifs en comparaison du colloque de Poissy, du synode de la Rochelle, de ces assemblées palpitantes qui avaient pour lendemain la vaillante aventure de Condé ou la Saint-Barthélémy ? Quelle ardeur désintéressée jusque dans la vieillesse ! De 1589 à 1591 Genève fut obligée de renvoyer, faute d'argent, deux professeurs de théologie ; Bèze occupa gratuitement lem*s chaires. On dit qu'à cette époque, il était à lui seul toute l'académie; il avait soixante-dix ans.
Bèze fut théologien, polémiste, professeur, prédicateur, comme son maître Calvin dont il n'eut pas le génie ; de plus, poète dès l'âge tendre, auteur de Juvmilia, péchés
de jeunesse dont il se repentit pins tard ; pnis il continua la traduction des Psaumes où il se montra inférieur à Marot qui ne valait guère; cependant le plus beau vers du recueil est de Bèze; on le trouvera dans le psaume zliii^ où le fidèle invoque le secours divin,
Qui me fait, 6 Dieu, réjouir Caché dans l'ombre de tes ailes.
Bèze que cite Montaigne parmi <c les bons artisans du métier de poésie > avait tourné également des vers latins et s'amusa jusque dans Tâge le plus avancé, à polir des rimes françaises. Il s'essaya aussi dans le drame : on a de lui un Sacrifice ^Abraham (1550) c si bien retiré au vif, dit Pasquier, que le lisant, il me fit autrefois tomber des larmes aux yeux, n La pièce, qui fut jouée à Lausanne d'abord, puis en France, était tour à tour comique et tragique ; un Prologue à l'italienne interpellait gaiement le spectateur ; puis, dans la tragédie, se présentait le personnage bouffon : c'était Satan en habit de moine.
Je Tais, je viens, jour et nuit je trayaiUe, Et m'est avis, en quelque endroit que j'aille, Que je ne perds ma peine aucunement.
Bègne le Dieu en son haut firmament, Kais, pour le moins, la terre est toute à moi... Dieu fait la paix, et moi je fais la guerre ; Dieu a créé et la terre et les cieus, J*al bien pins fait, car j'ai créé les dieux !... Dieu ne fit onc chose tant soit parfaite Qui soit égale à celui qui l'a faite.
Mais moi j'ai fait, dont vanter je me puis, Beaucoup de gens pires que je ne suis.
regardait-il avec une certaine jalonsie d^artiste, en homme qui avait]écrit on devait écrire lui-même une Création sans grande valeur. Du Bartas, ajoute-t-il, était « une excellente abeille pour disposer les fleurs qu'il cneiUoit, n'étant pas si heureux en invention. Quand nous Teûmes fait partisan, il voulut s'égarer de son gibier et se mêler d'écrire d'amourettes, ce qui ne lui réussit pas. Un jour, il nous vint trouver. Constant et moi ; à. l'entrée de la chambre, il nous dit qu'il s'étoit vaincu soi-même, s'étant soi-même ravi en admiration, à savoir pour un sonnet hiéroglyphique à la louange de la reine de Navarre. Certes, nous trouvâmes que c'étoit un rébus de Picardie... »
Cette mauvaise humeur d'Aubigné contre du Bartas nous étonne un peu : les deux poètes huguenots auraient dû faire en tout, même en vers, cause commune. Entre eux deux le vrai matamore, le vrai Gascon, c'était bien Agrippa, e: Aubigny, celui-là, disait Brantôme, est bon pour la plume et pour le poil, car il est bon capitaine et soldat très savant, et très éloquent, et bien disant s'il en fût oncques. > Ah ! quel temps et quel homme I S'il faut l'en croire, à six ans, il lisait déjà le latin, le grec et l'hébreu ; à sept ans et demi, il traduisait en français le Criion^ ouvrage que son père lui promit de faire imprimer, avec le portrait de l'auteur en tête. Un an après, ce même père, un vrai huguenot, <r digne des guerres civiles, » mena l'enfaut à Amboise et lui montrant les gibets des conjurés, ses frères d'armes : « Mon fils, lui dit-il, ils ont décapité la France, ces bourreaux, Il ne faut point épargner ta tête après la mienne pour venger ces chefs pleins d'honneur. Si tu t'y épargnes, tu auras ma malédiction. :» L'enfant fut au siège d'Orléans, puis à treize ans il alla finir ses études à Genève : il faisait déjà plus de vers latins qu'une plume
diligente n*en peut écrire et <c lisait tout courant les rabbins sans points. > Théodore de Bèze, sous lequel il étudiait, lui pardonnait ses <c postiqueries » (espiègleries) comprenant que c'étaient des tours de levrault, non de renard. En même temps Agrippa devenait amoureux d'une jeune fille, bonne helléniste, c qui se servit de cette puissance pour le forcer par reproches, par doctes injures auxquelles il prenait plaisir, par la prison qu'elle lui donnait dans son cabinet comme à un en&nt de douze à treize ans, à faire des thèmes et des vers grecs. Mais tous les maîtres n'avaient pas le charme de Loyse Sarrasin. Tel précepteur à main rude était un Orbilie (le pJagoms Orbilius d'Horace) et le jeune Agrippa reçut le fouet : aussi après deux ans quitta-t-il furtivement Genève pour s'en aller à Lyon où il se remit aux mathématiques ; il y étudia de plus les c théoricques de la magie, 2^ et y connut la pauvreté. Un soir, étant à jeun depuis la veille — il n'osait retourner à l'auberge parce qu'on lui avait demandé de l'argent — il s'arrêta sur le pont de la Saône, la tête penchée vers l'eau < pour apaiser les larmes qui tombaient en bas ; il lui prit un grand désir de se jeter après elles. 1^ Mais il voulut prier d'abord et dire son Oredo. Lorsqu'il arriva au dernier mot de cette confession de foi : <c Je crois la vie étemelle, > ce mot l'effraya et <r le fit crier à Dieu qu'il l'assistât en son agonie. > Il était sauvé.
Nous savons comment il devint poète : c'est lui-même qui l'a raconté dans ses Mémoires. Dès sa dix-neuvième année, en 1570, il était devenu amoureux de Diane Salviati, fille du sieur de Talcy. « Cet amour lui mit en tête la poésie française, et lors il composa ce que nous appelons son Printemps, où il y a plusieurs choses moins polies, mais quelque fureur qui sera au gré de plusieurs, d
Talcy était le nom d'une terre où le jeune partisan se tint caché quelques mois pendant les guerres de religion. « Un jour (poursuit-il en parlant de lui-même à la troisième personne) il contait ses misères au père de sa maîtresse ]» et comment il ne pouvait aller Mre son travail à la Rochelle, faute d'argent. Le sieur de Talcy lui répondit : — « Vous m'avez dit autrefois que les originaux de « l'entreprise d'Amboise avaient été mis en dépôt entre « les mains de votre père, et de plus, qu'en l'une des « pièces vous aviez le seing du chancelier de l'Hôpital qui, « pour le présent, est retiré en sa maison près d'Étam- Qi pes : c'est un homme qui ne sert plus de rien et qui a « désavoué votre parti. Si vous voulez que je lui envoie a un homme pour l'avertir que vous avez cet acte en a: main, je me &is fort vous faire donner dix mille écus <r ou par lui, ou par ceux qui s'en serviront contre lui. »
c Sur ces paroles, Aubigné va quérir un sac de velours fané, fit voir ces pièces, et après y avoir pensé, les mit au feu, ce que voyant, le sire de Talcy le tança. La réponse fut : <r Je les ai brûlées de peur qu'elles ne me brûlassent, car j'avois pensé à la tentation. j>
n Le lendemain, ce bonhonmie prit l'amoureux par la main avec tel propos : « Encore que vous ne m'ayez « point ouvert telles pensées, j'ai trop bons yeux pour (c n'avoir pas découvert votre amour envers ma fille ; vous « la voyez recherchée de plusieurs qui la surpassent en « bien. » Ce qu'étant avoué, il poursuit ainsi : <r Ces pa- « piers que vous avez brûlés de peur qu'ils ne vous brûcc lassent m'ont échauffé à vous dire que je vous désire « pour mon fils. 2> Aubigné répond : « Monsieur, pour a: avoir méprisé un trésor médiocre et mal acquis^ vous n m'en donnez un que je ne puis mesurer. 2^
 quelques jours de là, Aubigné mit pied à terre dans un village de la Beauce. Un homme qui n le chevalait > (le poniBuivait à cheval) monté sur un turc, faillit le tuer sous la porte d^une hôtellerie. Aubigné se débattit de son mieux et mit Thomme en fuite ; après quoi c il partit avant jour pour aller mourir entre les bras de sa maîtresse. > — Vingt-deux lieues à cheval avec deux blessures dont Tune douteuse (dangereuse), pour revoir sa Diane avant d'expirer : on voit que tous les réformés ne ressemblaient pas à Calvin, le puritain rigide. Il résulta de cette imprudence une c fluxion de sang > qui enleva momentanément à Aubigné c la vue et la vie ; > son pouls ne battait plus, il demeura deux jours sans mouvement, on le crut mort. Cependant l'affaire avait fait du bruit ; Tévéque d'Orléans envoya son promoteur avec six officiers de justice au sieur de Talcy, le sommant de livrer le huguenot. Talcy fit la sourde oreille et le promoteur s'en retourna bredouille en jurant qu'il brûlerait la maison. Alors c Aubigné monte à cheval, joint ce train à deux lieues de là et, avec le pistolet entre les dents, fait renoncer au promoteur tons les articles de la papauté. :» Voilà comme on convertissait les gens au temps forcené des guerres civiles.
Le roman finit mal. Aubigné étant décidément trop pauvre, son mariage fut rompu par un oncle de Diane «c sur le différend de la religion. > L'amoureux devint malade de chagrin et fut visité par plusieurs médecins de Paris, notamment par Postel qui resta près de lui pour le garder : c'était alors nécessaire. On massacrait volontiers les huguenots, même avant la Saint-Barthélémy.
Les premiers vers d'Aubigné, le Printemps, furent donc composés, en grande partie au moins, pour Diane ;
il semble qne le poète se soit fait quelque illusion sur la valeur de ce recueil. On y trouve beaucoup plus de € poli, » beaucoup moins de «: fiireur i> quUl ne pense ; ce sont des concetti venus tout droit d^outremont :
Votre présence me dévore Et votre absence m'est encore Cent fois plus f âchense & soufErir :
IJn seul de vos regards me tne ; Je ne vis point sans votre vue, Je ne vis donc point sans mourir.
Ce n'est qu'en pensant à son métier de soldat qu'Aubigné montre une certaine fureur, une fougue martiale et cavalière :
Combattu des vents et des flots, Voyant chaque jour ma mort prête, Et <ibayé d'une tempête D'ennemis, d'aguets, de complots ;
Me réveillant & tous propos, Mes pistolets dessous ma tête, L'amour me fait faire le poète.
Et les vers cherehent le repos.
Pardonne-moi, chère maîtresse, Si mes vers sentent la détresse.
Le soldat, la peine et l'émoi :
Car, depuis qu'en aimant je sonfiEre, U faut qu'ils sentent comme moi La poudre, la mèche et le soufre.
L'œuvre immortelle d' Agrippa d'Aubigné, c'est le poème des Tragiques achevé dès sa jeunesse. C'est là qu'on trouve toutes les qualités vantées si haut par Sainte-
Benve : la verve sombre, Tindignation paissante, Texaltation fittidique, la crânerie de style, Talexandrin franc et loyal : çà et là des vieilleries, qni portent leur date, des préciosités, des hyperboles qae Shakespeare eût enviées, mais quelle puissance et quelle verve ! Quelle honnêteté surtout, quelle vaillance, quelle fierté d'esprit et d'accent :
Va, Livre, tu n'es qae trop beau Pour être né dans le tombeau Duquel mon exil te délirre...
SoiB hardi, ne te cache point I Entre chez les rois mal en point I Que la pauvreté de ta robe Ke te fasse honte ni peur, Ne te diminue ou dérobe La suffisance ni le cœur I
Comme il s'excuse vigoureusement de tous ses excès d'énergie et de violence !
Si quelqu'un me reprend que mes vers échauffés Ne sont rien que de meurtre et de sang étoffés,
et qu'ils produisent enfin < une satiété d'horreur, >
Je lui réponds : Ami, ces mots que tu reprends Sont les vocables d'art de ce que j'entreprends : Ce siècle, autre en ses mœurs, demande un autre style ; Cueillons les fruits amers desquels U est fertile... On dit qu'U faut couler les exécrables choses Bans la puits de l'oubli et au sépulcre encloses. Et que par les écrits le mal ressuscité Infectera les mœurs de la postérité...
Mais le vice n'a point pour mère la science Et la vertu n'est pas fiUe de l'ignorance...
Que d'images saisissantes qui ne font que passer, mais qui vous restent dans l'esprit : ce courtisan qu'on voit
marcher mignonnement, Traîner les pieds, mener les bras, hocher la tête, Lancer regards tranchants ponr être regardé, Le teint de blanc d'Espagne et de rouge fardé;
le tableau de toute cette cour où
c'est plus de honte d'être Malavisé qu'ingrat, mal prévoyant que trattre... Le souffrir est bien plus que de faire l'injure ; Ce n'est qu'un coup d'État que d'être bien parjure ;
le roi lui-même, le roi des mignons, flétri d'un vers brûlant : à le voir, on ne sait au premier abord
Si l'on voit un roi femme ou bien un homme reine ;
les esprits souples, doux, a: sans humeur et sans honneur, » comme les appellera Saint-Simon, apostrophés d'une sentence inexorable :
apostats dégénères Qui léchez le sang frais, tout fumant de vos pères Sur les pieds des tueurs I...
puis, toutes ces scènes de la Saint-Barthélemj : le sang <L cherchait la rivière, :» le ciel a: était fumant de sang et d'âmes, 2»
La justice couvrant sa face désolée
De ses cheveux trempés faisait, échevelée,
Un voile entre eUe et Dieu ;
les victimes se laissaient massacrer sans résistance ; on ne sait qui montrait le plus d'insensibilité
L'un à bien égorger, l'autre à tendre la gorge,*
les oorpB étaient jetés vivants dans la Seine, tandis que le roi Charles IX, des fenêtres da Louvre,
Oiboyait ans passants trop tardifs à noyer.
Telle était la mnse d'Aubigné, « la Melpomène en sa noire farenr, la boache sanglante et épuisant ses flancs de redoublés sanglots, » la muse féroce quelquefois qui aimait les scènes lugubres, et qui s'arrêtait dans les villes assiégées et aflEamées, à regarder une mère étranglant son enfant :
Des ponces elle étreint la gorge qui gazouille Quelques mots sans accent, croyant qu'on la chatouille.
Que de poésie enfin dans cette scène du Jugement dernier où tous les ressuscites sortent de la mort c comme Ton sort d*un songe ; » où tous les éléments se dressent contre les persécuteurs, le feu leur demandant : c Pourquoi m*avez-vouB lait allumer des bûchers ? » Tair : c Pourquoi m'avez- vous empoisonné de cadavres? » Teau : c Pourquoi m'avez vous changée en s^g? » les grands monts :
Pourquoi nous avez-TOus rendus vos précipices?
toute cette scène enfin, jusqu'aux gémissements des damnés dans l'enfer où il n'y a plus peur eux
Que rétemeUe soif de Timpossible mort.
Même en prose, Aubigné avait la voix ferme et l'accent personnel : ses pamphlets, notamment le Baron de Fœneèie, à peine compris aujourd'hui, n'eussent pu être faits par un autre. Dans son Histoire universelle, on ne relira
jamais assez quantité de passages éloquents, héroïques, notamment la &meuse scène, digne de Shakespeare^ où Tamirale parle à Oolignj comme Portia parlait à Brutus :
c C'est à grand regret, Monsieur, disait-elle, que je trouble votre repos par mes inquiétudes ; mais, étant les membres de Christ déchirés comme ils sont, et nous de ce corps, quelle partie peut demeurer insensible? Vous, Monsieur, n'avez pas moins de sentiment, mais plus de force à le cacher. Trouverez- vous mauvais de votre fidèle moitié, si, avec plus de franchise que de respect, elle coule ses pleurs et ses pensées dans votre sein ? Nous sommes ici couchés en délices et les corps de nos frères, chair de notre chair et os de nos os, sont les uns dans les cachots, les autres par les champs à la merci des chiens et des corbeaux : ce lit m'est un tombeau, puisqu'ils n'ont pas de tombeaux; ces linceuls me reprochent qu'ils ne sont pas ensevelis... »
Coligny répondit avec tristesse : « ... Puisque tant de forces du côté des ennemis, tant de faiblesse du nôtre ne vous peuvent arrêter, mettez la main sur votre sein, sondez à bon escient votre constance, si eUe pourra digérer les déroutes générales, les opprobres de vos ennemis et ceux de vos partisans, les reproches que font ordinairement les peuples quand ils jugent les causes par les mauvais succès, les trahisons des vôtres, la fuite, l'exil en pays étrange... ; votre honte, votre nudité, votre faim et, qui est plus dur, celle de vos enfants. Tâtez encore' si vous pouvez supporter votre mort par un bourreau, après avoir vu votre mari traîné et exposé à l'ignominie du vulgaire ; et pour fin, vos enfants, infâmes, valets de vos ennemis accrus par la guerre et triomphant de vos labeurs. Je vous donne trois semaines pour vous éprouver, et quand
Yons serez à bon escient fortifiée par de tels accidents, je m'en irai périr avec vous et avec nos amis.
L'amirale répliqua : c Ces trois semaines sont achevées : vous ne serez jamais vaincu par la vertu de nos ennemis, usez de la vôtre, et ne mettez point sur votre tête ces morts de trois semaines. Je vous somme, au nom de Dieu, de ne nous firauder plus, ou je serai témoin contre vous en son jugement. »
« Ces trois semaines sont achevées : i^ impossible de monter plus haut : c'est que nous sommes à Tâge héroïque des guerres civiles. Il y avait alors dans Tair une magnanimité qu'Aubigné savait rendre en belle prose, parce qu'il avait su la montrer en belles actions. Le suivrons-nous dans sa vie aventureuse, depuis le jour où il s'échappa c en chemise, à pieds nus i^ pour joindre une troupe de soldats qui passait, jusqu'à l'heure de l'exil et de la retraite où il chanta tristement :
LaiBsez dormir en paix la nuit de mon hiver.
Nous aurions à raconter tonte l'histoire de Henri lY. Le poète servit fidèlement son roi surtout dans la mauvaise fortune : il fut des fêtes galantes, mais avant tout des combats hasardeux, risqua vingt fois sa vie dans ces guerres de politique et de religion qui surexcitaient toutes les passions humaines. Franc, hardi, bouillant, sans frein, disant tout ce qu'il avait sar le cœur, aussi fort aux coups de langue qu'aux coups d'épée, il se fit des ennemis partout. A chaque instant, û quittait le bon roi Henri dont il n'aimait pas les fiiiblesses ; il lui reprocha surtout ce qui était (à ses jeux) la suprême défaillance, la messe où le huguenot déchu se laissa conduire parce que Paris la valait bien. Mais, en dépit de tout, il revenait toujours
à ce maître qu'il ne cessait ni de blâmer ni d'aimer, et qui le lui rendait bien : aux yeux de Henri « Agrippa mécontent valait plus que la reconnaissance des autres. j> C'étaient bien deux francs et fidèles amis, malgré la couronne que portait l'un d'eux, celui qui mourut le premier et qui fut longuement pleuré par son vieux frère d'armes. Quand le roi fut parti, l'écuyer ne voulut plus de maître : il ne se laissa ni consoler, ni apaiser, ni séduire et alla prendre à Genève « le chevet de sa vieillesse et de sa mort, yy
Ce fut là surtout, dans ses dix dernières années (1620- 1630) qu'il fit de la littérature, acheva des œuvres interrompues et les publia, non sans avoir maille à partir avec les autorités de la petite ville. Décidément les huguenots de France, les hommes au franc parler, aux libres allures, Agrippa d'Aubigné comme Henri Estienne ne pouvaient faire bon ménage avec les élèves genevois de Calvin. Le Baron de Fœneste fit rougir les prudes du consistoire : on 7 trouva <i plusieurs choses impies et blasphématoires qui scandalisaient des gens de bien, d Le livre fut poursuivi, réditeur Aubert mis en prison et à l'amende : bien plus, on décréta que monsieur d'Aubigné en personne (qui marchait sur sa quatre-vingtième année) serait c appelé à l'auditoire par messieurs les scholarques et autres seigneurs qui seront appelés, et qu'il lui soit remontré le tort qu'il se fait à lui-même et à ce public, et que désormais il se départe de faire semblables écrits lesquels ne peuvent qu'apporter du mal à cet État. » — Aubigné ne comparut pas : au moment où cet arrêté fut rendu (le 12 avril 1630) il venait de mourir.
Agrippa fut bien le huguenot français de son temps : il avait <i la chevalerie des guerres civiles, i^ Les hommes
de ce siècle, armés de toutes pièces, dès leur dixième année avaient va la mort en face et traduit Platon. Ils se hâtaient d'apprendre, d'aimer, d'agir, de vivre enfin, parce qu'ils étaient environnés de périls et que, d'un moment à l'autre, au seuil de la maison paternelle, ils pouvaient rencontrer la balle qui devait les envoyer à Dieu. Hâtons-nous donc, vite, vite : le latin, le grec, l'hébreu, toutes les sciences, voire la magie : nous avons quelques heures pour apprendre tout cela ; demain, les champs de bataille, la guerre des rues, le tocsin, l'incendie, des villes entières en armes, la moitié d'une population se ruant sur l'autre au cri de : tue, tue I — Vingt mille morts d'une seule nuit ! En ce temps de bravoure, à proclamer son opinion, à confesser sa foi on risquait sa tête ; ces rudes soldats c soudoyés de vengeance, de passion et d'honneur i^ ne ressemblaient nullement à ce qu'on appelle aujourd'hui des esprits forts : ils croyaient. N'étant pas rassurés sur la vie future par la sécurité de la vie présente, ils sentaient ce besoin d'espérer que donne le péril quotidien, la mort toujours menaçante et vue en face. En même temps, ils avaient ces vertus fières et droites qu'impose la solidité des convictions : une loyauté à toute épreuve, une parole sur laquelle on pouvait bâtir. Aussi osaient-ils, comme Agrippa, traverser même les orgies c sans craindre de s'y souiller. 9 Tel fut le poète huguenot, malgré ses défauts et ses vices. H avait eu dès le berceau l'ambition d'être un homme, et il avait appris par l'étude des anciens comment il faut s'y prendre pour le devenir. Il fut soldat, lettré, savant, orateur, poète ; à soixante-douze ans il était jeune encore et se remaria pour recommencer la \ie ; il mourut enfin dans son lit, octogénaire, après avoir échappé à la peste, à la Saint-Barthélémy, à vingt ba-
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tailles sans compter les dnels, à autant d'assajssinats et à quatre condamnations à mort. Quand on a regardé de près Calvin, puis Agrippa d'Aubigné, on sait qui furent en pays français les hommes de la Réforme.
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