II. — BabelaiB : Ba pensée
IIL — > Babelaifl : sa langue et son style.
rv. — BabelaiB à l'étranger : Fischart, Borton. — Rabelais en France, après sa mort et jusqu'à nos jours.
y. — La Pléiade. — Du Bellay, Bonsard.
VI. — La prose, les ligueurs. — Les politiques. — Jacques Amyot.
VU. — Montaigne.
La Réforme agit en France plus qu'ailleurs peut-être, elle n*y put fonder cependant une religion d'État. La politique s'y opposait, peut-être aussi l'esprit national : ce qu'apportaient Luther et Calvin, c'était trop ou trop peu pour nos pères qui n'auraient pas renversé leurs belles églises peintes pour aller s'enfermer dans un temple nu. Le mouvement du seizième siècle était moral avant tout : la pensée morale cherchait à reprendre sa place (1). Pour la lui rendre les Luther voulurent remettre d'accord cette pensée morale avec le sentiment religieux : à la plupart des Français, un pareil accord a toujours paru inutile.
(1) A. YiinET, Moralisteê dei seizième et dix-aptiènu aièdes, 1869.
il semble que le poète se soit fait quelque illusion sur la valeur de ce recueil. On y trouve beaucoup plus de <( poli, » beaucoup moins de <t fureur » quUl ne pense ; ce sont des concetti venus tout droit d'outremont :
Votre présence me dévore Et votre absence m'est encore Cent fois plus f Acheuse à soufErir :
Un seul de vos regards me tue ; Je ne vis point sans votre vue, Je ne vis donc point sans mourir.
Ce n'est qu'en pensant à son métier de soldat qu'Aubigné montre une certaine ftireur, une fougue martiale et cavalière :
Combattu des vents et des flots, Voyant chaque jour ma mort prête, Et <ibayé d'une tempête D'ennemis, d'aguets, de complots ;
Me réveillant à tous propos.
Mes pistolets dessous ma tête, L'amour me fait faire le poète, Et les vers cherchent le repos.
Pardonne-moi, chère maltresse.
Si mes vers sentent la détresse.
Le soldat, la peine et l'émoi :
Car, depuis qu'en aimant je souffre, Il faut qu'ils sentent comme moi La poudre, la mèche et le soufre.
L'œuvre immortelle d' Agrippa d'Aubigné, c'est le poème des Tragiques achevé dès sa jeunesse. C'est là qu'on trouve toutes les qualités vantées si haut par Sainte-
Beave : la verve sombre, Tindignation paissante, Texaltation fatidiqae, la crânerie de style, ralexandrin franc et loyal : çà et là des vieilleries, qui portent leur date, des préciosités, des hyperboles que Shakespeare eût enviées, nuiis qaelle puissance et quelle verve ! Quelle honnêteté surtout, quelle vaillance, quelle fierté d'esprit et d*aocent :
Va, Liyre, tu n'ea que trop beau Pour être né dans le tombeau Duquel mon exil te déliyre...
Sois hardi, ne te cache point I Entre chez les rois mal en point !
Que la pauvreté de ta robe Ne te fasse honte ni peur, Ne te diminue ou dérobe La suffisance ni le cœur I
Comme il s'excuse vigoureusement de tous ses excès d'énergie et de violence !
Si quelqu'un me reprend que mes vers échauffés Ne sont rien que de meurtre et de sang étoffés,
et qu'ils produisent enfin c une satiété d'horreur, »
Je lui réponds : Ami, ces mots que tu reprends Sont les Tocables d'art de ce que j'entreprends : Ce siècle, antre en ses mœurs, demande un autre style ; Cueillons les fruits amers desquels U est fertile... On dit qu'U faut couler les exécrables choses Dans la puits de l'oubli et au sépulcre encloses, Et que par les écrits le mal ressuscité Infectera les mœurs de la postérité...
Mais le vice n'a point pour mère la science Et la yertu n'est pas fiUe de l'ignorance...
Que d'images saisissantes qui ne font que passer, mais qui vous restent dans l'esprit : ce courtisan qu'on voit
marcher mîgnonnement, Traîner les pieds, mener les bras, hocher la tête, Lancer regai-ds tranchants pour être regardé, Le teint de blanc d'Espagne et de ronge fardé;
le tableau de toute cette cour où
c'est plus de honte d'être Malavisé qu'ingrat, mal prévoyant que traître... Le sou£Frir est bien plus que de faire l'injure ; Ce n'est qu'un coup d'Etat que d'être bien parjure ;
le roi lui-même, le roi des mignons, flétri d'un vers brûlant : à le voir, on ne sait au premier abord
Si l'on voit un roi femme ou bien un homme reine ;
les esprits souples, doux, c sans humeur et sans honneur, » comme les appellera Saint-Simon, apostrophés d'une sentence inexorable :
apostats dégénères Qui léchez le sang frais, tout fumant de vos pères Sur les pieds des tueurs !..•
puis, toutes ces scènes de la Saint-Barthélémy : le sang « cherchait la rivière, » le ciel « était fumant de sang et d'âmes, ]»
La justice couvrant sa face désolée
De ses cheveux trempés faisait, échevelée,
Un voile entre eUe et Dieu ;
les victimes se laissaient massacrer sans résistance ; on ne sait qui montrait le plus d'insensibilité
L'un à bien égorger, l'antre à tendre la gorge ;
les oorpB étaient jetés vivants dans la Seine, tandis qne le Foi Charles IX, des fenêtres da Louvre,
Olboyait ans passants trop tardifs à noyer.
Telle était la mnse d^Anbigné, « la Melpomène en sa noire foreur, la bouche sanglante et épuisant ses flancs de redoublés sanglots, » la muse féroce quelquefois qui aimait les scènes lugubres, et qui s'arrêtait dans les villes assiégées et aflEamées, à regarder une mère étranglant son enfant :
Des ponces elle étreint la gorge qui gazonille Quelques mots sans accent, croyant qn'on la chatouille.
Que de poésie enfin dans cette scène du Jugement dernier où tous les ressuscites sortent de la mort c comme Ton sort d*un songe ; » où tous les éléments se dressent contre les persécuteurs, le feu leur demandant : c Pourquoi m^avez-vous lait allumer des bûchers ? » Tair : c Pourquoi m'avez- vous empoisonné de cadavres? » Teau : c Pourquoi m'avez vous changée en s^ng? » les grands monts :
Pourquoi nous avez-Yous rendus vos précipices?
toute cette scène enfin, jusqu'aux gémissements des damnés dans l'enfer où il n'y a plus peur eux
Que l'étemeUe soif de Timpossible mort.
Même en prose, Aubigné avait la voix ferme et l'accent personnel : ses pamphlets, notamment le Baron de Fœnesie, à peine compris aujourd'hui, n'eussent pu être faits par un autre. Dans son Histoire universelle, on ne relira
jamais assez quantité de passages éloquents, héroïques, notamment la &meuse scène, digne de Shakespeare, où Tamirale parle à Oolignj comme Portia parlait à Brutus :
« C'est à grand regret, Monsieur, disait-elle, que je trouble votre repos par mes inquiétudes ; mais, étant les membres de Christ déchirés comme ils sont, et nous de ce corps, quelle partie peut demeurer insensible? Vous, Monsieur, n'avez pas moins de sentiment, mais plus de force à le cacher. Trouverez-vous mauvais de votre fidèle moitié, si, avec plus de franchise que de respect, elle coule ses pleurs et ses pensées dans votre sein ? Nous sommes ici couchés en délices et les corps de nos frères, chair de notre chair et os de nos os, sont les uns dans les cachots, les autres par les champs à la merci des chiens et des corbeaux : ce lit m'est un tombeau, puisqu'ils n'ont pas de tombeaux; ces Unceuls me reprochent qu'ils ne sont pas ensevelis... »
Coligny répondit avec tristesse : « ... Puisque tant de forces du côté des ennemis, tant de faiblesse du nôtre ne vous peuvent arrêter, mettez la main sur votre sein, sondez à bon escient votre constance, si eUe pourra digérer les déroutes générales, les opprobres de vos ennemis et ceux de vos partisans, les reproches que font ordinairement les peuples quand ils jugent les causes par les mauvais succès, les trahisons des vôtres, la fuite, l'exil en pays étrange... ; votre honte, votre nudité, votre faim et, qui est plus dur, celle de vos enfants. Tâtez encore' si vous pouvez supporter votre mort par un bourreau, après avoir vu votre mari traîné et exposé à l'ignominie du vulgaire ; et pour fin, vos enfants, infâmes valets de vos ennemis accrus par la guerre et triomphant de vos labeurs. Je vous donne trois semaines pour vous éprouver, et quand
VOUS serez à bon escient fortifiée par de tels accidents, je m'en irai périr avec vous et avec nos amis.
L*amirale répliqua : c Ces trois semaines sont achevées : VOUS ne serez jamais vaincu par la vertu de nos ennemis, usez de la vôtre, et ne mettez point sur votre tête ces morts de trois semaines. Je vous somme, au nom de Dieu, de ne nous firauder plus, ou je serai témoin contre vous en son jugement. »
« Ces trois semaines sont achevées : » impossible de monter plus haut : c'est que nous sommes à Tâge héroïque des guerres civiles. Il y avait alors dans Tair une magnanimité qu'Aubigné savait rendre en belle prose, parce qu'il avait su la montrer en belles actions. Le suivrons-nous dans sa vie aventureuse, depuis le jour où il s'échappa c en chemise, à pieds nus ]» pour joindre une troupe de soldats qui passait, jusqu'à l'heure de l'exil et de la retraite où il chanta tristement :
Laissez donnir en paix la nuit de mon hiver.
Nous aurions à raconter toute l'histoire de Henri lY. Le poète servit fidèlement son roi surtout dans la mauvaise fortune : il fut des fêtes galantes, mais avant tout des combats hasardeux, risqua vingt fois sa vie dans ces guerres de poUtique et de religion qui surexcitaient toutes les passions humaines. Franc, hardi, bouillant, sans frein, disant tout ce qu'il avait sur le cœur, aussi fort aux coups de langue qu'aux coups d'épée, il se fit des ennemis partout. A chaque instant, il quittait le bon roi Henri dont il n'aimait pas les &ible8ses ; il lui reprocha surtout ce qui était (à ses jeux) la suprême défisiillance, la messe où le huguenot déchu se laissa conduire parce que Paris la valait bien. Mais, en dépit de tout, il revenait toujours
à ce maître qu'il ne œssait ni de blâmer ni d*aimer, et qui le lui rendait bien : aux yeux de Henri « Agrippa mécontent valait plus que la reconnaissance des autres. :» C'étaient bien deux francs et fidèles amis, malgré la couronne que portait l'un d'eux, celui qui mourut le premier et qui fut longuement pleuré par son vieux frère d'armes. Quand le roi fut parti, l'écuyer ne voulut plus de maître : il ne se laissa ni consoler, ni apaiser, ni séduire et alla prendre à Genève « le chevet de sa vieillesse et de sa mort. :»
Ce fut là surtout, dans ses dix dernières années (1620- 1680) qu'il fit de la littérature, acheva des œuvres interrompues et les publia, non sans avoir maille à partir avec les autorités de la petite ville. Décidément les huguenots de France, les hommes au ^nc parler, aux libres allures. Agrippa d'Aubigné comme Henri Estienne ne pouvaient faire bon ménage avec les élèves genevois de Calvin. Le Baron de Fœneste fit rougir les prudes du consistoire : on j trouva <i plusieurs choses impies et blasphématoires qui scandalisaient des gens de bien. ^ Le livre fut poursuivi, réditeur Aubert mis en prison et à l'amende : bien plus, on décréta que monsieur d'Aubigné en personne (qui marchait sur sa quatre-vingtième année) serait c appelé à l'auditoire par messieurs les scholarques et autres seigneurs qui seront appelés, et qu'il lui soit remontré le tort qu'il se fait à lui-même et à ce public, et que désormais il se départe de faire semblables écrits lesquels ne peuvent qu'apporter du mal à cet État. » — Aubigné ne comparut pas : au moment où cet arrêté fut rendu (le 12 avril 1630) il venait de mourir.
Agrippa fut bien le huguenot français de son temps : il avait ce la chevalerie des guerres civiles, i^ Les hommes
de ce Biècle, armés de toutes pièces, dès leur dixième année avaient vu la mort en &ce et traduit Platon. Ils se hâtaient d^apprendre, d*aimer, d^agir, de vivre enfin , parce qu^ils étaient environnés de périls et que, d'un moment à Tautre, au seuil de la maison paternelle, ils pouvaient rencontrer la balle qui devait les envoyer à Dieu. Hâtons-nous donc, vite, vite : le latin, le grec, Thébreu, toutes les sciences, voire la magie : nous avons quelques heures pour apprendre tout cela ; demain, les champs de bataille, la guerre des rues, le tocsin, Tincendie, des villes entières en armes, la moitié d'une population se ruant sur l'autre au cri de : tue, tue I — Vingt mille morts d'une seule nuit ! £n ce temps de bravoure, à proclamer son opinion, à confesser sa foi on risquait sa tête ; ces rudes soldats « soudoyés de vengeance, de passion et d'honneur > ne ressemblaient nullement à ce qu'on appelle aujourd'hui des esprits forts : ils croyaient. N'étant pas rassurés sur la vie future par la sécurité de la vie présente, ils sentaient ce besoin d'espérer que donne le péril quotidien, la mort toujours menaçante et vue en face. En même temps, ils avaient ces vertus fières et droites qu'impose la solidité des convictions : une loyauté à toute épreuve, une parole sur laquelle on pouvait bâtir. Aussi osaient-ils, comme Agrippa, traverser même les orgies < sans craindre de s'y souiller. > Tel fut le poète huguenot, malgré ses défauts et ses vices. {1 avait eu dès le berceau l'ambition d'être un homme, et il avait appris par l'étude des anciens comment il faut s'y prendre pour le devenir. Il fut soldat, lettré, savant, orateur, poète ; à soixante-douze ans il était jeune encore et se remaria pour recommencer la vie ; il mourut enfin dans son lit, octogénaire, après avoir échappé à la peste, à la Saint-Barthélémy, à vingt ba-
Nos moralistes laïques ont rarement cherché à ramener au bien par la foi. Or c'était là le grand point, à Grenève comme à Wittenberg, tout le reste passait pour secondaire. « Il faut même en convenir, dit Vinet, la liberté de conscience ne fut point le mobile qui poussa les réformateurs. L'histoire des persécutions, des supplices mêmes qu'ils autorisèrent, témoigne tristement de leur inconséquence à cet égard. C'était d'une autre liberté, tout intérieure et spirituelle, qu'ils étaient préocupés ; c'est plutôt chez des penseurs restés catholiques qu'on rencontre des protestations en faveur de la liberté de conscience... d Le grand intérêt des réformateurs était donc celui-ci : remettre la morale dans la religion. Croire et vivre étant devenus deux choses de plus en plus distinctes : il fallait rétablir l'unité détruite, en s'appuyant sur la Bible et en s'abritant sous la foi. Répétons ce mot essentiel : € il s'agissait de rétablir l'unité détruite. j>
D'autres, les Latins en général, et spécialement les Français qui n'avaient pas voulu aller à Genève, entendaient la réforme d'une autre &çon« Eepoussant l'autorité, cherchant en dehors de la religion une base et une règle pour la vie, <r ces esprits, plus embarrassés que servis par leur liberté, se trouvèrent sur un terrain à la fois stérile et encombré. Oiseaux chassés du nid avant d'avoir des plumes, jetés du sein d'un dogmatisme stérile, mais sûr, dans les hasards d'un scepticisme vague, laissant peser sur eux une disproportion inévitable et constante entre le but et les moyens, entre les ressources et les exigences de leur situation ; sans vigueur pour la synthèse et réfugiés dans l'analyse, ils se trouvaient serrés entre les lumières de leur esprit, qui condamnait une religion incapable de le satisfaire et un vieux respect, ou même
un besoin de cœur pour quelques-uns... Ils commenoërent donc par &ire une réserve solennelle en faveur de ce culte qu^ils voulaient pouvoir retrouver à Theure du besoin. 3> Semblables à des gens qui, avant de courir à travers champs, commencent par bien fermer la maison et, tenant à y rentrer en cas d'orage, emportent la clef dans leur poche, ils causaient très librement de tout, se permettaient toutes les imprudences et toutes les pétulances, et se retroussant (comme Montaigne), se montraient épicuriens, pyrrhoriens, déistes tout juste, ça et là quasiment athées, mais ils gardaient toujours la clef du logis dans leur poche et à la première alerte, savaient oii se mettre à couvert (1). « Il 7 avait dans le même individu deux êtres qui se faisaient place Tun à l'autre et avaient grand soin de ne se pas coudoyer : Thomme d'habitude et de calcul qui était catholique et l'homme de pensée qui était tout autre chose.<. Ils prétendaient avoir une religion d'une part, de l'autre une morale fondée sur des principes rationnels... 1» Saint-Marc Girardin a dit le mot : < une sagesse et une vertu séculières. > Les sages se complurent dans le doute, € un doux oreiller pour les têtes bien faites, :» a dit Montaigne, l'abeille gourmande qui, piUotant ça et là des idées, y trouvait un goût de thym et de marjolaine et en &isait un miel qui était tout sien. A d'autres , n le doute est un &got d'épines qui les empêche de dormir. > Mais ces derniers sont nos contemporains, des tristes. Au seizième siècle, presque tout le monde plus ou moins pantagruélisait et l'on sait ce qu'est le pantagruélisme :
(1) Lire dans les Euaiêj lir. II, chap. xii (édit Lefèvre, II, 5) tout le paragraphe oommençant ainsi : a. La première repréhension qa*on fait de ion ouvrage. j> C'est le pasee-partout delà maison. T. II. 8
ec nne certaine gaîté d^esprît confite en mépris des choses fortuites. ï> Nous voici à la porte de l'abbaye où l'on fait vœu de mariage, de richesse et de liberté, qui n'est pas gouvernée au son de la cloche (c mais au dicté du bon sens et de l'entendement, j> qui enfin n'a pas de muraille, afin que personne n'ait envie d'en sortir. Il y a sur la porte : « Fais ce que tu voudras ! » C'est l'abbaye de Thélème. Nous sommes chez Rabelais, rajeunissons-nous de trois siècles et entrons tout droit.
Entrons tout droit, mais rajeunissons-nous d'abord de trois siècles et demi : c'est indispensable. En restant dans Tannée où nous sommes, en gardant nos habitudes et nos décences, nous ne pourrions vivre un quart d'heure avec Panurge sur les genoux de Pantagruel. Ce qui frappe tout d'abord, rebute les honnêtes gens et allèche les autres, c'est la parfaite obscénité du langage ; Sainte-Beuve luimême, qui avait la rougeur difficile, n'ose ouvrir le gros livre sans prendre un certain air effarouché. « Rabelais a de ces licences qui ne sont qu'à lui, et que la critique la plus enthousiaste ne saurait prendre sur son compte. Quand on veut lire tout haut du Rabelais, même devant les hommes (car devant les femmes cela ne se peut), on est toujours comme quelqu'un qui veut traverser une vaste place pleine de boue et d'ordures : il s'agit d'enjamber à chaque moment et de traverser sans trop se crotter ; c'est difficile. » Il faut renoncer à certaines délicatesses, comme lorsqu'on voyage dans le Midi, et se
transplanter à la cour des Valois vers Tan 1535, en un temps et en on lieu où même les reines contaient des graveluies pour instruire et moraliser, où même les prédicateurs en débitaient à Féglise. Rabelais hurlait avec les loups ; s'il eût baissé la voix, Taurait-on écouté ?
Après le langage, la langue étonne et il faut s'y faire ; puis le sujet même, Textravagance des personnages et des aventures, Texubérance de Timagination , Ténormité du rire ; les esprits studieux, qui cherchent à comprendre, avertis par le prologue s'évertuent à rompre l'os pour c sucer la substantifique moelle s^ et découvrir c la doctrine absconse, s qui se cache, comme chez Dante, sous le voile des propos obscurs. Puis , quand ils se sont essoufflés à battre la forêt en suivant les commentateurs, quand on leur a bien montré derrière Grangousier, Jean d'Albret ou Louis XII ; derrière Gargantua, Henri d'Aïbret ou François V^ ; derrière Pantagruel, Antoine de Bourbon ou Henri II; derrière Picrochole, Ferdinand d'Aragon ou Charles-Quint ; quand ils ont cru voir euxmêmes le cardinal de Lorraine dans frère Jean et le cardinal d'Amboise dans Panurge, voici un éclat de rire partant l'on ne sait d'où, lancé par fiabelais lui-même qui ne cherchait qu'à vous dérouter et qui est tout fier d'y avoir si bien réussi. Il y a bien des écoles à faire quand on s'obstine à vouloir entrer dans le secret de ce rire formidable. On y renonce à la fin et on se livre les yeux fermés au tohu-tohu des idées et des images qui roulent par tourbillon : alors seulement on commence à comprendre, ou du moins on se rend compte de certaines impressions très fortes ; on a couru toute une nuit, éperdument, à travers des végétations fantastiques où cabriolaient des ombres colossales, dans un charivari de coups de foudre et
116 LA REFOBKE.
nn pétillement de fusées flamboyant comme des éclairs. Il en reste un étrange étourdissement, une sorte de frayeur bouffonne qui petit à petit s'apaise ; à force d'y revenir, on s'acclimate dans les extravagances qui ne paraissent plus que des singularités ou des caprices ; il est enfin un nombre assez grand d'esprits point vulgaires que l'horreur des banalités ou la force de l'habitude ramène sans cesse à Pantagruel ou à frère Jean, même à Panurge : parmi les « hommes d'un seul livre d on en cite plusieurs dont le livre unique est celui de Rabelais.
C'est qu'il est facile de vivre avec le moine-médecin quand on s'est résigné une bonne fois à le laisser tout dire et à ne pas entendre tout ce qu'il dit. Après tout, il vaut mieux que sa légende; on l'a fcite d'après le roman, en supposant que de pareilles drôleries n'avaient pu être imaginées que par un drôle : c'est le châtiment quelque peu mérité de ceux qui ont écrit trop librement. En réalité cependant, Rabelais a dû être un galant homme. En dépouillant sa vie des anecdotes, inventées après coup, qui la rabaissent, on la trouve sinon héroïque, au moins sans affectation de mauvaises mœurs. Né en 1488 ou vers 1495 — on ne sait pas au juste — on le trouve d'abord dans un couvent de franciscains; les premiers documents authentiqaes nous le montrent lié avec les quatre Du Bellay, avec Geoffroy d'Estissac, un futur évêque, avec des jurisconsultes qui resteront ses amis, avec Guillaume Budé, l'humaniste. Il sait déjà du grec et passe, avec l'agrément du pape, des cordeliers aux bénédictins qui tolèrent l'étude et le travail. Mais bientôt, dégoûté de saint Benoit comme de saint François, il jette le froc aux orties et court le monde; son ancien compagnon, d'Estissac, devenu évêque de Maillezais^
BABELAIS ET MONTAIGNE. 117
Taocaeille dans sa petite cour, sorte d'abbaye de Thélème, où se rencontraient Marot, Des Périers, Salel, Hérouet, Calvin. Tons ces hommes sont à peu près d'accord : tous plus ou moins <e bmissent après la Réforme, s Ils ont, de loin, entendu Luther et iraient volontiers à lui ou rappelleraient à eux, s'ils ne craignaient pas le bûcher. Rabelais lui-même est pour ceux qu'on brûle et Gargantua s'écrie après avoir lu certaine énigme prophétique trouvée aux fondements de l'abbaye de Thélème : € Ce n'est de maintenant que les gens réduits à la créance évangélique sont persécutés. Mais bienheureux est celui qui ne sera scandalisé, et qui toujours tendra au but et au blanc que Dieu par son cher fils nous a préfix, sans par ses distractions chamelles être distrait ni diverti (1). :» On sait aussi que Gargantua, les jours de pluie c alloit (2) ouïr les leçons publiques, les actes solennels, les répétitions , les déclamations, les plaidoyers des gentils avocats, les concions des prêcheurs évangéliques. » On sait les conseils que (Gargantua donnait à son fils Pantagruel : <t Et par quelques heures du jour commence à visiter les saintes lettres : premièrement, en grec, le Nouveau Testament et les Épîtres des apôtres; et puis, en hébreu, le Tieux Testament (S). » Lire la Bible en grec et en hébreu : c'était braver l'Église et la Sorbonne. Plus hérétiquement encore sonnait la prière de Pantagruel : c Seigneur Dieu qui as toujours été mon protecteur et mon servateur... s'il te plaît à cette heure m'être en aide, comme en toi seul est ma totale confiance et espoir, je te &is vœu que
(1) Gargantua, chap. ltiii.
(2) Gargantua^ chap. xxrr,
(3) Pantagruel, II, Tiii.
par toute contrée, tant dans ce pays de Utopie que d'ailleurs où j'aurai puissance et autorité, je ferai prêcher ton saint Évangile purement, simplement et entièrement, si que les abus d'un tas de papelards et faux prophètes qui ont, par constitutions humaines et inventions dépravées, envenimé tout le monde, seront d'entour moi exterminés (1). »
Tout cela était déjà publié en 1535 : c'est la période protestante de Rabelais. Vinrent alors de nouvelles persécutions : la cour de Maillezais se dispersa, Calvin s'enfuit à Baie et Marot à Ferrare : Marot qui ne demandait que des loisirs studieux, le plaisir dans la paix, l'indépendance. Rabelais prit peur et, après avoir erré quelque temps en France, fit un second voyage à Rome, le refuge des péchem*s. Ce n'était plus la Rome de Jules II qui avait révolté Luther ni celle de Léon X qui avait amusé Bonivard; Paul III était pape, un Famèse ; et le cardinal Du Bellay, grand ami des lettres, avait l'oreille de Sa Sainteté. Rabelais jugea qu'il était bon de ne pas trop s'engager dans la révolte. Il remit à Paul III des excuses très correctes, une Suppïicatio pro apostasia dans laquelle il demandait pardon d'avoir quitté non l'église, mais le couvent. Il obtint fort aisément une absolution plénière ; bien mieux, le pape lui permit d'être en même temps médecin et bénédictin. Quand il revint en France (1537) le moine ref roqué avait tout à fait abandonné la Réforme. Il prit un grade de docteur en médecine et pratiqua son art où il se montra fort habile homme ; on sait qu'il était très fort en anatomie et qu'avant son cadet André Vésale il avait publiquement à Lyon disséqué le corps d'un
(1) Liviell, ch. zxix.
pendu. On a là-dessus des vers latins d^Étienne Dolet qui ont été recueillis par Sainte-Beuve (1).
C^est qu*il faut bien le redire, Rabelais n'était point un héros; le martyre ne l'attirait guère. Il voulait bien sou* tenir son opinion avec beaucoup de constance, mais, ditil plus d'une fois, jusqu'au feu exclusive. Il n'hésita pas à trouver très beau que Pantagruel eût bientôt quitté Toulouse en voyant « qu'ils faisaient brûler leurs régents tout vifs comme harengs saurets. i» La Réforme en France ne lui aurait point déplu si elle eût été faite par un roi : par François I*', par exemple. Ce n'était pas un hérétique ou un schismatique : tout au plus aurait-on pu le traiter de gallican ; il se fût déclaré satisfait en tempérant, 4ans son pays, le pouvoir des papes. Outre l'horreur du bûcher, il avait certaines libertés d'esprit qui ne pouvaient s'accorder avec les nouveaux dogmes. Le serf arbitre de Luther et la prédestination de Calvin lui répugnaient évidenmient. Aussi, le vit-on corriger ses deux premiers livres qui sentaient un peu trop le protestant; bien plus, à partir du troisième, il se déclara formellement anti-calviniste. On se rappelle cette Antiphysie c laquelle de tout temps est partie adverse de nature... et étoit en admiration à toutes gens écervelés et dégarnis de bon jugement et sens conmiun. Depuis elle engendra les matagots, cagots et papelards ; les maniacles pistolets, les démoniacles calvins imposteurs de Genève... les cafards, chattemittes, cannibales et autres monstres difformes et contrefaits en dépit de nature I >
Orftce à ces attaques prudentes, Rabelais put vivre tranquille jusqu'aux dernières années de François I''^
(1) Cavêeria du lundi. TU, 4.
Cependant la nouvelle faite de Marot, Texécution de Dolet lai donnèrent à penser ; la protection du roi allait lui manquer ; Rabelais chercha un refuge à Metz où il reçut comme médecin aux gages de la ville, assez pauvrement à ce qu'il paraît. Pour se refaire, il se laissa emmener pour la troisième fois à Rome ; à son retom* en France, il trouva de bonnes protections : celle des Guise, de Diane de Poitiers et de Henri II. Enfin, en 1550, il devint curé de Meudon et curé très bon à ce qu'on assure. Tous ces faits excluent les anecdotes gaillardes qu'on s'est plu à imaginer pour mettre sa vie d'accord avec ses écrits. Il avait contre lui la Sorbonne qui lisait entre les lignes, mais pour lui, François I" qui se fit lire Pantagruel et n'y trouva « passage aucun suspect. i> Henri II le défendit aussi contre le Parlement et reconnut avec l'auteur qu'il n'y avait dans l'ouvrage que <r folâtreries joyeuses, sans offenses de Dieu ni du roi. i> Protégé ainsi par deux souverains, béni par deux papes, le curé put vieillir tranquillement, avec dignité : rien n'autorise les pantalonnades qu'on lui a prêtées, celles surtout de la dernière heure. Aucun de ces mots de la fin n'est probable, pas même le mieux trouvé : <r Je vais quérir un grand Peut-être. 3> Rabelais a pu penser cela, mais il l'eût dit autrement (1).
L'a-t-il même pensé? La réponse est bien difficile. Assurément ce n'était pas un ascète et il ne songeait nullement à mortifier sa chair. <e Bien crois- je l'honmie replet de viandes] et crapule difficilement concevoir notice des choses spirituelles : ne suis- je toutefois en l'opinion de ceux qui, après longs et obstinés jeûnes, cuident plus
(1) Arxstaedt, Rabdait undtein Traité d'éducation, 1872.
avant entrer en contemplation des choses célestes. Souvenir assez vous peut comme en Gargantua mon père (lequel par honneur je nomme) nous a souvent dit les écrits de ces ermites jeûneurs, autant êtres fades, ^(^9?^5 et de mauvaise salive, comme étoient leurs corps, lorsqu'ils composoient, et difficile chose être bons et sereins restés les esprits étant le corps en inanition. » Il serait facUe de citer quantité de passages contre les couvents, les sacristies et les gens d'Église. Cependant Sabelais se découvrait devant Dieu et parlait toujours avec dignité des vérités étemelles : < Car quand, par le plaisir de lui qui tout régit et modère, mon âme laissera cette habitation humaine, je ne me réputerai totalement mourir, ams passer d'un lieu en autre, attendu que en toi et par toi je demeure en mon image visible en ce monde, vivant, voyant, et conversant entre gens d'honneur et mes amis comme je soulois. » Ainsi parle Gargantua, écrivant à son fils, et il ajoute : « Mais parce que, selon le sage Salomon, sapience n'entre point en âme malivole et science sans conscience n'est que ruine de l'âme ; il te convient servir, aimer et craindre Dieu , et en lui mettre toutes tes pensées, et tout ton espoir, et par foi formée de charité être à lui adjoinct, en sorte que jamais n'en sois désemparé par péché. Aie suspects les abus du monde. Ne mets ton cœur à vanité, car cette vie est transitoire ; mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable à tous tes prochains et les aime comme toi-même. Révère tes précepteurs ; fuis la compagnie des gens auxquels tu ne veux pas ressembler, et les grâces que Dieu t'a données, icellea ne reçois en vain. Et quand tu connaîtras, que tu auras tout le savoir de par delà acquis, retourne vers moi, afin que je te voie et donne ma bénédiction
avant que mourir. — Mon fils, la paix et la grâce de Notre-Seigneur soient avec toi. Amen. »
On objectera que ce beau passage est daté de Utopie, ou encore que cette lettre de Gargantua, continuellement citée par ceux qui veulent montrer les beaux côtés de Babelaisy appartient au second livre, c'est-à-dire à Tépoque où le moine défroqué pouvait encore se rencontrer avec Calvin. Yoici pourtant un passage du livre quatrième où le sérieux devient presque épique. Plutarque raconte que dans le voisinage des Echinades une voix retentit tout à coup, ordonnant à un pilote nommé Thamous de crier à haute voix, quand son navire serait arrivé à tel point sur la mer, que Pan, le grand dieu, était mort. « Il n'avait encore achevé, continue Pantagruel, quand <c furent entendus grands soupirs, grandes lamentations € et effroi en terre, non d'une personne seule, mais de « plusieurs ensemble. Cette nouvelle (parce que plusieurs « avaient été présents) fut bientôt divulguée en Rome. « Et envoya Tibère César, lors empereur de Rome, quérir « cestuy Thamous. Et, après l'avoir entendu parler, ajouta m foi à ses paroles. Et se guémmtant es gens doctes qui «c pour lors étaient en sa cour et en Rome et en bon « nombre qui était ce Pan, trouva par leur rapport qu'il « avait été fils de Mercure et de Pénélope. Toutefois, je « le interpréterois de celui grand Servateur des fidèles « qui fut en Judée ignominieusement occis par l'envie « et iniquité des pontifes, docteurs, prêtres et moines « de la loi mosaïque. Et ne me semble l'interprétation « àblwrente. Car, à bon droit, peut-il être en langage « gregois dit Pan. Vu qu'il est le notre Tout, tout ce que « sommes, tout ce que vivons, tout ce que avons, tout « ce que espérons est lui, en lui, de lui, par lui. C'est le
c bon Pan, le grand pastear..., qni non seulement a en
< amour et en affection les brebis, mais aussi les bergers, c A la mort duquel furent plaincU^ soupirs, effroi et
< lamentations en toute la machine de Tunivers, deux, <c terre, mer, enfers. A cette mienne interprétation corn" € pète le temps. Car ce très bon, très grand Pan, notre € unique servateur, mourut lez Jérusalem, régnant en c Bome Tibère César. ]» Pantagruel, ce propos fini, resta en silence et profonde contemplation. Peu de temps après, nous vîmes les larmes découler de ses yeux, grosses comme œufs d^autmche. ]>
Enfin, au dernier chapitre du cinquième livre, Rabelais fournit une idée et une image à Pascal : e: Allez, amis, en protection de cette sphère mtellectuaU^ de laquelle en tous lieux est le centre et n'a en lieu aucun circonférence, que nous appelons Dieu. t>
Cette belle image n'est pas d'un athée. Tout en bouffonnant, le moine pensif, quoique malin, lançait des idées très fines, très fortes, étonnamment avancées pour le temps : celles qu'il a fournies sur l'éducation à Montaigne, à Locke, à Jean-Jacques, à Guizot qui les a commentées gravement, sont encore toutes fraîches. D'autres, sur la gloire militaire, s'adressent à un temps où nous ne sommes pas encore parvenus, c Je n'entreprendrai jamais guerre, dit Grrandgousier, que je n'aie essayé tous les arts et moyens de paix. i> Au temps de François P' et de Charles-Quint, ces choses-là risquaient d'être assez mal prises. Il faut lire aussi l'expédition de Picrochole qui mit en feu deux royaumes pour venger ses fouacîers. « Pour mieux confirmer son entreprise, envoya sonner le iàbourin à l'entour de la ville. Lui-même, cependant qu'on apprêtoit son dîner, alla faire affuster son ar-
tillerie, déploya son enseigne et oriflant et chargea force munitions tant de hamois d'armes que de gueules. En dînant, bailla les commissions. 3> L'expédition commence et les beaux faits d'armes : les soldats s'en vont de ci de là (c gâtant et dissipant tout par où ils passaient, sans épargner ni pauvre ni riche, ni lieu sacré ni profane, emmenant bœu&, vaches, taureaux, génisses, brebis, moutons, chèvres et boucs', etc., etc., abattant les noix, vendangeant les vignes, emportant les ceps, croulant tous les fruits des arbres... et ne trouvèrent personne qui leur résistât, mais un chacun se mettant à leur merci, les suppliant être traités plus humainement en considération de ce qu'ils avoient été de tout temps bons et amiables voisins... esquelles remontrances rien plus ne répondoient, sinon qu'ils leur voulaient apprendre à manger de la fouace. ]» Sautons quelques feuillets, jusqu'au chapitre XL VP, le prisonnier Toucquedillon est amené devant Grandgousier, qui l'interroge sur l'entreprise manquée de Picrochole, et « quelle fin prétendait ce roi par un vacarme si tumultueux. i>
A quoi répondit Toucquedillon que la fin et destinée de Picrochole <i: étoit de conquester tout le pays s'il povait, pour l'injure faîte à ses fouaciers.
— « C'est, dit Grandgousier, trop eritreprins : qui trop embrasse peu étreint. Le temps n'est plus d'ainsi conquester les royaumes avec dommage de son prochain frère Christian : cette imitation des anciens Hercules, Alexandres, Hannibals, Scipions, Césars et autres tels est contraire à la profession de l'Évangile par lequel nous est commandé garder, sauver, régir et administrer chacun ses pays et terres, non hostilement envahir les autres. Et ce que les Sarrasins et barbares jadis appeloient prouesses, mainte*
nant nous appelons briganderies et méchancetés... > Ah ! que nous sommes encore barbares et Sarrasins, et qne ce « maintenant > de Grandgousier est chose qonfnse, lointaine, de plus en plus renvoyée par delà les^ècles fabuleux de Ta venir, à Timpossible royaume d^U topie !
Voilà bien des idées jetées au hasard par un cerveau très riche ; encore ne voit-on pas nettement ce qu'est le livre et ce quMl veut. Il faut avant tout faire la part de la fantaisie, et se rappeler qu'au bon vieux temps, sur tous les points de la France, se déroulait <r un vaste cycle légendaire dont les héros étaient des géants >. Ils étaient énormes en stature, en force, en appétit, en enjambées. <r Chacon de ces personnages eut une existence à part et un nom particulier ; puis, à une époque difScile à déterminer exactement, ils ont été, pour la plupart, dépossédés de leur individualité et absorbés par un seul : Grargantua, de même que THercule romain avait fini par prendre les attributs de tous les héros congénères. :» Et maintenant que la science fait tout remonter jusqu'à Tlnde antique, on s'est demandé si Gargantua ne serait pas quelque dieu solaire transformé en géant (1).
(1) Paul Sâbillot, Chirgantva dam le$ traditions pcptUaires, 1888. c Mais à part le fragment où Oargantua produit de la neige et la fait ensuite fondre, je ne crois pas qne les nouTeanz documents apportent beanconp d'arguments pour on contre la thèse soutenue, aTeo pmdenoe d'aiUeurs, par M. H. Gaidoz dans Gargantua, Estai de mgthohgie ceitiçue. — Tous les dialectes romans d'origine, et même les dialectes celtiques, possèdent la racine onomatopique gar, et quel que soit le suffixe qui la suit, eUe éveiUe l'idée d'avaler. Un nom bien fait et aux syllabes pleines étant formé sur ce radical se trouvait être compris de tous et éveillait à lui seul un des attributs essentiels du géant. j> Outre les livres cités, voir sur cette question La noodlina del Giganie (dans la Storia délie noveUine popolari de M. De
Rabelais put donc exploiter les contes populaires, les chroniques gargantuines et collaborer peut-être à celle qui parut à Lyon en 1532. Il eut de plus sous les yeux un recueil qu'il cite plus d'une fois : Merlini Cocaiipoetœ Mantuani macarontces, K^a XF// (Venise, 1517). On sait que Merlin Coccaïe était le pseudonyme d'un moine dé&oqué, nommé Folengo, qui après avoir quitté son couvent et mené joyeuse vie, écrivit ce vers édifiant :
Est peccare hominiêf ^unqimm emendare diabîi est.
Il ne voulut pas rester diable, fit pénitence et reprit le froc. Merlin Coccaïe fournit à Rabelais quelques traits que les commentateurs ont l'élevés (1), mais il y a loin de Balde à Pantagruel et des contes de nourrice k La vie inesiimabîe du grand Gargantua y livre plein de pantagruélisme. Rabelais a beau faire, il ne peut rire à l'italienne, comme Folengo, comme Bemi, dans l'unique intention de s'égayer. Le grave historien De Thou voyait « dans son écrit très ingénieux, » non seulement une raillerie bouffonne, mais encore ce la liberté d'un Démocrite : ]> C'était pour lui comme une vaste pièce « où étaient mis en scène,
Gabematis) et un article de K. Gaston Paris {Revue criti^te dn 22 mai 1869).
(1) La version française da poème de Folengo, publiée en 1606 et réimprimée dans la Bibliothèque gauloise du bibliophile Jacob (1859), est intitulée : Histoire macaronique de Merlin Coceaie^ protottfpe de Rablais (sic). L'imprimeur (Pierre Pautonnier") a soin de répéter dans sa courte préface : cr Lecteur, voicy im prototype de Rabelais (Merlin Cocoaib), histoire de belle invention, autant diversifiée d'allégorie et d'heureux rencontre, que les esprits et les goûts les plus différents sauroient désirer. Ainsi qu'en une table bien couverte, chacun pourroit rechercher des viandes & son appétit, le sujet est universel... etc. j>
SOUS des noms supposés, pour être livrés à la risée du peuple , tous les ordres du royaume et toutes les classes de la société (1). 3> Voilà donc, dès le seizième siècle, aux yeux des hommes les plus sérieux, l'œuvre de Rabelais élevée à la hauteur d'une comédie humaine. Les deux premiers livres surtout, composés sous l'influence de la fiéforme, renfermaient de fortes leçons : Dieu même y était. Plus tard, il est vrai, le burlesque grossit et devient si touffu que l'idée échappe ; il semble qu'il ne soit plus question que de rire de tout, en particuUer des femmes, et de marier Panurge ou de ne pas le marier. Ouvrons nos yeux cependant; les esprits les plus austères (2) n'ont pas dédaigné de regarder derrière le rideau. <t L'horizon s'élargit encore : il s'agit désormais de la recherche de la yérité en général, des auxiliaires qui peuvent y aider, des entraves qui retardent sa conquête, ou des ennemis qu'il faut vaincre pour s'en rapprocher. > Il y a un grand mot à connaître, un mot nécessaire à Panurge pour qu'il se puisse marier et à Pantagruel qui poursuit des idées plus hautes ; mais ce grand mot, nul n'a su le leur dire, ni les sibylles, ni les sages, ni les cloches, ni les sciences : il ne reste qu'un moyen de s'éclairer, c'est d'aller loin, bien loin, dans le pays de la Dive Bouteille <c qui seule pourra donner la réponse certaine, définitive à la grande question, d On se met donc en voyage et l'on s'arrête en bien des îles étranges , on arrive enfin au pays de Lantemois où le pontife Bacbuc présente Panurge devant la Dive Bou-
(1) Democritica libertate et scnrrili intenlam dicacitata, scriptam ingeniofliBsimam fecit qno vitœ regniqne cnnctos ordines qnasi in scenam sub fictis nominibois prodoxit et populo deridendoa propinavit.
(-2) M. Albert BéviUe dana la Revue des Deux-Mondes du 15 octobre 1872.
teille c toute revêtue de pur et beau cristallin, en forme ovale, excepté que le limbe étoit quelque peu patent, plus qu'icelle forme ne porteroit. Là fit Bacbuc, le noble pontife, agenoilJer Panurge et baiser la marge de la fontaine : puis le fit lever et autour danser trois ithymbons (danse bachique). Cela fait, lui commanda s'asseoir... puis déploya son livre ritual, et lui soufflant en Toreille gauche, le fit chanter une épilénie (chant de vendanges), comme s'ensuit :
0 bouteille Toute pleine De mystère, etc.
Cette chanson parachevée, Bacbuc jeta je ne sais quoi dedans la fontaine, et soudain commença Teau bouillir à force... Panurge écoutait d'une oreille en silence, Bacbuc se tenoit près de lui agenoillè, quand de la sacrée bouteille issit un bruit, tel que font les abeilles naissantes de la chair d'un jeune taureau occis et accoutré selon art et invention d'Aristeus, ou tel que fait un garrot débandant l'arbalète, ou en été une forte pluie soudainement tombant. Lors fut ouï ce mot : Trincq! {Trink^ bois, en allemand.) — < Elle est, s'écria Panurge, par la vertu Dieu rompue ou fêlée, que je ne mente : ainsi parlent les bouteilles cristallines de nos pays, quand elles près du feu éclatent. »
<c Lors Bacbac se leva et print Panurge sous le bras doucettement, lui disant : < ami, rendez grâces es cieux, la raison vous y oblige : vous avez promptement eu le mot de la Dive Bouteille. Je dis le mot plus joyeux, plus divin, plus certain, qu'encore d'elle aie entendu depuis le temps qu'ici je ministre à son très sacré oracle. Levez-vous,
RADELAIS ET MONTAIGNE. 129
allons an chapitre en la glose dnqnel est le bean mot interprété. »
La réponse de la Dive Bouteille est d'une clarté parfaite ; il faut boire ! boire à Tallemande ! Sur la façade du temple, était en lettres ioniques d'or très pur écrite cette sentence : h otvco âXi^Ocia (in vino veritas). Les philosophes sont allés plus au fond : ils ont attaché l'attention sur les deux inscriptions des c tables d'aimant indique }» encastrées dans le mur du temple. L'une portait ce vers de Senèque :
Dncont volentem fata, nolentem trahunt.
(Les destinées mènent celui qui consent, tirent celai qui refuse.) L'autre inscription disait ceci : c Toutes choses se meuvent en leur fin. }» Donc il faut aller à la vérité, sans qu'on nous y traîne, et toutes choses se mouvant en leur fin, nous nous en approcherons toujours davantage ; c'est par approximations successives qu'on parvient à la conquérir. Le Temps, Saturne, est père de Vérité, Vérité est fille de Temps, elle se fait d'heure en heure. C'est pourquoi il faut boire ; je ne dis boire simplement et absolument, car aussi bien boivent les bétes ; je dis boire vin bon et frais. < Et ainsi maintenons que non rire, ains boire est le propre de l'homme. >
Cependant, malgré la profondeur de ^ la doctrine absconse, » Rabelais n'eût pas duré conmie il a fait, montant toujours plus haut en gloire; on ne l'eût point défini
128 LA BÉFOBJO:.
teille « toute revêtue de pur et beau cristallin, en forme ovale, excepté que le limbe étoit quelque peu patent, plus qu^icelle forme neporteroit. Là fit Bacbuc, le noble pontife, agenoilJer Panurge et baiser la marge de la fontaine : puis le fit lever et autour danser trois ithymbons (danse bachique). Cela fait, lui commanda s'asseoir... puis déploya son livre ritual, et lui soufflant en Toreille gauche, le fit chanter une épilénîe (chant de vendanges), comme s'ensuit :
0 bouteiUe Toute pleine De mystère, etc.
Cette chanson parachevée, Bacbuc jeta je ne sais quoi dedans la fontaine, et soudain commença l'eau bouillir à force... Panurge écoutait d'une oreille en silence, Bacbuc se tenoit près de lui agenoUU, quand de la sacrée bouteille issit un bruit, tel que font les abeilles naissantes de la chair d'un jeune taureau occis et accoutré selon art et invention d' Aristeus, ou tel que fait un garrot débandant l'arbalète, ou en été une forte pluie soudainement tombant. Lors fut ouï ce mot : Trincq ! (Tritûc, bois, en allemand.) — « Elle est, s'écria Panurge, par la vertu Dieu rompue ou fêlée, que je ne mente : ainsi parlent les bouteilles cristallines de nos pays, quand elles près du feu éclatent. »
<c Lors Bacbuc se leva et print Panurge sous le bras doucettement, lui disant : <r ami, rendez grâces es cieux, la raison vous y oblige : vous avez promptement eu le mot de la Dive Bouteille. Je dis le mot plus joyeux, plus divin, plus certain, qu'encore d'elle aie entendu depuis le temps qu'ici je ministre à son très sacré oracle. Levez-vous,
RADELAIS ET MONTAIGNE. 129
allons au chapitre en la glose daquel est le beau mot interprété. »
La réponse de la Dive Bouteille est d'une clarté parfaite ; il faut boire ! boire à Tallemande I Sur la façade du temple, était en lettres ioniques d'or très pur écrite cette sentence : Iv otvi^ «LXi^Octa (in vino veritas). Les philosophes sont allés plus au fond : ils ont attaché l'attention sur les deux inscriptions des <c tables d'aimant indique ]> encastrées dans le mur du temple. L'une portait ce vers de Senèque :
Dacunt volentem fata, nolentem trahtmt.
(Les destinées mènent celui qui consent, tirent celai qui refuse.) L'autre inscription disait ceci : c Toutes choses se meuvent en leur fin. » Donc il faut aller à la vérité, sans qu'on nous y traîne, et toutes choses se mouvant en leur fin, nous nous en approcherons toujours davantage ; c'est par approximations successives qu'on parvient à la conquérir. Le Temps, Saturne, est père de Vérité, Vérité est fille de Temps, elle se fait d'heure en heure. C'est pourquoi il faut boire ; je ne dis boire simplement et absolument» car aussi bien boivent les bêtes ; je dis boire vin bon et frais. < Et ainsi maintenons que non rire, ains boire est le propre de l'homme. »
Cependant, malgré la profondeur de <c la doctrine absconse, » Rabelais n'eût pas duré conmie il a fait, montant toujours plus haut en gloire ; on ne l'eût point défini
130 LA HÉFORME.
THomère bouffon, le Jacob aimé de Dieu et luttant contre lui pour lui faire plaisir, s'il n'avait pas été un si grand maître en langue et en littérature. Est-il vrai qu'il ait fait pour le français ce que Dante avait fait pour l'italien ? C'est beaucoup dire ; on peut concéder pourtant à Michelet que l'auteur de Pantagruel 9k employé, fondu tous nos dialectes, c les éléments de tout siècle et de tonte province que lui donnait le moyen âge, en ajoutant encore un monde d'expressions techniques que lui fournissaient les sciences et les arts. Un autre eût succombé sous cette variété immense. Lui, il harmonise tout. L'antiquité, surtout le génie grec, la connaissance de toutes les langues modernes, lui permettent d'envelopper et de dominer la nôtre. Les rivières, les ruisseaux de cette langue reçus, mêlés en lui comme en un lac, 7 prennent un cours commun, et en sortent ensemble épurés. Il est dans l'histoire littéraire ce que, dans la nature, sont les lacs de la Suisse, mers d'eaux vives qui, des glaciers, par mille filets, s'y réunissent pour en sortir en fleuves, et s'appeler la Beuss ou le Rhône ou le Rhin. >
Tout cela est juste ; il ne faut pas oublier cependant que Calvin fut un contemporain de Rabelais et que Pantagruel était loin d'avoir tout dit quand parut en français V Institution chrétienne. Le plus grand service que Rabelais rendit à la langue, ce fut de la ramener à la source, et d'en éloigner ce qui venait de Técole ou de l'étranger. A Panurge qui lui parlait allemand, arabe, italien, anglais, hollandais, espagnol, danois, grec, hébreu, basque même, — € Dea, mon ami, dit Pantagruel, ne savez-vous parler françois ? — Si fais très bien, seigneur, répondit le compagnon : Dieu merci, c'est ma langue naturelle et maternelle, car je suis né et ai été nourri jeune
au jardin de France, c'est Tonraine. » Sur quoi Panurge parla français et Pantagruel Taima toute sa vie.
Par la même raison Rabelais goûtait peu le parler de Quinte-Essence : on sait le compliment de bienvenue que fit cette dame à Pantagruel : < L'honnêteté, scintillante en la circonférence de vos personnes, jugement certain me fait de la vertu latente au centre de vos esprits : et voyant la suavité mellifluede vos discrètes révérences, facilement me persuade le cœur vôtre ne pâtir vice aucun, n'aucune stérilité de savoir libéral et hautain, ains abonder en plusieurs pérégrines et rares disciplines : lesquelles à présent plus est facile , par les usages communs du vulgaire impérit, désirer que rencontrer : c'est la raison pourquoi je, dominante par le passé à toute affection privée, maintenant contenir ne me puis vous dire le mot trivial au monde, c'est que soyez les bien, les plus, les très que bien venus (1). »
Enfin l'un des chapitres les plus connus est le sixième du second livre, celui où l'écolier limousin parle une sorte de français macaronique tout saupoudré de latin — c Et bien, bien, dit Pantagruel, qu'est-ce que veut dire ce fol ? Je crois qu'il nous forge ici quelque langage diabolique et qu'il nous charme comme enchanteur — A quoi dit un de ses gens : < Seigneur, sans doute il veut contrefaire la langue des Parisians; ne fait qu'éoorcher le latin, et cuide ainsi pindariser... » D'où l'on a conclu que dès ce second livre du roman, le premier qui ait paru — dès 1583, — Rabelais avait voulu attaquer les doctrines de Ronsard qui en 1533 n'avait que neuf ans et
(1) Livre Y, chap. xx«
avant que mourir. — Mon fik, la paix et la gritce de Notre-Seigneur soient avec toi. Amen. »
On objectera que ce beau passage est daté de Utopie, ou encore que cette lettre de Gargantua, continuellement citée par ceux qui veulent montrer les beaux côtés de EabelaiSy appartient au second livre, c'est-à-dire à l'époque où le moine défroqué pouvait encore se rencontrer avec Calvin. Voici pourtant un passage du livre quatrième où le sérieux devient presque épique. Plutarque raconte que dans le voisinage des Echinades une voix retentit tout à coup, ordonnant à un pilote nommé Thamous de crier à haute voix, quand son navire serait arrivé à tel point sur la mer, que Pan, le grand dieu, était mort. « Il n'avait encore achevé, continue Pantagruel, quand <c furent entendus grands soupirs, grandes lamentations a: et effroi en terre, non d'une personne seule, mais de (t plusieurs ensemble. Cette nouvelle (parce que plusieurs (c avaient été présents) fut bientôt divulguée en Eome. c Et envoya Tibère César, lors empereur de Rome, quérir <c ceatuy Thamous. Et, après l'avoir entendu parler, ajouta «: foi à ses paroles. Et se guémmiant es gens doctes qui <ic pour lors étaient en sa cour et en fiome et en bon « nombre qui était ce Pan, trouva par leur rapport qu'il « avait été fils de Mercure et de Pénélope. Toutefois, je « le interpréterois de celui grand Servateur des fidèles « qui fut en Judée ignominieusement occis par l'envie « et iniquité des pontifes, docteurs, prêtres et moines « de la loi mosaïque. Et ne me semble l'interprétation «c adhorente. Car, à bon droit, peut-il être en langage a gregois dit Pan. Vu qu'il est le notre Tout, tout ce que <f sommes, tout ce que vivons, tout ce que avons, tout « ce que espérons est lui, en lui, de lui, par lui. C'est le
< bon Pan, le grand pasteur..., qni non seulement a en c amour et en affection les brebis, mais aussi les bergers.
< A la mort duquel furent plaincts^ soupirs, effroi et <c lamentations en toute la machine de Tunivers, cieux, <c terre, mer, enfers. A cette mienne interprétation corn-' « pété le tempe. Car ce très bon, très grand Pan, notre <c unique servateur, mourut Uz Jérusalem, régnant en <c Rome Tibère César. » Pantagruel, ce propos fini, resta en silence et profonde contemplation. Peu de temps après, nous vîmes les larmes découler de ses yeux, grosses comme œufs d'autruche. j>
Enfin, au dernier chapitre du cinquième livre, Rabelais fournit une idée et une image à Pascal : <l Allez, amis, en protection de cette sphère iniellectuale, de laquelle en tous lieux est le centre et n'a en lieu aucun circonférence, que nous appelons Dieu. »
Cette belle image n'est pas d'un athée. Tout en bouffonnant, le moine pensif, quoique malin, lançait des idées trèsfines, très fortes, étonnamment avancées pour le tempe : celles qu'il a fournies sur l'éducation à Montaigne, à Locke, à Jean-Jacques, à Guizot qui les a commentées gravement, sont encore toutes fraîches. D'autres, sur la gloire militaire, s'adressent à un temps où nous ne sommes pas encore parvenus, c Je n'entreprendrai jamais guerre, dit Orandgousier, que je n'aie essayé tous les arts et moyens de paix. » Au tempe de François I^' et de Charles-Quint, ces choses-là risquaient d'être assez mal prises. Il faut lire aussi l'expédition de Pîcrochole qui mit en feu deux royaumes pour venger ses fouaciers. c Pour mieux confirmer son entreprise, envoya sonner le iahùurin à l'entour de la ville. Lui-même, cependant qu'on apprôtoit son dîner, alla faire affuster son ar-
tillerie, déploya son enseigne et oriflant et chargea force munitions tant de hamois d'armes que de gueules. En dînant, bailla les commissions, d L'expédition commence et les beaux faits d'armes : les soldats s'en yont de ci de là <L gâtant et dissipant tout par où ils passaient, sans épargner ni pauvre ni riche, ni heu sacré ni profane, emmenant bœu&, vaches, taureaux, génisses, brebis, moutons, chèvres et boucs', etc., etc., abattant les noix, vendangeant les vignes, emportant les ceps, croulant tous les fruits des arbres... et ne trouvèrent personne qui leur résistât, mais un chacun se mettant à leur merci, les suppliant être traités plus humainement en considération de ce qu'iïs avoient été de tout temps bons et amiables voisins... esquelles remontrances rien plus ne répondoîent, sinon qu'ils leur voulaient apprendre à manger de la fouace. » Sautons quelques feuillets, jusqu'au chapitre XLVP, le prisonnier Toucquedillon est amené devant Grandgousier, qui l'interroge sur l'entreprise manquée de Picrochole, et « quelle fin prétendait ce roi par un vacarme si tumultueux. i>
A quoi répondit Toucquedillon que la fin et destinée de Picrochole « étoit de conquester tout le pays s'il^oratY, pour l'injure faite à ses f ouaciers.
— a C'est, dit Grandgousier, trop eritreprins : qui trop embrasse peuétreint. Le temps n'est plus d'ainsi conquester tes royaumes avec dommage de son prochain frère Christian : cette imitation des anciens Hercules, Âlexandres, Hannibals, Scipions, Césars et autres tels est contraire à la profession de l'Évangile par lequel nous est commandé garder, sauver, régir et administrer chacun ses pays et terres, non hostilement envahir les autres. Et ce que les Sarrasins et barbares jadis appeloient prouesses, mainte-
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nant nous appelons briganderies et méchancetés... » Âh ! que noos sommes encore barbares et Sarrasins, et qne ce € maintenant » de Grandgousier est chose confuse, lointaine, de pins en plus renvoyée par delà les àiècles fabuleux de Tavenir, à Timpossible royaume dTftopie !
Yoilà bien des idées jetées au hasard par un cerveau très riche ; encore ne voit-on pas nettement ce qu^est le livre et ce qu'il veut. Il faut avant tout faire la part de la fantaisie, et se rappeler qu'au bon vieux temps, sur tous les points de la France» se déroulait e: un vaste cycle légendaire dont les héros étaient des géants ». Ils étaient énormes en stature, en force, en appétit, en enjambées. « Chacun de ces personnages eut une existence à part et un nom particulier ; puis, à une époque difScile à déterminer exactement, ils ont été, pour la plupart, dépossédés de leur individualité et absorbés par un seul : (xargantua, de même que THercule romain avait fini par prendre les attributs de tous les héros congénères. » Et maintenant que la science fait tout remonter jusqu'à Tlnde antique, on s'est demandé si Gargantua ne serait pas quelque dieu solaire transformé en géant (1).
(l) Paul SfisiLLOT, Gargantua dam hê traditionê populaires, 1883. c Mais & part le fragment où Gargantua produit de la neige et la fiût enanite fondre, je ne crois pas que les nouFeaux documents apportent beaucoup d'arguments pour on contre la thèse soutenue, aTec prudence d'aiUeurs, par K. H. Gkûdos dans Gargantua, Enai de mjfthologie ceUique, — Tous les dialectes romans d'origine, et même les dialectes celtiques, possèdent la racine onomatopique gar, et quel qne soit le suffixe qui la suit, eUe éyeiUe l'idée d'avaler. Un nom bien fait et aux syllabes pleines étant formé sur ce radical se trou- Tait être compris de tous et éveillait à lui seul un des attributs essentiels du géant, d Outre les lirres cités, voir sur cette question La noveUina del Gigante (dans la J^ria délie novelline jwpolari de M. De
Rabelais put donc exploiter les contes populaires, les chroniques gargantuines et collaborer peut-être à celle qui parut à Lyon en 1532. Il eut de plus sous les jeux un recueil qu'il cite plus d'une fois : Merlini Cocaiipoetœ Mantuani macaronices, Zt^a XF// (Venise, 1517). On sait que Merlin Coccaïe était le pseudonyme d'un moine défroqué, nommé Folengo, qui après avoir quitté son couvent et mené joyeuse vie, écrivit ce vers édifiant :
£st peccare hominis, ^unquam emendare diabli est.
Il ne voulut pas rester diable, fit pénitence et reprit le froc. Merlin Coccaïe fournit à Rabelais quelques traits que les commentateurs ont relevés (1), mais il y a loin de Balde à Pantagruel et des contes de nourrice à La vie mesiiinable du grand Gargantua^ livre plein de pantagruSisme. Rabelais a beau faire, il ne peut rire à l'italienne, comme Folengo, comme Bemi, dans l'unique intention de s'égayer. Le grave historien De Thon voyait n dans son écrit très ingénieux, » non seulement une raillerie bouffonne, mais encore « la liberté d'un Démocrite : » C'était pour lui comme une vaste pièce « où étaient mis en scène,
iQ^abematis) et un article de K. Gaston Pazifi {Revue critique du 22 mai 1869).
(1) La yeraion française du poème de Folengo, publiée en 1606 et réimprimée dans la Bibliothèque gauloise du bibliophile Jacob (1859), est intitulée : Histoire macceronique de Merlin Coccaie, prototype de Rahlais (sic). L'imprimeur (Pierre Pautonnier) a soin de répéter dans sa courte préface : a Lecteur, Yoicj im prototype de Rabelais (Merlin Coooaie), histoire de belle invention, autant diversifiée d'allégorie et d'heureux rencontre, que les esprits et les goûts les plus différents sauroîent désirer. Ainsi qu'en une table bien couverte, chacun pourroit rechercher des viandes & son appétit, le sujet est universel... etc. j>
RABELAIS ET MOKTAIONE. 127
SOUS des noms supposés, pour être livrés à la risée du peuple , tous les ordres du royaume et toutes les classes de la société (1). 3> Voilà donc, dès le seizième siècle, aux yeux des hommes les plus sérieux, Toeuvre de Rabelais élevée à la hauteur d^une comédie humaine. Les deux premiers livres surtout, composés sous Tinfluence de la Réforme, renfermaient de fortes leçons : Dieu même y était. Plus tard, il est vrai, le burlesque grossit et devient si touffu que Tidée échappe ; il semble qu'il ne soit plus question que de rire de tout, en particulier des femmes, et de marier Panurge ou de ne pas le marier. Ouvrons nos yeux cependant; les esprits les plus austères (2) n'ont pas dédaigné de regarder derrière le rideau, c L'horizon s'élargit encore : il s'agit désormais de la recherche de la vérité en général, des auxiliaires qui peuvent y aider, des entraves qui retardent sa conquête, ou des ennemis qu'il faut vaincre pour s'en rapprocher. > Il y a un grand mot à connaître, un mot nécessaire à Panurge pour qu'il se puisse marier et à Pantagruel qui poursuit des idées plus hautes ; mais ce grand mot, nul n'a su le leur dire, ni les sibylles, ni les sages, ni les cloches, ni les sciences : il ne reste qu'un moyen de s'éclairer, c'est d'aller loin, bien loin, dans le pays de la Dive Bouteille € qui seule pourra donner la réponse certaine, définitive à la grande question, d On se met donc en voyage et l'on s'arrête en bien des îles étranges , on arrive enfin au pays de Lantemois où le pontife Bacbuc présente Panurge devant la Dive Bou-
(1) Democritica libertate et scnrrili intenlnm dicacitata, scriptum IngeniosiBsimum fecit qno yitœ legniqne cnnctos ordines quaai in scenam sab fictis nominibus prodoxit et populo deridendos propinavit.
(2) M. Albert RérUle dans la Revue des Deux-Mondes du 15 octobre 1872.
teille « toute revêtue de pur et beau cristallin, en forme ovale, excepté que le limbe étoit quelque peu patent, plus qu^icelle forme ne porterait. Là fit Bacbuc, le noble pontife, agenoUJer Panurge et baiser la marge de la fontaine : puis le fit lever et autour danser trois ithymbons (danse bachique). Cela fait, lui commanda s'asseoir... puis déploya son livre ritual, et lui soufflant en Toreille gauche, le fit chanter une épilénîe (chant de vendanges), comme s'ensuit :
0 boateUle Tonte pleine De mystère, etc.
Cette chanson parachevée, Bacbuc jeta je ne sais quoi dedans la fontaine, et soudain commença l'eau bouillir à force... Panurge écoutait d'une oreille en silence, Bacbuc se tenoit près de lui agenoilU, quand de la sacrée bouteille issit un bruit, tel que font les abeilles naissantes de la chair d'un jeune taureau occis et accoutré selon art et invention d* Aristeus, ou tel que fait un garrot débandant l'arbalète, ou en été une forte pluie soudainement tombant. Lors fut ouï ce mot : Trincq! {Trink, bois, en allemand.) — « Elle est, s'écria Panurge, par la vertu Dieu rompue ou fêlée, que je ne mente : ainsi parlent les bouteilles cristallines de nos pays, quand elles près du feu éclatent. i>
<c Lors Bacbac se leva et jt^tn/ Panurge sous le bras doucettement, lui disant : c ami, rendez grâces es cieux, la raison vous y oblige : vous avez promptement eu le mot de la Dive Bouteille. Je dis le mot plus joyeux, plus divin, plus certain, qu'encore d'elle aie entendu depuis le temps qu'ici je ministre à son très sacré oracle. Levez-vous,
allons aa chapitre en la glose duquel est le bean mot interprété. >
La réponse de la Dive Bouteille est d^une clarté parfaite ; il faut boire ! boire à Tallemande I Sur la façade du temple, était en lettres ioniques d^or très pur écrite cette sentence : h otvip èXi/fitw (in vino veriias). Les philosophes sont allés plus au fond : ils ont attaché l'attention sur les deux inscriptions des c tables d*aimant indique » encastrées dans le mur du temple. L'une portait ce vers de Senèque :
Dacnnt rolentem fata, nolentem trahunt.
(Les destinées mènent celui qui consent, tirent celui qui refuse.) L'autre inscription disait ceci : « Toutes choses se meuvent en leur fin. » Donc il faut aller à la vérité, sans qu'on nous 7 traîne, et toutes choses se mouvant en leur fin^ nous nous en approcherons toujours davantage ; c'est par approximations successives qu'on parvient à la conquérir. Le Temps, Saturne, est père de Vérité, Vérité est fille de Temps, elle se fait d'heure en heure. C'est pourquoi il faut boire ; je ne dis boire simplement et absolument, car aussi bien boivent les bêtes ; je dis boire vin bon et frais, c Et ainsi maintenons que non rire, ains boire est le propre de l'homme. 2»
Cependant, malgré la profondeur de « la doctrine absconse, > Rabelais n'eût pas duré comme il a fait, montant toujours plus haut en gloire ; on ne l'eût point défini T. II. 9
130 LA KEFOBME.
PHomère bouffon, le Jacob aimé de Dîea et luttant contre lui pour lui faire plaisir, s*il n'avait pas été un si grand maître en langue et en littérature. Est-il vrai qu'il ait fait pour le français ce que Dante avait fait pour Titalien ? C'est beaucoup dire ; on peut concéder pourtant à Michelet que Fauteur de Pantagruel a employé, fondu tous nos dialectes, <i les éléments de tout siècle et de toute province que lui donnait le moyen âge, en ajoutant encore un monde d'expressions techniques que lui fournissaient les sciences et les arts. Un autre eût succombé sous cette variété inmiense. Lui, il harmonise tout. L'antiquité, surtout le génie grec, la connaissance de toutes les langues modernes, lui permettent d'envelopper et de dominer la nôtre. Les rivières, les ruisseaux de cette langue reçus, mêlés en lui conmie en un lac, y prennent un cours commun, et en sortent ensemble épurés. Il est dans l'histoire littéraire ce que, dans la nature, sont les lacs de la Suisse, mers d'eaux vives qui, des glaciers, par mille filets, s'y réunissent pour en sortir en fleuves, et s'appeler la Beuss ou le Bhône ou le Ehin. :»
Tout cela est juste ; il ne faut pas oublier cependant que Calvin fut un contemporain de Eabelais et que Pantagruel était loin d'avoir tout dit quand parut en français V Institution chrétienne. Le plus grand service que Babelais rendit à la langue, ce fut de la ramener à la source, et d'en éloigner ce qui venait de l'école ou de l'étranger. A Panurge qui lui parlait allemand, arabe, italien, anglais, hollandais, espagnol, danois, grec, hébreu, basque même, — € Dea, mon ami, dit Pantagruel^ ne savez-vous parler françois ? — Si fais très bien, seigneur, répondit le compagnon : Dieu merci, c'est ma langue na« turelle et maternelle, car je suis né et ai été nourri jeune
au jardin de France, c'est Tonraine. » Sur quoi Panurge parla français et Pantagruel Taima toute sa vie.
Par la même raison Rabelais goûtait peu le parler de Quinte-Essence : on sait le compliment de bienvenue que fit cette dame à Pantagruel : c L'honnêteté, scintillante en la circonférence de vos personnes, jugement certain me fait de la vertu latente au centre de vos esprits : et voyant la suavité mellifluede vos discrètes révérences, facilement me persuade le cœur vôtre ne pàtir vice aucun, n'aucune stérilité de savoir libéral et hautain, ains abonder en plusieurs pér^rines et rares disciplines : lesquelles à présent plus est facile , par les usages communs du vulgaire impérit, désirer que rencontrer : c'est la raison pourquoi je, dominante par le passé à toute a£Fection privée, maintenant contenir ne me puis vous dire le mot trivial au monde, c*est que soyez les bien, les plus, les très que bien venus (1). »
Enfin Tun des chapitres les plus connus est le sixième du second livre, celui où Técolier limousin parle une sorte de français macaroniqne tout saupoudré de latin — «Et bien, bien, dit Pantagruel^ qu'est-oe que vent dire ce fol ? Je crois qu'il nous forge ici quelque langage diabolique et qu'il nous charme comme enchanteur — A quoi dit un de ses gens : < Seigneur, sans doute il vent contrefaire la langue des Parisians; ne fait qu'écorcher le latin, et cuide ainsi pindariser... :» D'où l'on a conclu que dès ce second livre du roman, le premier qui ait paru — dès 1583, — Rabelais avait voulu attaquer les doctrines de Ronsard qui en 1583 n'avait que neuf ans et
(1) Lirre Y, chap. xx«
132 Li. RÉFORME.
qui ne publia pas ses premiers vers avant 1550. Tout cela parait minutieux et pédantesque ; il importe pourtant de bien marquer les dates, si Ton veut suivre Thistoire de la langue : hors de là pas de sécurité.
1583. — Premier livre de Pantagruel qui sera le second de l'œuvre définitive.
1535. — La Vie inestimable du grand Chrgantua père de Pantagruel. Ce sera le premier livre.
1541. — L'Institution chrétienne (en français) de CaWn.
1545. — Tiers livre des faits et dits héroigues du noble Pantagruel.
1549. — L^ Illustration de la langue françoyse. Ce fut le Manifeste de la nouvelle école.
1550. — Les Odes de Eonsard.
1552. — Quart livre des faits et dits héroïques du bon Pantagruel,
1553. — Mort de Babelais.
1559. — Les vies des hommes illustres... translatées de grec enfrançois par Amyot.
1580. — La première édition, ne comprenant que deux livres, des Essais de Montaigne.
Celui qui voulut faire pour la France ce que Dante avait fait pour Tltalie, c'est-à-dire trouver <c la langue aulique », ce fut Joachim Du Bellay. Cet essai d'ennoblissement fut postérieur à la floraison luxuriante de Pantagruel. Babelais ne put donc le combattre directement ; tout au plus attaqua-t-il l'imitation trop servile des anciens, qui devait faire tant de tort à la nouvelle école. Mais il ne put empêcher le mal; on ne saurait donc affirmer qu'il contribua beaucoup à l'avancement du français. Assurément il le maniait d'xme main autrement
soaple, agile, adroite, fougaense, hardie que celle de ses sacoesseorSy mais cette main-là» nul n'eût pu la lai prendre on en imiter les moavements ; on eût plus vite enlevé la massue d'Hercule. D'autre part, à force de remonter aux sources et d'exploiter les patois, il devint plus ancien que son temps et fit, sans s'en douter, de l'archaïsme ; le vocabulaire bien moins riche de Calvin parut plus avancé peut-être, en tout cas plus commode à toutes mains. Puis la pensée, en bien des matières, commençait à chercher une dignité soutenue, une gravité d'expressions dont Rabelais donnait rarement l'exemple ; le rieur effréné, toujours emporté par la fougue de sa joie ou de sa folie, ne pouvait garder longtemps son sérieux. Ses plus fortes idées c s'éclafihient de rire. > Il est certain que chez nous tout peut se dire gaiement (ce qui ne le peut n'est point vrai); encore faut-il, pour atteindre à cette gaieté claire, / parfaite lumière de l'art, et môme pour la supporter, une \ certaine légèreté supérieure et de tout temps assez rare. Par ' cette raison, le français devait être ennobli, aggravé, pour \ les esprits de poids. Il était destiné, a-t-on dit finement, à > devenir c la langue noble par excellence », langue hors de ligne, chez les modernes, pour la morale, la poUtique, l'histoire, la critique, etc. Il est donc permis de penser que Du Bellay, après Calvin, mena le français sur sa pente, et Amyot sut très dignement le maintenir en traitant les hauts sujets de Plutarque. Après eux Montaigne, bien qu'il eût aussi le parler franc et assez leste, dut pourtant, bon gré mal gré, garder quelque tenue et ne put être qu'un Rabelais de bonne maison.
Ce fut tant mieux pour Rabelais qui resta seul dans la pleine liberté de ses allures et ne fut point terni, efhcé par la main banale des copistes qui usent tout. Comme
184 liA RÉFORME.
il ne se souciait pas de faire école, il alla droit son chemin, en se passant tontes les fantaisies de virtuosité, tous les caprices, toutes les lubies d'imagination et d'érudition qui le tenaient en joie ; il jonglait avec les idées, même avec les mots qu'il tenait en équilibre, ou heurtait en antithèses, ou appariait symétriquement pour le plaisir des oreilles et des jeux; souvent il les amassait en foule, ou les rangeait en ligne ou les poussait devant lui, .en file interminable, produisant par là des effets exhilarants, stupéfiants d'accumulation, et tout cela courait, dansait, chantait, hurlait, comme un tourbillon de masques en délire : mêlée formidable où tous les vocables du dictionnaire, se ruant les uns sur les autres, bousculés, culbutés, disloqués, ivres, fous, se battaient. Jamais avant, jamais après on ne vit dans l'œuvre d'un seul auteur tant de tapage et de tumulte. Certes la symphonie n'est pas complète ; il y manque à la fin surtout des repos ou des lenteurs, des émotions qui durent : ces tendresses élevées, par exemple, que Pétrarque avait connues et que retrouvait Michel- Ange, ou encore ce recueillement austère que Montaigne éprouva devant c le tombeau de Rome >, et qui éveilla en lui quelque chose comme la religion des morts. On ne trouve pas dans Rabelais qui était pourtant grammairien, antiquaire, naturaliste, médecin, jurisconsulte, théologien, et, ce qui vaut mieux que tout, humaniste, car il savait beaucoup de grec : on ne trouve pas en lui toute la Renaissance. Quand Hippothadée théologien dit à Panurge. c Là vous trouverez (par les sacrées bibles) que jamais votre fenmie ne sera ribaude, si la prenez issue de gens de bien, instruite en vertus et honnêteté, non ayant hanté et fréquenté compagnie que de bonnes mœurs, aimant et craignant Dieu, etc., etc. —
RABELAIS ET HONTAIQKE. 185
Vous voulez donqnes, dit Pannrge en filant les monstaches de sa barbe, que j'époose la femme forte décrite par Salomon ? Elle est morte sans point de faute. Je ne la vis onques, que je sache : Dieu me le veuille pardonner. Grand merci, toutefois, mon père. Mangez ce taillon (morceau) de massepain ; il vous aidera à faire digestion ; puis boirez une coupe d*hypocras clairet ; il est salubre et biomacbal. Suivons. »
Rabelais a pourtant des passages exquis, même de sentiment, celui-ci par exemple, que Sainte-Beuve aimait : c Et me souvient avoir lu que Gupido, quelquefois interrogé de sa mère Vénus pourquoi iln'assailloitles Muses, répondit que il les trouvait tant belles, tant nettes, tant honnêtes, tant pudiques et continuellement occupées. Tune à contemplation des astres, l'autre à dimension des corps géométriques, Tautre à invention rhétorique, l'autre à compositon poétique, l'autre à disposition de musique, que, approchant d'elles, il débandoit son arc, fermoit sa trousse et éteignoit son flambeau, de honte et crainte de leur nuire. Puis ôtoit le bandeau de ses yeux pour plus apertement les voir en face, et ouïr leurs plaisants chants et odes poétiques. Là prenoit le plus grand plaisir du monde. Tellement que souvent il se sentoit tout ravi en leurs beautés et bonnes grâces et s'endormoit à Tharmonie... >
Tel était le poète quand il se souvenait des Qrecs. Il est doux de le quitter avec ce parfum de miel aux lèvres.
PosseBsîon merveilleuse de sa langue et de son art, verve étîncelante et pittoresque, étourdissante volubilité de paroles et d^images ; c'est par là sans doute que Rabelais conquit tant d'esprits, même à l'étranger. En efPet, on ne Ta pas dit assez souvent et assez fort : ce fut lui qui releva notre littérature hors de France. Depuis le Roman de la Rose, on nous négligeait beaucoup ; c'est en Italie que les Espagnols, les Anglais, même les Allemands allaient chercher des idées et des modèles. Mais Rabelais fit un tel tintamarre qu'il attira les yeux sur lui et les ramena sur nous. Dès la seconde moitié du siècle, un Allemand de Mayence, Jean Fischart, qui passa une grande partie de sa vie à Strasbourg et mourut à Forbach en 1589 ou en 1591, fut un imitateur déclaré de Rabelais, non seulement dans l'esprit, mais dans le style. Homme de la Renaissance et en même temps de la Réforme, il appela Gargantua au secours et au service de Luther, «c II avait, dit Heinsius, un fond inépuisable de saillies et il flagella les sottises de son siècle, tantôt avec cynisme, tantôt avec finesse, toujours avec une grande connaissance du monde. Il se servait de la langue allemande avec une étonnante hardiesse, la traitant en esclave, lui imposant des termes et des comparaisons entièrement neuves ; il est incomparable dans l'expression comique. » Tout cela, c'est la marque de Rabelais que Fischart suivait gaillardement, avec de telles enjambées et des bonds si énormes qu'il finit par le dépasser, selon Jean Paul. C'est beaucoup dire, et il ne semble pas que les Allemands par-
tagent cet enthousiasme ; les éditions de Fiscbart ne se sont guères multipliées depuis trois cents ans. Jean Paul lui-même souhaitait vivement que c ce fleuve charriant Tor rencontrât un habile homme qui, versé dans la connaissance des langues et des mœurs, en sût tirer le précieux métal. 9 Tout n'était donc pas à garder dans le fringant satirique du seizième siècle. Les critiques récents lui reprochent nn excès de bizarrerie, plus de singularité que de personnalité, Tabsence de goût, de mesure et de style, même dans ce qu'on admire le plus de ses écrits (1). On Ta porté beaucoup trop haut : ce n'était pas un talent poétique. Il avait de l'esprit, de l'intelligence, de la c génialité :», de poésie point. Il était plutôt traducteur qu'inventeur, bien qu'en traduisant, il gardât ses coudées franches. Ainsi parlent les adversaires : il 7 a cependant bien du charme et de la verve dans l'œuvre poétique de Fiscbart. Sans parler des pures satires : c la Puce, » par exemple, ou encore, contre les jésuites, < la L^nde du chapeau à quatre cornes : > on cite de lui un poème sérieux, plein de sentiments très nobles et de vers très vifs , quoique réguliers, qui courent bien. C'est le Oliickhafft Schiff (le Vaisseau fortuné) apportant en un jour, de Zunc à Strasbourg, une bouilUe de millet chaude encore, tant l'équipage avait pris de zèle et de force & gagner le Rhin. Les Zuricois voulaient montrer parla qu'en cas de péril , ils accourraient vite au secours de leurs alliés. En racontant cette tradition, Fiscbart tenait de plus à prouver que l'homme de cœur triomphe de tous les obstacles.
(I) Das BtyUoseste, yerzwickteste and nngeheaerlichste was die dentsche Sprache beritzt. (Otto Boqnette, Gachichu der detOêchtn Dichtung^ 1872).
Son imitation de Gargantua est très libre : oe sont les mœurs allemandes que flagelle le satirique en partant de Rabelais pour suivre son propre chemin. Aussi ressemblet-il à son modèle beaucoup plus que s'il le suivait pied à pied, avec la gène d^un interprète littéral. Oe qu'il fait, c'est ce que faisait le maître : laisser courir sa fantaisie et sa plume, à l'aventure, au hasard, hors des voies battues, sans souci des règles, en préférant l'impossible et le monstrueux ; amasser les idées et les images, faire sauter les mots, comme des balles élastiques, les presser, les gonfler, les déformer, les détourner de leur sens et de leur voie, avec des caprices d'enfant tapageur qui casse tout. Un autre rapport entre les deux humoristes à outrance, c'est le mélange ou plutôt le choc du langage populaire et du langage érudit qui se raillent constamment l'un de l'autre. On retrouve dans l'adaptation allemande jusqu'à ces énumérati(«is, ces accumulations de vocables qui, frappant à coups centuplés l'oreille, produisent à la longue un effet de stupeur. Oe fut donc un vrai sosie de Rabelais qu'on entendit vers 1580 en Alsace et en Lorraine (1).
(1) Halhenreusement ces audaces d'esprit et de langue sont intraduisibles... Tout ce qu'on peut faire, pour montrer la manière de Fischart à ceux qui savent un peu d'aUemand, c'est de transcrixe le titre de son livre en entiei :
Jffentheurlichej Naupengeheurliche GtêchtchtldiUerung von Thaten, und, R<Uhen der vor hurtzen^ îangen und je toeilen volleniooîheichreUen Helden und Herren GranàgoKhier, Gorgeilantua und desz eiUHdûrttlu chen, durchdurtûechliffen Fûraien Pantagruel wm DurttweHen, Kôniçen in Vtcpienf Jederwelt NuUatenenten und Ntencnreich, Soldan der newen Kannarien Fàundapptn^ Diptoder, DurtUing und Oudissen Inteîn, auch Grc^furiten in FîntUrttall und Nvbel Nibel Nebelland^ Erhvogt auf Nichilbur^ff, und Niederherren zu Nullidvngtn, NullensUin und Nirgendheim, Etwan von M, Fram Rabekiiê Framôtisch
Les Allemands sont restés fidèles à Tanteur de Gargantua : Wieland Téleva an premier rang; Herder le salua comme un précurseur des écrivains du grand siècle ; Goethe rappela son ami ; Jean-Paul, tout en lui préférant Fischart, Tétudia, l'imita même avec une telle prédilection, qn'il se fit surnommer c le Rabelais de la métaphysique; » Chamisso avait toujours un Pantagruel sor sa table; Gervinus, qui aimait tant Cervantes, déclara que c'était un fils du curé de Meudon. Un contemporain, M. Gottlob Begis, a consacré dix ans de sa vie (1880-1841) à traduire et à commenter le livre le plus fou dn seizième siècle. Plus récemment encore, en 1872, un autre Allemand, M. Amstaedt, après avoir étndié avec le plus grand soin les théories pédagogiques de Ponocrates et de (Gargantua, en a suivi le développement et l'application chez les principaux éducateurs modernes. Ainsi, même au lendemain de la guerre, la gloire de Rabelais n'avait pas baissé au delà du Rhin : c'est un fait à noter.
En Angleterre, Pantagruel fit promptement son chemin ; Bacon appela Rabelais c le ffrand railleur de France. > Robert Burton(qui mouruten 1640) l'avait lu et reluavant d'écrire son Anatomyo/melancholy. Ce Burton, bien qu'hjpocondre, avait des accès degaieté folle et sefaisait sumom-
emiworffen. Nun àber Ûber$chreeklich luttig in etnen TetUtchen Model vtrgci$en und ungefihrlich obem hin , un man den Grindigen lauutf in tmjer MuUerîaUen Hber oder drtuUen ge$etzt, Auch zu dieten Truck leider aufden Ampou gebraeht und dermaaen mit Pantadurttigtn Mythologien oder Geheimnuideuiungen verpouéltf verscktnidt und verdân^ geh, daax niekt oAn da$ Eisen , Niêi dran mangeU. Vurek Uldrich Ellcpaeleron. Si lazes erepit : li prenuui emmpit. Zu Luch entiaieehit ein Truckê enuiechts. Tm Fisehen GUU mitchen Gedruckt zu Grenting tm Gamtterich. 1690.
mer Democritus junior : c'est lui-même qui composa son épitaphe : Paticis notus^ paudaribus ignotus — hicjacet
— Democriius junior — cui vitam dédit et mortem — Melaruholia. Bmton avait la Rabelais en français, puisque la première traduction anglaise, celle de Th. Urquhardt ne parut qu'en 1658. Depuis lors, Thumoriste gaulois (on Ta ainsi défini, bien qu'il n'y eut aucune sensiblerie dans son &ik), fit souche en Angleterre. Rappelons parmi ses descendants Swift et Sterne qui lui dut bien des pages de Tristram Shandy, Enfin il suffît de feuilleter les sept volumes du <c Docteur 2» de Southey pour constater les longues stations que le lakiste avait dû faire à l'abbaye de Thélème.
En Espagne et en Italie, Rabelais avait eu des prédécesseurs (1), mais il n'y fit pas école; les motifs de ce fait
(1) En Italie, on Ta tu, Merlin Coccaïe ; en Espagne rarchiprêtre de Hita. C'est peut-être dans le livre étonnant de Jean Ruis que Rabelais apprit comment Panurge a: fit quinanlt TAngloya qui argnoit par signes 2> (Voir livre II, chap. xix.) Chez Tarchiprètre, il s'agit d'un débat entre un portefaix romain et un docteur grec : comme ils ne parlent pas la même langue et ne s'entendent point, il est convenu qu'ils disputeraient par gestes. La séance est ouverte au milieu d'un grand concours de spectateurs. Le Grec se lève le prenûer et montre un seul doigt, l'index, puis se rassied majestueusement. Le Bomain saute sur ses pieds, tend trois doigts au Grec, les recourbant en gri£Ees, puis reprend son siège avec un air de satisfaction. Le Grec ouvre sa main et l'étend devant lui en prenant une expression profondément pensive. Le Bomain se redressant d'un bond ferme le poing et l'agite contre son adversaire qui, rompant le silence, s'écrie que les Bomains, jusque-là calomniés ont l'esprit tout à fait ouvert.
— En effet, explique-t-il, j'ai demandé à ce Bomain s'il n'y a qu'un Dieu, et il m'a répondu affirmativement, tout en avançant trois doigts pour montrer que ce Bien est en trois personnes. Je lui ai demandé si la volonté de Dieu est toute puissante ; il m'a répondu que Dieu
seraient intéressants à rechercher. Pent-être eût-il été dangereux, vers 1550^ de traduire Pantagruel en espagnol ou en italien ; on sait d'ailleurs que le roman fut inscrit dans les Index de Rome. Jusqu'ici, les recherches faites aux bibliothèques d'Italie n'ont pu exhumer qu'une seule mention de Oargantuasso^ dans un recueil de facéties publié en 1609 : encore n'est-il pas bien sûr que cette mention se rapporte au livre de Rabelais. Faut-il croii'e qu'en ce temps-là l'Espagne et surtout l'Italie étaient trop grandes dames pour s'occuper de nos écrivains ? Ce doit être la raison principale ; cependant le Tasse, qui fît un vojage en France moins de treize ans après la mort de Rabelais, ne dédaigna pas de s'incliner devant Ronsard et de le saluer comme un maître. Il est permis de penser que la langue du satirique tourangeau était trop touffue trop chargée de mots difficiles, exotiques ou excentriques pour arriver de prime-saut à l'oreille des étrangers. De ses voyages en Italie, il reste fort peu de traces ; il n'en reste aucune des ouvrages qu'il écrivit en ihusean et qui sont
tient le monde dans sa main, Toilà pourquoi il a fermé le poing comme •*il tenait nn globe. Donc il connaît le mystère de la Trinité ; donc les Romains méritent toute sorte d'égards. Interrogé à son tour, le Romain explique ainsi la pantomime : a Le Grec m'a dit qu'avec son doigt il me crèrerait un œil, cela m'a mis en colère et je lui ai répondu que je me chargerais de lui crerer les yeux arec trois doigts, et de lui casser les dents arec le pouce ; U m'a dit de prendre garde & mes oreiUes et qu'il me souffletterait ; je lui ai répondu que je lui donnerais un si Tigonreux coup de poing, que de sa vie il ne pourrait ni l'oublier ni s*en renger. Dès qu'il a vu que la chose tournait au sérieux, et que je n'étais pas homme à me laisser intimider, il s'est cru pressé défaire la paix. ^ A de Puibusque, HUtoire comparée des littératures espagnole et française, 1844. — Th. de Puymaigre, les Vieux AuUars cattillans (1862), tome II, p. 70.
142 LA BÉFORME.
signalés dans nn privilège du roi. Un érudit très fin (1) suppose que Babelais ne devait pas beaucoup estimer ritalie de son temps, et cite des passages de son livre peu obligeants pour les Italiens. Politien entr'autres y est malmené, en passant, d'une bourrade un peu rude. Grandgousier ne voulait même pas manger de saucisses de Bologne, parce qu'il craignait les poisons d'Italie, îi bouconi de Lomhardi.
Il n'est pas probable que ces coups de griffe aient fait beaucoup de peine aux Italiens ; tout porte à croire qu'ils les ignorèrent. Le seul d'entre eux (nous le prouverons plus loin) qui semble avoir connu Panurge et l'écolier limousin, ce fut Giordano Bruno. La France ne reprit sa puissance littéraire en Italie qu'au siècle suivant ; et Rabelais n'a pas encore été traduit en toscan, pas même en bergamasque.
Dans son pays, du premier jour, avant même que maître Alcofribas, abstracteur de quintessence, j eût aidé, Gargantua était devenu populaire ; une chronique gargantuine avait paru en 1532, trois ans avant celle du maître, avec un tel succès qu'il s'en était < plus vendu par les imprimeurs en deux mois qu'il ne sera acheté de bibles en neuf ans... :» Cependant le libertinage du livre, dans tous les sens très étendus qu'avait alors le mot, souleva bientôt des haines acerbes. Les moines d'abord, cela s'entend, crièrent haro sur le transfuge, l'appelant c monstre pestilentiel, docteur de débauches... souillé de vices sans nom. » Vinrent après les réformés, Calvin en tête, ce Calvin qui, dans Pantagruel, était traité de a: démoniacle » ;
(1) H. Olindo Gnemni, dans un article intitulé Rabelaiê in ludia^ (^Rauegna teUimanale, vol. III, nom. 65.)
derrièie Calvin, Théodore de Bèze oublia le distique latin qn'il ayait composé en un meilleur temps sur Rabelais :
Qui sic nngatnr tractantem ut séria rincat , Séria dum f adet, die mihi qnantna erit.
Bèze lui tourna le dos, comme firent tous les protestants : Robert Estienne eût voulu que IV athée » fût brûlé ; Henri Estienne le mit au rang des blasphémateurs, et quand leconsistoire que Bèze dirigeait voulutpoursuivre Henri Estienne, il l'appela c le Pantagruel de Genève ». En même temps sévissait Popposition de la Pléiade : Joachim du Bellaj, dont nous lirons bientôt le manifeste, visait à l'ennoblissement de la langue ; il ne pouvait donc permettre les façons débraillées de Panurge et de frère Jean. Ronsard, dont le curé de Meudon s'était moqué plus d'une fois et qui , plus jeune que lui d'une trentaine d'années (pour le moins), n'avait peut-être point osé lui répondre ; Ronsard se vengea cruellement quand le Gaulois fut mort. On connaît sa cruelle épitaphe :
Une TÎgne prendra naissance De Testomac et de la panse Du bon Babelais qui boiroit ToajooiB cependant qn'il vivoit...
Jamais le soleU ne Ta tu, Tant fût U matin, qu'il n*eût bu, St jamais au soir la nuit noire, Tant fût tard, ne Ta tu sans boire, Car altéré, sans nnl séjour.
Le galant boiroit nuit et jour...
Il chantoit la grande massue St la jument de Gargantue...
Bt d'Épistème les combats.
Mais la mort, qui ne boivait pas,
Tira le baveur de ce monde Et ores le fait boire en Tonde Qui fait trouble dans le giron Du large fleuve d'Achéron.
L'opposition de la Pléiade put faire du tort an pantagmélisme; on est étonné devoir Montaigne, qui éleva si hant la poésie de Bonsard, mettre le roman de Rabelais parmi <i les livres simplement plaisants :» et o: dignes qu'on s'y amuâe )». On voit que même les oreilles libres ont pris une certaine habitude et comme un besoin de solennité. Au siècle suivant, on revient à Pantagruel, même à Panurge qui se retrouvent comme chez eux chez Molière et chez la Fontaine, même dans les grandes maisons de Bacine et de Boileau ; cependant le siècle vieillit et s'attriste. La Bruyère écrivait dans la cinquième édition de ses Caractères (1590) : « Marot et Babelais sont inexcusables d'avoir semé l'ordure dans leurs écrits : tous deux avoient assez de génie et de naturel pour pouvoir s'en passer, même à l'égard de ceux qui cherchent moins à admirer qu'à rire dans un auteur. Babelais surtout est incompréhensible ; son livre est une énigme, quoi qu'on veuille dire, inexplicable ; c'est une chimère, c'est le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent, ou de quelque autre bête plus difforme ; c'est un monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption. Où il est mauvais , il passe bien au delà du pire, c'est le charme de la canaille; où il est bon, il va jusques à l'exquis et à l'excellent ; il peut être le mets des plus délicats. » Ce passage souvent cité prouve qu'en 1690 a les plus délicats i» admiraient encore derrière l'éventail, et que € la canaille » restait sous le charme. Le fait est confirmé par un autre témoignage daté de 1697 : € Si
Uabelais revenoit au monde^ il seroit étonné de voir qne son nom et des livres composés poor se divertir j aient fait tant de bmit (1). i>
Après la compression, le relâchement ; Philippe d'Orléans devait amener au pouvoir c les fanfarons de vice i». Est-il vrai que ce prince, allant à la messe avec Louis XI Y, ait porté à la main , au lieu de bréviaire, un volume de Pantagruel f Un soir en tout cas, en sortant de TOpéra, il loua très fort ce livre en présence de Voltaire qui en conclut ceci : € Je le pris pour un prince de mauvaise compagnie qui avait le goût gâté. » De son propre aveu. Voltaire (comme Bayle du reste et d'autres) tenait Rabelais à mépris, le mettait plus bas que Swift, et osait dire tout crûment : c C'est un philosophe ivre qui n'a écrit que dans le temps de son ivresse. » Il affirma aussi que « l'ouvrage devrait être réduit au demi-quart. » Ne nous fâchons pas : il faut tout entendre et tout comprendre. En ce temps-là, c'était « le goût » qui régnait en France, c'està-dire, même dans les vilenies, un certain air de décence et de propreté. Un peu plus tard, en s'éloignant toujours plus de Versailles, Voltaire fit le pèlerinage de Meudon : il écrivit à W^ du Defibnt, en 1760 : € J'ai relu, après Clarisse, quelques passages de Babelais, comme le combat de frère Jean des Entomeures et la tenue du conseil de Picrochole ; je les sais pourtant presque par cœur, mais je les ai relus avec un très grand plaisir, parce que c'est la peinture du monde la plus vive. Ce n'est pas que je mette Babelais à côté d'Horace... Babelais, quand il est bon, est le premier des bons bouffons : il ne faut pas
(I) Obtertatiom iur Ui œuvres de maître François Rabelais (1692 ), onvrage cité par Sainte-Beuve (^Port-Royal, III, 117).