T. IX
qu^il j ait deux hommes de ce métier dans une nation, mais il faut qu'il y en ait un. Je me repens d'avoir dit autrefois trop de mal de lui. »
L'élan était donné ; en critique littéraire, au siècle dernier (nous aurons à le prouver plus tard), c'est Voltaire qui ouvrit et rouvrit le plus de portes. Vint Bernardin de Saint- Pierre qui écrivit très gravement : « C'en était fait du bonheur des peuples, et même de la religion, lorsque deux hommes de lettres, Rabelais et Michel Cervantes, s'élevèrent l'un en France, et l'autre en Espagne et ébranlèrent à la fois le pouvoir monacal et celui de la chevalerie. Pour renverser ces deux colosses , ils n'employèrent d'autres armes que le ridicule, ce contraste naturel de la terreur humaine. Semblables aux enfants, les peuples rirent et se rassurèrent... j»
Cela est faux comme si c'était écrit d'hier : la critique transcendentale allait naître. Mais quel joli mot sur le ridicule <c ce contraste naturel de la terreur humaine ^ ! Comme c'est bien trouvé : le rire, contraire de la peur î Après l'acclamation de Bernardin, les autres suivirent; à Lamartine qui tâchait de conspuer encore <l le grand boueux de l'humanité d, Chateaubriand jeta ce mot : a Babelais de qui découlent les lettres françaises. » Tous les romantiques applaudirent et Michelet, le plus convaincu, le plus vibrant de tous, poussa le suprême hourrah de l'ovation : q: Babelais, le fou le plus sublime de la Renaissance, l'engendreur de Gargantua, qu'on range avec les fantaisistes, et qui, tout au contraire , eut la conception première du monde positif, du monde vrai, de la foi profonde unie à la science. »
Il &ut pourtant retourner an seizième siècle. On a vu que Rabelais eut contre lui les moines, les réformés et le groupe de Ronsard, qui était déjà formé en 155â.
Le manifeste de Joachim du Bellay^ La défense et TUlustration de la langue française, avait paru dès le 15 février 1549. Yoici, en substance, la pensée du novateur qui comptait vingt-cinq ans à peine : o: Je ne puis assez blâmer la sotte arrogance et témérité d^aucuns de notre nation qui, n'étant rien moins que Grecs ou Latins, déprisent et rejettent d'un sourcil plus que stoïque toutes choses écrites en f rançois : et ne me puis assez émerveiller de Tétrange opinion d'aucuns savants qui pensent que notre vulgaire soit incapable de toutes bonnes lettres et érudition... Notre langue ne saurait être nommée barbare. Si elle n'est si copieuse et si riche que la grecque ou latine, cela ne doit être imputé au défaut d'icelle, comme si d'elle-même elle ne pouvait jamais être sinon pauvre et stérile , mais bien on le doit attribuer à Tignorance de nos majeurs (aînés, devanciers)... » Si cette langue «c commence à fleurir sans fructifier ou plutôt... n'a pas encore fleuri, i» ce n'est pas la faute de sa nature c aussi apte à engendrer que les autres ; » c'est la faute de ceux <t qui l'ont eue en gai'de, et ne l'ont cultivée à suffisance, ains comme une plante sauvage, en celui même désert où elle avoit commencé à naître, sans jamais l'arroser, la tailler, ni défendre des ronces et épines qui lui faisoient ombre, l'ont laissée envieillir et quasi-mourir. i»
Il faut donc cultiver notre jardin, mais de quelle ma-
nière? Par des traductions de li^oies grecs on latins? C'est insuffisant ; mieux vaut imiter les Romains qui ne traduisaient pas, mais qui enrichirent leur langue en <r imitant les meilleurs auteurs grecs, se transformant en eux, les dévorant, et après les avoir bien digérés, les trans* formant en sang et nourriture..... C'est chose grandement louable, emprunter d'une langue étrangère les sentences et les mots et les approprier à la sienne »...
Il faut donc, non pas traduire, mais s'assimiler les anciens : c'est le moyen de c donner à notre langue l'excellence et lumière des autres plus fameuses... Quelqu'un dira : Marot me plaît , pour ce qu'il est facile et ne s'éloigne point de la commune fist.çon de parler ; Heroet (1) (dit quelqu'autre) pour ce que tous ses vers sont doctes, braves et Habourés... Quant à moi, telle superstition ne m'a point éloigné de mon entreprise : pource que j'ai toujours estimé notre poésie françoyse être capable de plus haut et meilleur style que celui dont nous nous sommes si longuement contentés, i» Il s'agit donc d'<ic amplifier notre langue : i» on n'y peut arriver c sans doctrine et sans érudition :». Il y faut de longues privations et <c de longues vigiles ». 0 poète futur, lis donc et relis
(1) Heroet, nommé plnsieurs fois dans cet écrit de Du Bellay, fut évêque de Digne et moamt en 1568. Il eut donc, de son vivant, une certaine notoriété ; on ne connaît guère aujourd'hui de lui que le titre d'un poème erotique, la Parfaite amie qui se tranaformait de mille manières pour plaire sans cesse à son ami :
Si se tenir à une est difficile.
Il peut de moi seule en forger un miUe ; Si le changer lui plaît, il changera, Et, variant, de moi ne bougera.
BABELAIS ET MONTAIGNE. 149
premièrement, c fenillette de main nocturne et jonmelle les exemplaires grecs et latins, pais me laisse tontes ces vieilles poésies françoises anx jeux floranx de Toulouse et au puy de Rouen (ou puy de Palinod, confrérie littéraire), comme rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, chansons et autres telles épiceries qui corrompent le goût de notre langue et ne servent, sinon à porter témoignage de notre ignorance... Chante-moi ces odes inconnues encore de la Muse françoise... et qu'il n'y ait vers où n'apparoisse quelque vestige de rare et antique érudition... Sur toutes choses, prends garde que ce genre de poème soit éloigné du vulgaire, enrichi et illustré de mots propres et d'épithètes non oisifs^ orné de graves sentences, et varié de toutes manières de couleurs et ornements poétiques... Sonne-moi ces beaux sonnets, non moins docte que plaisante invention italienne. » Tu y trouveras pour modèles, Pétrarque et d'autres Italiens plus récents... c Chante-moi d'une musette bien résonnante et d'une flûte bien jointe ces plaisantes ^logues rustiques à l'exemple de Théocrite et de Virgile (églogues) marines k l'exemple de Sannazar, gentilhomme neapolitain... Quant aux comédies et tragédies, si les rois et les républiques les vouloient restituer en leur ancienne dignité, je serois bien d'opinion que tu t'y employasses, i» Joachim du Bellay voulait donc relever et c magnifier -» la poésie française qui, depuis les chansons de gestes, avait replié ses ailes, et n'allait plus qu'en marchant oii en sautillant comme les oiseaux &miliers. C'était un poète de bonne maison qui avait vécu longtemps en Italie, chez Pétrarque et TÂrioste ; il eût voulu que Laure la Provençale ou Roland le paladin de France eussent été chantés grandement par un poète de leur pays. Le vif et simple
gaulois de Marot ne suffisait plus aux Français qui avaient vu Rome, écouté Dante. Montons au Capitole : nous n'avons plus à craindre oc ces oies criardes, ce fier Manlie et ce traître Camille qui, sous ombre de bonne foi, nous surprennent tout nus. » Â Rome et en Grèce, ô jeunes gens ! c pillez-moi sans conscience les sacrés trésors de ce temple delphique, ainsi que vous Tavez fait autrefois ; et ne craignez plus ce muet Apollon, ses faux oracles ni ses flèches rebouchées (émoussées). Vous souvienne de votre ancienne Marseille, seconde Athènes, et de votre Hercule gallique tirant les peuples après lui par leurs oreilles avec une chaîne attachée à sa langue ]» (allusion à THercule gaulois décrit par Lucien).
Tel fut le cri de guerre poussé par Joachim Du Bellay. Par malheur ce poète qui vécut peu (1524-1560), mal armé contre les luttes de la vie, n'était pas homme à commander la bataille; tout ce qu'il sut faire, ce fut d'assouplir le langage lyrique et de «c sonner des sonnets » qui auraient émerveillé même les Italiens :
De fleurs, d'épis, de pampre je couronne Paies, Cérès, Bacchus, afin qu*ici Le pré, le champ et le terroy aussi En foin, en grain, en vendange foisonne.
De chaud, de grêle et de froid qui étonne L'herbe, l'épi, le cep n'ayant souci, ^Aux fleurs, aux grains, aux rayons adouci Soit le printemps, soit l'été, soit l'automne.
Le bœuf, l'oiseau, la chèvre ne dévore L'herbe, le blé ni le bourgeon encore.
Faucheurs, coupeurs, vendangeurs, louez donques
Le pré, le champ, le vignoble angevin : Granges, greniers, celliers on ne vit onques Si pleins de foin, de froment et de vin (1).
Joachim Du Bellay revint bientôt d^talie et se plut en France, dans la poésie tempérée, mais non sans fraîcheur et sans chaleur, de Tair natal. On répète volontiers son sonnet, peut-être le meilleur, où il chante la cheminée de son petit village... le clos de sa pauvre maison qui lui est une province et beaucoup davantage :
Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux Que des palais romains le front audacieux ; Plus que le marbre dur me plaît Tardoise fine,
Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin, Plus mon petit Lire que le Mont Palatin, Et plus que l'air marin la douceur angevine.
Celui qui commanda le mouvement fut Ronsard : il prit la poésie où Tavaio laissée Marot et la conduisit jus-
(1) Ce défilé de mots marchant trois à trois a toujours plu aux sonettistes, Anbigné devait dire :
A ce bois, ces prés et cet antre Offrons les jeux, les pleurs, les sons, La plume, les jeux, les chansons D'un poète, d*un amant, d'un chantre.
Et M. Joséphin Sonlary, de nos jours :
Si j'avais un arpent de sol : mont, val ou plaine. Avec un filet d'eau : torrent, source ou ruisseau. J'y planterais un arbre : oUvier, saule ou frên^ J'y bâtirais un toit : chaume, tuUe ou roseau.
Sur mon arbre un doux nid : gramen, duvet ou laine, Betiendrait un chanteur : pinson, merle ou moineau; Sous mon toit un doux lit : hamac, natte ou berceau. Retiendrait une enfant blonde, brune ou châtaine.
152 r.À EÉFORMB.
qa*à Malherbe. Quoi qu'en aient dit les novateuis contemporains qui l'ont voulu pour père et pour maître, le chef de la Pléiade travailla, plus que tout autre, à amplifier, à ennoblir la langue poétique : il fut le premier en date des classiques français. Ce que Boecan avait fait en Espagne, ce que Surrey venait de faire en Angleterre, il le fit en France : il élargit et releva la poésie à l'exemple des Italiens, par l'imitation de l'antique , et cela de parti pris, après beaucoup d'étude et de réflexion. Un peu forcément, comme son contemporain et ami Du Bellay (ils étaient nés tous deux en 1524), Ronsard se remit à l'étude à la suite d'une infirmité; il était devenu sourd dans une mission à Turin et cette <£ surdité bienheureuse :» le contraignit à quitter la diplomatie pour les lettres. En 1543, à dix-neuf ans, il recommença ses classes chez l'humaniste Dorât (ou Daurat, d' Aurat, Aurait^) poète lui-même et directeur du collège de Coqueret où fut fondée la Brigade, premier noyau de la Pléiade. En même temps , Bonsard composait ses premières odes lentement, patiemment, laborieusement, sans se hâter de produire et de se produire; il laissa les autres passer devant lui. Il voulait porter coup dès sa première œuvre et y réussit pleinement ; ses odes (il n'importa pas le mot, déjà lancé par Du Bellay, mais tenta le premier l'aventure) le rendirent aussitôt célèbre. Célébrité méritée à bien des ^rds, il faut le reconnaître : dès la première strophe de la première ode on admirait une envergure et un déplAement d'aile inconnu jusqu'alors en pays français :
Toute royauté qui dédaigne
La verta pour humble compaigne
Drene tonjourt le front trop hant, Et, de son heur oatrecuidée, Conrt, vagae sans dire guidée De la zaison qui lui défaut.
O Roi par destin ordonné Pour commander seul à la France, Le Dieu tout puissant t*a donné Ce double honneur dès ton enfance, Lequel (après la longue horreur De Mars vomissant sa fureur Et l'âpre venin de sa rage Sur ton pays noirci d'orage) Par l'effort d'un bras souverain A fait ravaler la tempête Et ardre à l'entour de ta tête Un air plus tranquille et serein.
A cette strophe de dix-huit vers succédaient une antistrophe d'égale grandeur, puis une épode de quatorze vers et comme la triade se renouvelait dix fois, Tode entière d'un beau souffle lyrique mesurait quatre cents vers : on n'avait jamais rien entendu de pareil dans notre langue. Derrière ces grands morceaux, que le poète appelait pindariques, dansaient des pièces plus courtes et d'un tour plus vif que l'oreille française a mieux retenues :
Mignonne, aUons voir si la rose, Qui ce matin avoit déclose Sa robe de pourpre an soleil, A point perdu cette vesprée Les plis de sa robe pourprée Et son teint au vôtre pareU...
Bonsard excellait encore dans le sonnet qui remplit dresqne entièrement son second recueil, les Amours
154 LÀ RIÈFOBHE.
(1552), consacré à Cassandre et à beaucoup d'autres
... Le temps s'en va, le temps s'en va, madame ; Las ! le temps non, mais nous nous en allons... Et tôt serons étendns sous la lame ;
Et des amours desqueUes nous parlons Quand serons morts n'en sera plus nouvelle... Pource aimez-moi cependant qu'êtes beUe.
Cette même idée, mélancoliquement épicurienne, revient souvent dans les Ammrs ; c'est elle qui inspira encore ce beau sonnet, celui qu'on redit le plus, et avec raison, car nul autre ne montre mieux le talent et aussi le caractère, le fort et le faible du poète :
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la cliandelle, Assise auprès du feu dévidant et filant. Direz chantant mes vers et vous émerveiUant : Ronsard me célébrait tandis que j'étois beUe.
Lors vous n'aurez servante oyant teUe nouveUe, Déjà sous le labeur & demi sommeillant, Qui au bruit de Bonsard ne s'aiUe réveillant Bénissant votre nom de louange immorteUe.
Je serai sous la terre et, fantôme sans os.
Par les ombres myrteuz je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie
Begrettant mon amour et votre fier dédain. Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain ; CueiUez dès aujourd'hui les roses de la vie.
Telle était la note de Ronsard, plus rapproché de Marot qu'il ne le croyait, pétrarquisant à la gauloise ou À la manière d'Horace et ne s'évaporant pas dans l'extase à la poursuite d'une Béatrice en l'air. C'est dans ces jolis
vers erotiques savamment écrits, mais sincèrement sentis, qu'il est tout à fait à son aise : point guindé ni tendu, ni hors de lui, point c ahanné » comme il se montrait assez souvent quand il voulait atteindre Pindare. Il y avait chez lui, quand il sautait aux astres au lieu de suivre sa pente, un échauffement factice et une fureur de parti pris. On sent en lui l'esprit studieux qui a voulu retourner à Fécole jusqu'à vingt-sept ans : il a des théories, des procédés qui lui sont propres ; il ne fait rien d'inspiration, ne laisse rien au hasard. Sur tout ce qui regarde un ouvrage en vers, dans son Art poétique et dans ses préfaces de la Franeiade, il nous a laissé des recettes et des prescriptions. Défense d'employer des épithètes naturelles, comme «r verte ramée » ou c rivière courante i». Liberté pleine de forger des roots on d'en accoupler à la façon des Grecs (mains ivoirines, bandeau sommeUlardy cheveux blondement longs, menton rondement foeseUUy détremper tout orgueil en humblessé, l'astre perruque de lumière^ les géants serpent-pieds, les centaures domptepoulains ; les poètes mâche-lauriers^ etc.). Permission d'abréger, d'allonger les mots, d'en changer même le son, de dire troupe, par exemple, au lieu de trope (ce troupe est resté) ne fût-ce que pour la rime. Ne point nommer les choses par leur nom, chercher les circonlocutions, les périphrases, éviter les inversions (Ronsard s'en permit cependant de très fortes), ne pas craindre l'hiatus et l'enjambement. Mais surtout ohercher les grands mots sonores, éclatants, remplissant bien la bouche. Yeut-on deux beaux vers ? Les voici :
Son hamois il endosse et, hirieux aux armes, Prof endit par le fer un scadron de gendarmes.
Dans ces écrits didactiques, Ronsard traite aussi da vers alexandrin sur lequel il changea d^avis plusieurs fois ; après l'avoir remis en honneur, il l'abondonna le trouvant trop long; sentant trop la prose c ayant trop de caquet » ; le fait est qu'il le menait lui-même assez mollement, d'une main lâche et flasque. Il ne l'employa pas dans sa Franciade, alléguant que Charles IX lui avait imposé le décasyllabe ou vers commun. Charles IX avait peut-être raison ; le décasyllabe en efifet (ou hendécasyllabe en le mesurant à l'ittJienne) a chassé partout l'alexandrin et il est devenu, sous la main de Dante et du Trissin, de Camoens et d'Ercilla, de Shakespeare et de Milton, de Lessing et de Goethe, le vers héroïque et dramatique. D'où vient donc qu'il n'ait pu se maintenir chez nous ? De plusieurs raisons qu'on a dites et d'une principale à laquelle on n'a pas songé : c'est que nos poètes, en particulier Ronsard dans sa Franeiade^ ont voulu s'en tenir aux rimes plates. Or le décasyllabe exige des rimes croisées : il n'a pu fournir une longue carrière, comme dans la Divine Comédie ou le Roland furieux, qu'en formant des terzines ou des octaves, ou encore en se passant de rime, comme il a &it dans les drames et dans le Paradis perdu. Même en badinant (dans la Pucelle par exemple et ailleurs) Voltaire n'attelait pas deux à deux ses décasyllabes. Seul, l'alexandrin est assez long pour supporter des rimes plates ; encore l'a-t-on disloqué de nos jours parce qu'il agaçait par sa monotonie la fine oreille d'André Chénier.
Ronsard ne s'en tient pas à la versification, il tâche encore de fixer, sans y mettre beaucoup d'ordre et de soin, les règles du poème héroïque. Après avoir porté Virgile aux nues, il le prend de haut avec d'autres :
avec rAriofite, par exemple, dont le c fantastique » lui déplaît ; n^onblions jamais que Bonsard fut un raisonneur et un sage. Chez rAriostey quelques membres lui paraissaient beaux € mais le corps tellement contrèikit et monstrueux qu'il ressemble plutôt aux rêveries d*un malade de fièvre continue qu'aux inventions d'un honmie bien sain. » Quant aux règles du genre, il donnait celleci : ne pas commencer une épopée par le commencement; les bons ouvriers l'attaquent au milieu et joignent après le tout avec tant d'industrie c que de telles pièces rapportées ils font un corps entier et parfait, i» — Ce Delille prématuré recommandait encore c les descriptions des lieux, fleuves, forêts, montagnes, de la nuit, du lever du soleil, du midi, des vents, de la mer, des dieux et déesses avec leur propre métier, habit, chars et chevaux, te fiiçonnant ainsi (dit-il à son élève) à l'exemple d'Homère que tu observeras comme un divin exemple, sur lequel tu tireras au vif les plus parfaits linéaments de ton tableau. i» — Ainsi décrire, non d'après nature, mais d'après les anciens : c'est un précepte que l'Italie donnait et suivait déjÀ depuis un siècle. Bonsard ajoutait, de son crû peut-être, qu'il fallait beaucoup décrire c pour faire grossir le poème en un juste volume » : voilà un conseil qui plaît encore à nos romanciers.
Suivent d'autres instructions naïvement minutieuses, même sur le costume : habiller les héros c tantôt de la peau d'un lion, tantôt d'un ours ; » ne pas oublier c les admonestations des dieux » déguisés en simples mortels ; chercher des métaphores dans les arts et métiers (tels que l'industrie du fer et la vénerie) qui honorent le genre humain; introduire dans le récit des courtoisies faites aux étrangers, magnifiques présents de capitaine à capi-
158 LA BÉFOBME.
taine; s'étendre, en la détaillant pièce à pièce, sur l'armure du héros ; marquer le battement de pied des che vaux, l'éclair des armes entrechoquées, les tourbillons de poussière, les cris des soldats : <£ froissis de piques, brisement de lances, accrochement de haches... j> Tenonsnous-en là : ce luxe de prescriptions et de préoccupations nous montre suffisamment pourquoi la Franciade fut une œuvre manquée. Cela ne coulait pas de source, comme les jolies odelettes où Ronsard allait à son pas sans échasses en laissant battre son cœur. Assurément en 1572 notre grande poésie était encore à naître : il suffît, pour s'en convaincre, de comparer la Franciade non seulement aux poèmes italiens de deux cent cinquante ans plus vieux, mais même à la prose française du siècle : n'oublions pas qu'en 1572 Rabelais et Calvin étaient déjà morts.
Mais si Ronsard n'atteignit pas la grande poésie, au moins dans une œuvre capitale, il fut avec Du Bellay le premier qui eut le courage de la poursuivre, cela soit dit à son étemel honneur. Il écrivait au début de son Art poétique : ce Sur toutes choses, tu auras les Muses en révérence, voire en singulière vénération, et ne les feras jamais servir à choses déshonnêtes, à risées, ni à libelles injurieux, mais les tiendras chères et sacrées comme les filles de Jupiter, c'est-à-dire de Dieu qui de sa sainte grâce a premièrement par elles fait connaître aux hommes les excellences de sa majesté. » Ces fières paroles expliquent l'importance de Ronsard, de son vivant et après sa mort, jusqu'à l'avènement de Malherbe. Malgré l'opposition des marotistes, notamment de Mellin de Saint-Oelais, qui se moquaient des e: pindariseurs, i> l'auteur des Odes était devenu, dès sa première œuvre, le prince des poètes et même, par excellence « le poète f ran-
BABELAIS ET MONTAIGNE. 159
çais >. L* Académie des jeux Floraux ne se contenta pas de lui décerner Téglantine d'or^ elle lui offrit une Minerve d'argent massif. Ses maîtres, Tumèbe et Dorât, rélevèrent an rang d'Homère et de Virgile. Les étrangers le portèrent aux nues ; il fut bien réellement le premier poète d'entre Seine et Loire qui eût passé le Rhin, les Alpes et la mer. Les Allemands l'expliquaient dans leurs écoles ; le Tasse, moins âgé que lui de vingt ans, vint le consulter sur les premiers chants de la Jènisalem. Plus tard, Elisabeth d'Angleterre lui offrit un diamant; Marie Stuart, un buffet qui avait coûté deux mille écus ; les deux reines ennemies étaient d'accord sur le mérite du poète. Brantôme, se trouvant à Venise dans une imprimerie où il demandait un Pétrarque, 7 rencontra un ancien ambassadeur qui lui dit : c Mon gentilhomme, je m'étonne comment vous êtes curieux de venir chercher un Pétrarque parmi nous, puisque vous en avez un en votre France plus excellent deux fois que le nôtre, qui est M. de Bonsard. 9 Quant au roi Charles IX, tout le monde sait à quel point il honorait son poète et les beaux vers qu'il lui adressa :
n faut suivre ton roi qni t'aime par sus tous Pour les vers qui de toi coulent, braves et doux... Tous deux également nous portons la couronne : Hais roi, je la reçus ; poète, tn la donne.
Quand le triomphateur mourut (1585), tous les rimenrs du temps le pleurèrent ; il se trouva même quatre sonettistes italiens, pour mener le deuil àxiffran Ronsardo.
Vingt-cinq ans plus tard pour le moins (après la mort de Henri IV et l'avènement de Louis XIII), Fauteur des Odes et des Amours était encore aux yeux d'un adversaire
160 LA BÉFOBME.
religieux, Agrippa d'Aubigné, le premier poète de France Arrêtons-nous ici, car nous tenons un document que l'histoire littéraire n'a pas encore vulgarisé (1). Dans une lettre sans suscription, Agrippa, racontant à un inconnu le mouvement poétique du siècle précèdent, partage les lyriques en trois bandes ou volées : <c La première, dit-il, sera de la fin du roi François et du règne de Henri second, et lui donnerons pour chef M. de Ronsard que j'ai connu privément, ayant osé à l'âge de vingt ans (de seize ans, dit-il ailleurs) lui donner quelques pièces, et lui, daigné me répondre. Notre connaissance redoubla sur ce que mes premiers amours s'attachèrent à Diane de Talcy, nièce de M"*' de Pré, qui était sa Cassandre. Je vous convie, et ceux qui me croiront, à lire et relire ce poète sur tous. C'est lui qui a coupé le filet que la France avoit sous la langue, peut-être d'un style moins délicat que celui d'aujourd'hui, mais avec des avantages auxquels je vois céder tout ce qui est écrit de ce temps, où je trouve plus de fluidité, mais je n'y vois point la fureur poétique sans laquelle nous ne lisons que des proses bien rimées. > Cela dit, Aubigné montre <r la suite 2> de Ronsard; il faut suivre exactement l'ordre et l'orthographe des noms qu'il donne « du Bellay, Salel, Le Chevalier, Lopital, Jodelle, Belleau, Pontus de Thyar, Filieul, Peletier du Mans, Bayf, Sève Lyonnois, Marot (!), Bèze, Florant Chrestien, Denizot, Saincte Marthe, Aurat, La Roche Chandieu, Marc Antoine de Muret, Guy, Le Faivre. »
N'est-il pas singulier de voir Marot, soixante-dix ans
(1) Œuvres complètes d* Agrippa éf Aubigné, édition Réanme et La Caussade (1878), tome I, p. 457.
environ après sa mort, jeté par son coreligionnaire Aubigné parmi la foule à la snite de Bonsard ? Vient ensuite la seconde bande c qui a trouvé le chemin battu par les premiers. Je ferai mener la danse par le cardinal Du Perron, suivi par Desportes, Laval, Byard, Billard, Amadis Jamin, Benjamin Jamin son frère, Dubartas, Trelon, Bonnefon, président de Thon, de Brach, Baspin, Bely, Yatel, la Cessée et du Monin. La primauté que je donne au cardinal Du Perron n*est point tant fondée sur Tordre de ses écrits que sur leur excellence. Desportes écrivit heureusement sur les inventions d'autrui.... »
Après avoir jugé sommairement les poètes de la seconde bande (et fort étrillé Du Bartas), Aubigné arrive à la troisième bande qu'il fait commander par Bertaut, suivent € Malerbe, Desiveteaux, Lynjande, Motin, Sponde, le marquis d'Urfé, Nervèze, Foncheran, Gombault, Expilly, Gamon... » et une damoiselle dont le nom reste en blanc. Malherbe donc, vers 1610, n'était pas encore universellement reconnu pour le maître des maîtres. Aubigné ajoute que la première bande, celle de Bonsard, € guérit le françois de toute barbarie et lui apprit à piller la Grèce ; » la seconde, celle de Du Perron, c a profité abondamment dans les poètes italiens... et la dernière, qui est du règne présent (Louis XIII), observe plus exprès que les autres que la construction françoyse n'ait rien de différent au langage commun ; » œ que n*approuvait pas Aubigné qui aimait les locutions c emphatiques et majestueuses. :» Il admira donc et imita jusqu'en ses vieux jours la magniloquence de Bonsard.
Entre tous ces poètes, qui n'ont rien amené de nouveau en littérature, si Ton cherche une tendance générale, on
162 LA REFOBllE.
ne trouvera guèi'e que celle-ci : tons ou presque tous (sauf les huguenots Du Bartas et Aubigné) furent plus sages, plus contenus que le maître. Même Régnier, qui croyait suivre Ronsard, était retourné à Marot : il fut de ceux qui ouvrirent le grand siècle où nous le retrouverons. Même Ronsard, en sa vieillesse, tâchait de se contenir et de s^effacer : comme les autres, il allait à Malherbe. Et Malherbe, à tout prendre, n'eut plus à réagir contre lui : il ne fit que le continuer en le contenant, en Teffaçant davantage, en le biffant même tout à fait un jour d'humeur, mais en gardant de lui ce qui était à garder : Tampleur de la période lyrique, la dignité soutenue, la dévotion de Tart, le soufBe et les ailes. La vague qui s'est avancée sur la grève ou le canon qui vient de vomir sa mitraille reculent naturellement. Malherbe fut le recul de Ronsard.
La Pléiade, appuyée par la Sorbonne, n'attaqua pas seulement Rabelais, elle attaqua aussi la Réforme, affaire d'antipathie autant que de situation et d'intérêt : les artistes purs, amis de la tranquillité, n'aiment pas les idées qui font trop de bruit dans la rue. Ronsard se montra fort agacé de cette insurrection contre le culte établi. Dans son discours sur Les misères de ce temps, il gourmanda Théodore de Bèze :
Ne prêche plus en France une Évangile armée, Un Christ empistolé tont noirci de fumée Portant un morion en tête, et dans sa main Un large coutelas rouge de eang humain.
Cela déplatt à Dien, cela déplaît aa Prince, Cela n*eat qu'an appAt qui tire la province A la Bédition, laquelle deisous toi Pour avoir liberté ne voudra plus de roL
Ainsi parlait Ronsard, fêché de Tattention qu'attirait la Béforme : il desœndit même aux gros mots et lança contre un prédicateur une épigramme où quatre injures marchaient de front dans chaque vers :
Ton erreur, ta fureur, ton orgueil et ton fard Qui f égare et Viruense et t'enfle et te déguise, Dévoyé, fol, superbe et feint contre l'Église, Te rend confus, félon, arrogant et cafard.
Le catholicisme avait des vengeurs plus sérieux que Ronsard : Montluc par exemple, un Aubigné papiste, prisonnier à Pavie, chevalfer à Cerisoles, défenseur de Sienne, puis lancé avec fureur dans les batailles religieuses où € il se rendit épouvantable, }» au dire d'un ennemi. Il écrivit ses Commentaires, un beau livre que Henri lY appela <t la bible du soldat : > bible souvent féroce, où il dit des guerres civiles : c Ce n'est pas comme aux guerres étrangères où on combat comme pour l'amour et l'honneur, mais aux civiles il faut être ou maître ou valet, vu qu'on demeure sous même toit, et ainsi il faut venir à la rigueur et la cruauté ; autrement, la friandise du gain est telle, qu'on désire plutôt la continuation de la guerre que la fin. 9 II faut entendre Montluc raconter les sorties qu'il faisait, suivi de deux laquais qui lui servaient de bourreaux ; on allait ainsi donner la chasse aux religionnaires. La première fois , on en rencontra quatre : le premier fut égorgé, deux autres pendus ; quant au quatrième, comme il n'avait que dix-huit
ans, Montluc ne voulut pas le faire mourir, e: afin aussi qu'il portât les nouvelles à ses frères ; mais bien lui fisje bailler tant de coup de fouet aux bourreaux qu'il me fut dit qu'il en étoit mort au bout de dix ou douze jours après. Et voilà la première exécution que je fis au sortir de ma maison, sans sentence ni écriture, car en ces choses j*ai ouï dire qu'il faut commencer par Texécution. »
Non moins cruels et plus acharnés peut-être étaient les prédicateurs de la Ligue. L'un des plus ardents, Jean Boucher, celui qui du haut de la chaire chrétienne, à Saint- Germain l'Auxerrois, vociférait « qu'il falloit tout tuer, qu'il étoit grandement temps de mettre la main à la serpe et d'exterminer ceux du Parlement et d'autres, » Boucher n'épargnait personne, pas même Henri III : c Ce teigneux est toujours coiffé à la turque d'un turban, lequel on ne lui a jamais vu ôter, même en communiant; et quand ce malheureux hypocrite âdsoit semblant d'aller contre les reîtres, il avoit un habit d'Allemand fourré et des crochets d'argent, qui signifioient la bonne intelligence et accord qui étoient entre lui et ces diables noirs empistolés. Bref, c'est un Turc par la tête, un Allemand par le corps, une harpie par les mains, un Anglais par la jarretière, un Polonois par les pieds et un vrai diable en l'âme, j»
Boucher ne ménagea pas même Henri lY au moment de l'abjuration : c'est alors, au contraire, qu'il le flétrit avec le plus de rage, c Quelle cendre? quelle haire? quels jeûnes ? quelles larmes ? quels soupirs ? quelle nudité des pieds ? quels frappements de poitrine ? quel visage baissé ? quelle humilité de prières? quelle prostration par terre en signe de pénitence ? Les gens de guerre embâtonnés, les fifres^ les tambours sonnants, l'artillerie et
BABELAI8 ET MONTAIGNE. 165
escopetterie, les trompettes et clairons, la grande snite de gentilshommes, les demoiselles parées, la délicatesse du pénitent appuyé sur le col d'un mignon, pour le grand chemin qu*il avoit à faire, environ cinquante pas, depuis la porte de Tabbaye jusqu'à la porte de l'église ; la risée qu'il fit, regardant en haut avec un bouffon qui étoit à la fenêtre : c En veux- tu pas être ? 9 le dais, l'appui, les oreUlers, les tapis semés de fleurs de lis, l'adoration faite par les prélats à celui qui se doit soumettre et humilier devant eux sont les traits de cette pénitence. » Ce Boucher, qui vécut longtemps (1551-1646) fut recteur de l'université de Paris, prieur de la Sorbonne et curé de Saint-Benoît, c trompette de sédition, :» a dit de lui Bayle. Avocat audacieux du régicide, il applaudit au meurtre de Henri III et il écrivit l'apologie de Jean Ghfttel.
Ainsi, dès cette époque, on ne respectait plus rien, pas même le roi ; ce qui dominait, dans la Ligue et ailleurs, c'était l'esprit révolutionnaire. La France, en suivant sa pente naturelle, n'allait pas à la Réforme qui l'eût contenue, elle roulait déjà du cdté de la Sévolution. Toutes les traditions étaient écartées, tout frein rompu, non seulement par ceux qui croyaient bien faire en cassant le trône pour étayer l'autel, mais encore par les adolescents affama d'idéal et grisés d'héroïsme. Tel était cet Etienne de la Boétie qui mourut à trente-trois ans (1563) en laissant d'une vie si courte une trace assez profonde pour que Montaigne, son ami, l'ait proclamé grand homme, c le plus grand que j'aie connu au vif, je dis des parties
(1) Cb. Labitts, De la Démocratie chez la prédicateun de la Ligme. 1S41.
naturelles de Pânie et le mieux né. 3> Dans une déclamation véhémente, le Contr*un, ce jeune homme osa porter la main sur la monarchie.
Ce n'était pourtant point là tout Tesprit français. Entre les camps surexcités, il y avait les sages, les modérés, les « politiques » : rHôpit8J,de Thou, Pasquier, etc. : ceux à qui devait se rallier la prudence de Henri lY. En 1561, l'Hôpital, a: le plus grand homme de la robe qui fut ni qui sera jamais ]» selon Brantôme, grava un mot nouveau : <c tolérance rehgieuse :» dans les lois de notre pays. H espérait calmer les esprits à force de sagesse, mais en ce temps de haines violentes, il dut bientôt comprendre que les hautes pensées ne suffisent point pour abattre les vagues de la mer. Ce qui dut le consoler un peu de ses déceptions, c'est qu'il les avait prévues. « Je sais bien que j'aurai beau dire, écrivait-il, je ne désarmerai pas la haine de ceux que ma vieillesse ennuie. Je leur pardonnerais d'être si impatients s'ils dévoient gagner au change, mais quand je regarde tout autour de moi, je serais bien tenté de leur répondre, comme un bon vieil homme d'évêque, qui portoit, comme moi, une longue barbe blanche et qui, la montrant, disait : c Quand cette neige sera <c fondue, il n'y aura plus que de la boue. :»
Cependant si l'excellent l'Hôpital qui aurait voulu a ôter ces noms diaboliques, noms de partis et de séditions : luthériens, huguenots, papistes, 2» et ne pas changer c le nom de chrétiens, » si l'Hôpital fut déçu et battu de son vivant (il mourut en 1573, un an après la Saint- Barthélémy), son esprit devait triompher à la longue et monter sur le trône avec Henri IV. Le torrent débordé rentra dans son lit; même la polémique finit par se calmer et se ranger ; après les invectives des ligueurs,
nous eûmes la Satire mènippèe où Tesprit était assez maître de soi pomr rire avec grâce. Le pamphlet en prose et en vers s'élevait jusqu'à l'éloquence^ jusqu'à la comédie, n faut entendre Passerat souhaiter aux Allemands tout sorte de bonheur pour les inviter à rester chez eux et à cesser c leurs pilleries >.
Les oiseaux peints tous disent en leurs chants :
Betires-TOtiSy ne touchez & ces champs ;
A ICars n'est point cette terre sacrée,
Ains à Fhébos qni sonrent se récrée.
N'y gAtez rien et ne toos y jonez :
Tons vos cheyanx deviendroient enclonés i
Vos chariots, sans aisseoils et sans roues,
Bemeoreroient yersés parmi les boues...
Et, en fuyant, battus et désarmés,
Boiriez de l'eau que si peu tous aimez.
Gardez-Tous donc d'entrer en cette terre :
Ainsi jamais ne tous faille la guerre ;
Ainsi jamais ne laissiez en repos
Le porc salé, les Terres et les pots ;
Ainsi toujours... sous la table ;
Ainsi toujours couchiez-Tous à l'étable,
Vainqueurs de soif et yaincus de sommeil,
EnseTelis en Tin blanc et Termeil,
Sales et nus, Tautrés dedans quelque auge.
Comme un sanglier qui se souille en sa bauge !
Brief, tous souhaits tous puissent adTenir,
Fors seulement d'en France reTenir
Qui n'a besoin, ô étourneaux étranges.
De Totre main à faire ses Tendanges !
Peu à peu, Henri IV aidant, les lettres s'apaisent et cet apaisement va jusqu'à l'indifférence : elles se désintéressent toujours plus de la politique et de la religion, et c ne s'occupent plus que d'elles-mêmes » : c'est un caractère
qn^elles garderont jnsqn^à la fin da dbcHseptième siècle. Tout y ponssaît : d'abord la &tigae des guerres civiles, puis le penchant naturel de nos meilleurs écrivains, dont la plupart n'étaient pas des hommes de guerre et ne demandaient que des nuits tranquilles, des loisirs studieux.
Amyot fut de ce nombre. Né à Melun de parents pauvres, instruit à Paris où il ne dédaignait pas, pour vivre, d'être le domestique des écoliers — sa mère lui envoyait, par les bateliers de Melun, un pain chaque semaine, et la nuit, &ute de lumière, il lisait à la lueur de charbons ardents — puis maître es arts à dix-neuf ans, étudiant en droit, bientôt professeur à Bourges, abbé de Bellozane, comblé de caresses et de &veurs, le bon Amyot, comme on l'appelle « sans trop savoir (1) 2> passa cinq ans en Itah'e, alla au Concile de Trente (1551) avec une commission du roi, fut précepteur de deux princes royaux (1554) et traduisit Daphnis et Chloé, puis les Vtes des hommes illustres (1559), enfin les Œuvres morales du même Plutarque qui parurent en 1572, l'année de la Saint-Barthélémy, dédiées au roi Charles IX € pour témoigner à la postérité (dit la dédicace) et à ceux qui n'ont pas cet heur de vous connaître familièrement que Notre-Seigneur a mis en vous une singulière bonté de nature. 9
Ce passage prouve la candeur d' Amyot qui vivait à l'écart, s'effaçant volontiers, jouant du clavecin, car il aimait la musique, et restant malgré tout I^ plus modeste des hommes. Il eut pourtant affaire à la Ligue qui fit de lui, jusque-là si heureux et si florissant, c le plus affligé, détruit et ruiné pauvre prêtre qui soit, comme je crois, en
(1) Sainte-^BUTE, Cauterieê du lundi, IV.
RABELAIS ET MOirTAiONE. 169
France... Outre le danger de ma personne , m'ajant été la pistole plnsiears fois présentée sur Testomac, et les ordinaires indignités et oppressions que je reçois journellement de ceux d* Auxerre , le tout pour avoir été officier et serviteur du roi ; étant demeuré nu et dépouillé de tous moyens, de manière que je ne sais plus de quel bois (comme Ton dit) faire flèche, ayant vendu jusqu'à mes chevaux pour vivre; et pour accomplissement de tout malheur, cette prodigieuse et monstrueuse mort étant survenue (celle du roi Henri III, son bien&iteur) me fait avoir r^^t à ma vie (1). »
Quand Amyot écrivit ces tristes lignes, il était déjà fort avancé en âge ; il mourut quatre ans après, en 1593, à quatre-vingts ans.
Dans cette longue carrière, il avait fort avancé la langue, on peut même dire que ce fut lui qui l'avança le plus. De ses prédécesseurs, Tun, Babelais, était resté trop Babelais; Fautre, Calvin, s'adressait à trop peu de gens pour accomplir chez nous ce que Luther avait fait en Allemagne; quant à Montaigne, qui vint après, c'était un Français d'outre-Loire, plein de pétulance, de hardiesse, fringant et pittoresque, mais Gascon conmie Montluc, et n'ayant pas le délié, le coulant d' Amyot. Le traducteur de Plutarqne est le plus firançais et le moins provincial des contemporains : tous les magasins et tous les trésors de la langue (dit Yaugelas) c sont dans les ouvrages de ce grand honmie et encore aujourd'hui nous n'avons guère de façons de parler nobles et magnifiques qu'il ne nous ait laissées ; et bien que nous ayons retran-
(1) Lettre d' Amyot aa duc de Neren, dn 9 août 1589, citée dans la Tie d' Amyot par Tabbé Le Bœuf.
ché la moitié de ses phrases et de ses mots, nous ne laissons pas de trouver dans Tautre moitié presque toutes les richesses dont nous nous vantons et dont nous faisons parade. t> Amyot voulait un style <c élu, i» composé des mots « les plus propres... plus doux, sonnant le mieux à Toreille, plus coutumièrement en la bouche des bien parlants... bons françois et non étrangers... 2>. Il trouva ce qu'il voulait et Henri Estienne put dire de lui :<si II a sucé sans affectation tout ce qui étoit de beau et de doux en notre langue. t>
Amyot fut le prince des traducteurs ; on Ta trouvé e: étrangement pesant et traînassier 9 quand il écrivait pour son propre compte. Il n'avait son génie propre que quand il était c porté par un autre, ]> et n'arrivait à la parfaite aisance^ de l'originalité que lorsqu'il voguait a: dans le plein courant de pensée d'un de ses auteurs favoris 2>. Ce qui ne diminue en rien son mérite. Toutes les langues que fit le seizième siècle furent faites par des traductions. Seulement, voici un point qui aurait dû sauter aux yeux des critiques : on traduisait la Bible pour constituer définitivement l'allemand, l'anglais, le hollandais, le danois, le suédois. Ce ne fut pas la Bible qui fixa le français, ce fut Plutarque. En passant par Amyot, qui le rendit naïf et bonhomme, Plutarque agit puissamment sur l'esprit national. <c Toute l'ancienne prose française, a dit Joubert, fiit modifiée par le style d' Amyot et le caractère du livre qu'il avait traduit. 3 Montaigne était du même avis : après avoir donné à Jacques Amyot la palme sur tous nos écrivains français, pour le savoir, la persistance du travail, la naïveté et pureté de langage, etc., etc., l'auteur des Essais ajoute : c Mais surtout je lui sais bon gré d'avoir su trier et choisir un livre si digne et si
RABKLAI8 ET MONTAIGNE. 171
à propos pour en faire présent à son pays. Nous autres ignorants étions perdus si ce livre ne nous eût relevés du bourbier : sa merci (grâce à lui) nous osons à cette heure et parler et écrire ; les dames en régentent les maîtres d'école; c'est notre bréviaire. » C'est pourquoi Montaigne « qui, de son propre aveu, n'entendait rien au grec, lisait si assidûment le Plutarque d'Âmyot et, même quand il écrivait, le tenait ouvert sur sa table, l'appelant notre Plutarque^ mon Plutarque c depuis qu'il est français ^. Ijcs écrivains du dix-septième siècle restèrent fidèles à leur doux aïeul; quand Tallemant s'avisa de vouloir corriger son ouvrage^ Boileau appela Tallemant c le sec traducteur du français d'Amyot. :» Bacine, qui lisait à Louis XIY les c Vies des hommes illustres » non sans en rajeunir quelque peu la langue, parce que le roi n'entendait pas l'ancien français ; Bacine disait de ce beau livre d'où tant de beaux drames sont sortis : il a <c dans le vieux style du traducteur une grâce que je ne crois pas pouvoir être égalée dans notre langue moderne. ]> La Bruyère nous apprend que de son temps on lisait encore Amyot... et Goêffetean; mais, ajoute-t-il, c lequel lit-on de leurs contemporains (1) ? > Au siècle suivant, l'heureux traducteur <c qui avait rendu Plutarque populaire et que Plutarque rendit immortel, :» était encore étudié avec grand profit par Jean- Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre. Enfin de nos jours, à part quelques pédants
(1) On Ut IContaigne dont toos Tenez de parler, ponm'ons-nona répondre à la Brayëie. Montaigne en effet (1638-1692) était bien pins le contemporain d' Amyot (1513-1693) que le dominicain Ooëffetean, éTéqne de HarseîUe, prédicateur de Henri IV et tradnctear de Floma. n n'en est pas moina intéressant de savoir qu'en 1690 Amyot et Coëffétean étaient mis sor la même ligne.
172 LA BÉFORME.
qui reprochent aa &cile prosatear de n'avoir pas su assez de grec, tout le monde lit Amyot et reste sous le charme. Chateaubriand lui-même, qui n'aimait pas Plutarque^ et qui le définit c un agréable imposteur en tours naïfs, j» se laissa prendre pourtant quand, au retour d'un voyage en Orient, il lut dans la traduction d'Âmyot la moit de Pompée. Il déclara que c'était le plus beau morceau des deux écrivains ; lisons-le donc, puisque Chateaubriand le met si haut. On sait l'histoire : Pompée, battu à Pharsale, s'était enfui presque seul sur un vaisseau à Lesbos où l'attendait Comélie, sa nouvelle épouse. Il partit de là pour demander asile, en Egypte, à son pupille Ptolémée XII; mais les ministres de ce jeune roi, craignant César, firent assassiner Pompée en mer, sous les yeux de sa femme Comélie et de son fils Sextus. Les assassins étaient allés chercher leur victime jusque sur sa galère pour l'amener sur le territoire égyptien. Pompée prit congé de Cornélie, et descendit dans la barque avec une suite très mince. « Quand ils vinrent à approcher de la terre, Comelia, avec ses domestiques et familiers amis, se leva sur ses pieds, regardant en grande détresse quelle seroit l'issue. Si lui sembla qu'elle devoit bien espérer quand elle aperçut plusieurs des gens du roi qui se présentèrent à la descente comme pour le recueillir (Pompée) et l'honorer : mais sur ce point, ainsi comme il prenoit la main de son affranchi Philippus pour se lever plus à son aise, Septimius (un de ses anciens soldats) vint le premier par derrière, qui lui passa son épée à travers le corps, après lequel Salvius et Achilles dégainèrent aussi leurs épées, et adonc Pompeius tira sa robe à deux mains au devant de sa face, sans dire ne faire aucune chose indigne de lui, et endura vertueusement les coups qu'ils lui
donnèrent, en soapirant un pen sealement, étant âgé de cinquante-neuf ans, et ayant achevé sa vie le jour ensuivant celui de sa nativité. Ceux qui étoient devant les vaisseaux à la rade, quand ils aperçurent ce meurtre, jetèrent une si grande clameur que l'on Fentendoit jusqu'à la côte, et levant en diligence les voiles, se mirent à la rame pour s'enfuir, à quoi leur servit le vent qui se leva incontinent frais aussitôt qu'ils eurent gagné la haute mer, de manière que les égyptiens, qui appareiUoient pour voguer après eux, quand ils virent cela, s'en déportèrent, et, ayant coupé la tête, en jetèrent le tronc du corps hors de la barque, exposé à qui eut envie de voir ce misérable spectacle.
c Philippus, son affranchi, demeura toujours auprès, jusque à ce que les .^yptiens furent assouvis de le regarder, et puis l'ayant lavé de l'eau de la mer, et enveloppé d'une sienne pauvre chemise, parce qu'il n'avoit autre chose, il chercha au long de la grève, où il trouva quelque demourant d'un vieil bateau de pécheur dont les pièces étoient bien vieiUes, mais suffisantes pour brûler un pauvre corps nu, et encore non tout entier. Ainsi, comme il les amassoit et assembloit, il survint un Romain homme d'âge qui , en ses jeunes ans, avoit été à la guerre sous Pompéius : si lui demanda : c Qui es-tu, c mon ami, qui fais cet apprêt pour les funérailles du c grand Pompéius? :» Philippus lui répondit qu'il étoit un sien affranchi. — c Ah! dît le Bomain, tu n'auras c pas tout seul cet honneur, et te prie veuille moi recec voir pour compagnon en une si sainte et si dévote renc contre, afin que je n'aie point occasion de me plaindre c en tout et partout de m'être habitué en pays étranger, c ayant en récompense de plusieurs maux que j'y ai
m endurés» rencontré au moins cette bonne aventure de <!c pouvoir toucher avec mes mains et aider à ensevelir le <i: plus grand capitaine des Bomains. y> Voilà comme Fompéius fut ensépulturé. Le lendemain, Lucius Lentulus ne sachant rien de ce qui étoit passé, ains venant de Cypre, alloit cinglant au long du rivage, et aperçut un feu de funérailles, et Fhiiippus auprès, lequel il ne reconnut pas du premier coup ; si lui demanda : c Qui est a celui qui, ayant ici achevé le cours de sa destinée, re- <c pose en ce lieu ? :» Mais soudain, jetant un grand soupir, il ajouta : <r Hélas! à l'aventure est-ce toi, grand a Pompéius? » Puis descendit en terre, là où bientôt après il fut pris et tué. Telle fut la fin du grand Pompéius. D
Âmjot nous conduit vers son successeur immédiat, son frère en Plutarque et son admirateur le plus chaud : plume gasconne, avons-nous dit, mais esprit bien français, contenu, tempéré, peu ou point tourmenté par Tinfini, se contentant du : e: Que sais-je ? :» qui répondait à toutes ses curiosités : nous allons aborder Michel de Montaigne.
ff Dernièrement que je me retirai chez moi, délibéré, autant que je pourrai, ne me mêler d'autre chose que de passer en repos et à part ce qni me reste de vie, il me sembloit ne pouvoir faire plus grande fii veur à mon esprit, que de le laisser en pleine oisiveté s'entretenir soi-même et s'arrêter et rasseoir en soi , ce que j'espérai qu'il pût meshui (désormais) faire plus aisément, devenu avec le
BABELAIS ET MONTAIGNE. 175
tempe plus poisant et plus mûr, mais je treuve^ comme
Yariam semper dant otia mentem,
que, au rebours, faisant cheval échappé^ il se domie cent fois plus de carrière à soi-même qu'il n'en prenoit ponr autroi, et m'enfante tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre et sans propos, que, pour en contempler à, mon aise l'ineptie et l'étrangeté, j'ai commencé de les mettre en roolle espérant avec le temps lui en &ire honte à lui-même... (1). c Je naquis entre onze heures et midi, le dernier jour de février 1533 comme nous comptons à cette heure, commençant l'an en janvier. Il n'y a justement que quinze jours j'ai franchi trente neuf ans : il m'en faut, pour le moins autant. Cependant s'empêcher du pensement de chose si éloignée , ce serait folie. Mais quoi ? les jeunes et les vieux laissent la vie de même condition : nul n'en sort autrement que comme si tout présentement il y entroit ; joint qu'il n'est homme si décrépit, tant qu'il voit Mathusalem devant, qui ne pense avoir encore vingt ans dans le corps. Davantage, pauvre fol que tu es, qui t'a établi les termes de ta vie ? Tu te fondes sur les comptes des médecins : regarde plutôt l'effet et l'expérience. Par le commun train des choses, tu vis piéça (depuis longtemps) par faveur extraordinaire : tu as passé les termes accoutumés de vivre. Et qu'il soit ainsi, compte de tes cognaissants combien il en est mort avant ton âge plus qu'il n'en y a qui l'aient atteint... Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent ; de mort, nulles nouvelles : tout cela est beau ; mais aussi, quand elle arrive ou
(1) Eê$ai$y]iY, I,chap.Yiii.
à eux on à leurs femmes, enfants et amis, les surprenant en dessovde (soudainement) et au découvert, quels torments, quels cris, quelle rage et quel désespoir les accable ! vîtes- Tous jamais rien si rabaissé, si changé, si confus? Il y issut prouveoir de meilleure heure et cette nonchalance bestiale, quand elle pourroit loger en la tête d^un homme d'entendement, ce que je treuve entièrement impossible, nous vend trop cher ses denrées. Si c'étoit ennemi qui se pût éviter, je conseillerois d'employer les armes de la couardise : mais puisqu'il ne se peut, puisqu'il vous attrape fuyant et poltron aussi bien qu'honnête homme..., et que nulle trempe de cuirasse ne nous couvre... apprenons à le soutenir de pied ferme et à le combattre ; et pour commencer à lui ôter son plus grand avantage contre nous, prenons voie toute contraire à la commune, ôtons-lui l'étrangeté, pratiquons-le, accoutumons-le, n'ayons rien si souvent en la tête que la mort ; à tous instans l'eprésentons-la à notre imagination et eu tous visages : au broncher d'un cheval , à la chute d'une tuile, à la moindre piqûre d'épingle, remâchons soudain : e: Eh bien ! quand ce seroit la mort même ! ]f> et là-dessus roidissons-nous et nous efforçons... La préméditation de la mort est préméditation de la liberté : qui a apprins à mourir, il a désapprins à servir ; le savoir mourir nous affranchit de toute suhiection et contrainte : il n'y a point de mal en la vie pour celui qui a bien comprins que la privation de la vie n'est pas mal... Je suis pour celle heure en tel état. Dieu merci, que je puis déloger quand il lui plaira, sans regret de chose quelconque. Je me dénoue partout ; mes adieux sont tantôt prins de chacun, sauf de moi. Jamais homme ne se prépara à quitter le monde plus purement et pleinement, et ne s'en
dêêprint plus universellement que je m'attends de faire. Les plus mortes morts sont les plus saines ï(l).
c Le bon père qne Dieu me donna, qui n'a de moi que la reconnoissance de sa bonté, mais certes bien gaillarde, m'envoya dès le berceau nourrir à un pauvre village des siens et m'y tint autant que je fus en nourrice et encore au delà, me dressant à la plus basse et commune façon de vivre : magna pars libertatis est bene moratus venter... Son humeur visoit encore à une autre fin, de me rallier avec le peuple et cette condition d'hommes qui a besoin de notre aide, et estimoit que je fusse tenu de regarder plutôt ver» celui qui me tend les bras que vers celui qui me tourne le dos ; et fut cette raison aussi pourquoi il me donna à tenir, sur les fonts, à des personnes de la plus abjecte fortune, pour m'y obliger et attacher. Son des* sein n'a pas du tout mal succédé : je m'adonne volontiers aux petits, soit pource qu'il y a plus de gloire, soit par naturelle compassion qui peut infiniement en moi (2)...
c Cest un bel et grand adgeneement (ornement) sans doute que le grec et le latin, mais on l'achète trop cher. Je dirai ici une façon d'en avoir meUleur marché que de coutume, qui a été essayée en moi-même : s'en servira qui voudra. Feu mon père... en nourrice, et avant le premier dénouement de ma langue, me donna en charge à un Allemand, qui depuis est mort fameux médecin en France, du tout ignorant de notre langue et très bien versé en la latine. Cettup-ci qu'il avoit fait venir exprès, et qui étoit bien chèrement gagé, m'avoit continuellement entre les bras. Il en eut aussi avec lui deux
(1) Lirre I, ch. xix.
(2) liTTB III, ch. XIII.
autres moindres en savoir, pour me suivre et soulager le premier : ceux-ci ne m'entretenoient d'autre langue que latine. Quant au reste de sa maison, c^étoit ime règle inviolable que ni lui-même ni ma mère, ni valets ni diambrière ne parlaient en ma compagnie qu^antent de mots de latin que chacun avoit apprins pour jargonner avec moi. G^est merveille du &uit que chacun j fit : mon père et ma mère 7 apprindreni assest de latin pour Tentendre, et en acquirent à suffisance pour s'en servir à la nécessité, comme firent aussi les autres domestiques qui étoient plus attachés à mon service. Somme, nous nous latinisâmes tant, qu'il en regorgea jusques à nos villages tout autour, où il y a encore, et ont prins pied par Tusage, plusieurs appellations latines d'artisans et d^utils. Quant à moi, j'avais plus de six ans avant que j'entendisse plus de françois ou de périgordin que d'arabesque : et sans art, sans livre, sans grammaire ou précepte, sans fouet et sans larmes, j'avois apprins du latin tout aussi pur que mon maître d'école le savoit (1)... L'esprit je l'avais lent, et qui n'alloit qu'autant qu'on le menoit ; l'appréhension, tardive ; l'invention, lâche ; et, après tout, un incroyable défaut de mémoire... J'étois Bipoùant, mol et endormi, qu'on ne me pouvoit arracher de l'oisiveté, non pas (même) pour me faire jouer. Ce que je voyois , je le voyois bien, et sous cette complexion lourde, nourrissois des imaginations hardies et des opinions au-dessus de mon âge... Il n'y a rien tel (pour instruire un enfant) que l'appétit et l'aJBTection : autrement on ne fait que des ânes chargés de livres, on leur donne à coups de fouet en garde leur pochette pleine de science ; laquelle, pour bien
(!') Livre I, ch. xxv
faire, il ne faut pas sealement loger chez soi, il la faut épooeer...
c Au demourant, mon langage n'a rien de facile et poU ; il est âpre et dédaigneux ayant des dispositions libres et déréglées : et me plaît ainsi, sinon par mon jugement , par mon inclination : mais je sens bien que parfois je m'y laisse trop aller, et qu'à force de vouloir éviter l'art et l'affectation, j'y retombe d'une autre part... Je suis tout simplement ma forme naturelle : d'où c'est, à l'aventure, que je puis plas à parler qu'à écrire. Le mouvement et action animent les paroles, notamment à ceux qui se remuent brusquement, comme je fais, et qui s'échauffent; le port, le visage, la voix, la robe, l'assiette peuvent donner quelque prix aux choses qui d'elles-mêmes n'en ont guère, comme le babil... Mon langage françois est altéré, et en la prononciation, et ailleurs, par la barbarie de mon crû : je ne vis jamais homme des contrées de deçà, qui ne sentit bien éyidemment son ramage, et qui ne blessât les oreilles pures f rançoises. Si ce n'est (encore n'est-ce pas) pour être fort entendu en mon périgordin, car je n'en ai non plus d'usage que de l'allemand, et ne m'en chault guère ; c'est un langage (comme sont autour de moi, d'une bande et d'autre, le poitevin, xaintongeois, angoumoisin, limosin, auvergnat) brode (lâche), traînant, esfoiri : il y a, bien au-dessus de nous, vers les montagnes, un gascon que je trêuve singulièrement beau, sec, bref, agissant et à la vérité, un langage mâle et militaire plus qu'autre que j'entende, autant nerveux, puissant et pertinent comme le françois est gracieux, délicat et abondant. Quant au latin, qui m'a été donné pour maternel, j'ai perdu par désacooutumance la promptitude de m'en pou-
180 liA RÉFORME.
voir servir à parler, oui et à écrire : en quoi autrefois je me faisois appeler maître Jehan, Voilà combien peu je vaux de ce côté-là (1).
« Je ne cherche aux livres qu'à m'y donner du plaisir par un honnête amusement : ou si j'étudie, je n'y cherche que la science qui traite de la connaissance de moi-même et qui m'instruise à bien mourir et à bien vivre... Les difScultés, si j'en rencontre en lisant, je n'en ronge pas mes ongles; je les laisse là après leur avoir fait une charge ou deux... Si ce livre me fâx;he, j'en prends un autre ; et je ne m'y adonne qu'aux heures où l'ennui de rien faire commence à me saisir. Je ne me prends guère aux nouveaux, pouroe que les anciens me semblent plus pleins et plus roides... Les livres qui m'y servent (à ranger mes opinions et conditions) c'est Plutarque... et Sénèque. Ils ont tous deux cette notable commodité pour mon humeur, que la science que j'y cherche y est traitée à pièces décousues qui ne demandent pas l'obligation d'un long travail, de quoi je suis incapable... Quant à Cicéron, sa façon d'écrire me semble ennuyeuse... ce qu'il y a de vif et de moelle est étouffé par ses longueries dapprêts. Si j'ai employé une heure à le lire, qui est beaucoup pour moi, et que je ramentaive ce que j'en ai tiré de suc et de substance, la plupart du temps, je n'y treuve que du vent... Je cherche des raisons bonnes et fermes, d'arrivée, qui m'instruisent à en soutenir l'effort; ni les subtilités grammairiennes, ni l'ingénieuse contexture de paroles et d'argumentation n'y servent. Je veux des discours qui donnent la première charge dans le plus fort du doute : les siens languissent autour du pot ; ils sont
(1) Livre II, ch. xvii.
bons pour l'école, ponr le barreau et pour le sermon, où nous avons loisir de sommeiller et sommes encore, un quart d'heure après, assez à temps pour en retrouver le fil...
c Les historiens sont ma droite balle (mon plus facile amusement) ; car ils sont plaisants et aisés : et quant et quant rhomme en général, de qui je cherche la connaissance, y paroit plus vif et plus entier qu'en nul autre heu (1)...
c Cela m'a semblé un peu lâche, qu'ayant eu à dire qu'il avait exercé certain honorable magistrat (magistrature) à Bome, il (Tacitus) s'aille excusant que ce n'est point par ostentation qu'il l'a dit. Ce trait me semble bas de poU pour une âme de sa sorte, carie n'oser parler ronde* ment de soi accuse quelque faute de cœur : un jugement roide et hautain, et qui juge sainement et sûrement, il use à toutes mains des propres exemples ainsi que de choses étrangères, et témoigne franchement de lui comme de choses tierces. Il faut passer par dessus ces règles populaires de la civilité en faveur de la vérité et de la liberté. J'ose non seulement parler de moi mais parler seulement de moi : je fonrvois quand j'écris d'autres choses, et me dérobe à mon sujet. Je ne m'aime pas si indiscrètement et ne suis si attaché et mêlé à moi que je ne me puisse distinguer et considérer à quartier (à part moi) comme un voisin, comme un arbre : c'est pareillement faillir de ne voir pas jusques où on vaut, ou d'en dire plus qu'on n'en voit. Nous devons plus d'amour à Dieu qu'à nous, et le connaissons moins et si (cependant) en parlons tout notre saoul (2).
(1) LiTieII,ch. X.
(3) LiTrellI, cb. yiii.
182 LA BÉFQBHE.
« Voire mais, on me dira que ce dessein de se servir de soi, pour sujet à écrire, serait excusable à des hommes rares et fameux qui, par leur réputation, auraient donné quelque désir de leur connaissance... Cette remontrance est très vraie, mais elle ne me touche que bien peu... Je ne dresse pas ici une statue à planter au carrefour d^une ville ou dans une église, ou place publique : c'est pour le coin d'une librairie (bibliothèque) et pour en amuser un voisin, un parent, un ami, qui aura plaisir à me raccointer et repratiquer en cette image. Les auti*es ont prins cœur de parler d'eux, pour y avoir trouvé le sujet digne et riche ; moi, au rebours, pour l'avoir trouvé si stérile et si maigre qu'il n'y pût échoir soupçon d'ostentation. Je juge volontiers des actions d'autrui ; des miennes, je donne peu à juger, à cause de leur nihilité; je ne trouve pas tant de bien en moi, que je ne le puisse dire sans rougir... Et quand personne ne me lira, ai-je perdu mon temps de m'être entretenu tant d'heures oisives à des pensements si ubUes et agréables?.. Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre m'a fait : livre consubstantiel à son auteur, d'une occupation propre, membre de ma vie, non d'une occupation et fin tierce et étrangère, comme tous autres livres. Ai-je perdu mon temps de m'étre rendu compte de moi, si continuellement, si curieusement... Combien de fois m'a cette besogne diverti de cogitations ennuyeuses ? et doivent être comptées pour ennuyeuses toutes les frivoles... Quantes fois, étant marri de quelque action que la civilité et la raison me prohibaient de reprendre à découvert, m'en suis-je ici dégorgé, non sans dessein de publique instruction... Je n'ai aucunement étudié pour faire un livre; mais j'ai aucunement étudié pour ce que je l'avois fait : si c'est aucunement étudier, que eflSeurer et
pincer, par la tête ou parles pieds, tantôt an autenr, tantôt on antre, nullement pour former mes opinions ; oui, pour les assister pieça formées, seconder et servir (1).
c Je me mariai à trente-trois ans... (2) de mon dessein j'eusse fui d'épouser la sagesse même, si elle m'eût Toulu. Mais nous avons beau dire, la coutume et l'usage de la vie commune nous emportent ; la plupart de mes actions se conduisent par exemple, non par choix ; toutefois je ne m'y conviai pas proprement, on m'y mena, et y fbs porté par des occasions étrangères ; or non seulement les choses incommodes, mais il n'en est aucune si laide et vicieuse et évitable qui ne puisse devenir acceptable par quelque condition et accident, tant l'humaine posture est vaine : et y fhs porté, certes, plus mal préparé lors et plus rebours (à contre-cœur), que je ne suis à présent après l'avoir essayé... J'ai en vérité plus sévèrement observé les lois du mariage que je n'avois ni promis ni espéré. Il n'est plus temps de regimber quand on s'est laissé entraver : il faut prudemment ménager sa liberté ; mais depuis qu'on s'est soumis à l'obligation, il s'y faut tenir sous les lois du devoir commun, au moins s'en efforcer. Ceux qui entreprennent ce marché pour s'y porter avec haine et mépris font injustement et incommodément : et cette belle règle que je vois passer de main en main entre elles, comme un saint oracle :
Sera ton mari comme ton maitre Et t*en garde comme d*nn trattie,
qui est à dire : c porte-toi envers lui d'une révérence contrainte, ennemie et défiante, ^ cri de guerre et défi, est
(1) lÀm II, eh. xviiT.
(2) LiTre II, ch. vili.
pareillement injurieuse et diifieile. Je suis trop mol pour dessein si épineux. A dire vrai, je ne suis pas encore arrivé à cette perfection d'habileté et galantise d^esprit que de confondre la raison avec l'injustice et mettre en risée tout ordre et règle qui rCaccord^ (ne s'accorde pas) à mon appétit : pour haïr la superstition, je ne me jette pas incontinent à l'irréligion. Si on ne fait toujours son devoir, au moins le faut-il toujours aimer et reconnaître : c^est trahison de se marier sans s'épouser... Un bon mariage, s'il en est, refuse la compagnie et conditions de l'amour, il tâche à représenter celles de l'amitié. C'est une douce société de vie, pleine de constance, de fiance et d'un nombre infini d'utiles et solides ofBces^ et obligations mutuelles (1).
« La touche d'un bon mariage et sa vraie preuve, regarde le temps que la société dure, si eUe a été constamment douce, loyale, et commode. En notre siècle, elles (les femmes) réservent plus communément à étaler leurs bons offices et la véhémence de leurs affections envers leurs maris perdus ; cherchent au moins lors à donner témoignage de leur bonne volonté : tardif témoignage et hors de saison ! ^\\&&prBuvmt plutôt par là qu'elles ne les aiment que morts : la vie est pleine de combustion; le trépas, d'amour et de courtoisie. Comme les pères cachent l'affection envers les enfants, elles volontiers de même cachent la leur envers le mari pour maintenir un honnête respect. Ce mystère n'est pas de mon goût : eUes ont beau s'écheveler et s'égratigner, je m'en vais à l'oreille d'une femme de chambre et d'un secrétaire. < Conmient étoient-ils? comment ont-ils vécu ensemble? » —
(1) Livre m, ch. v.
RABELAIB ET MONTAIGNE. 185
Il me Boavient toujours de ce bon mot de Tacite : Jaetantités mcarmt quœ minus dolent : leur rechigner est odieux aux vivants et vain aux morts. Nous dispenserons (permettrons) volontiers qu'on rie après, pourvu qu'on nous rie pendant la vie. Est-ce pas de quoi ressusciter de dépit, qui m'aura craché au nez pendant que j'étois, me vienne frotter les pieds quand je ne suis plus ? S'il 7 a quelque honneur a pleurer les maris, il n'appartient qu'à celles qui leur ont ri : celles qui ont pleuré en la vie, qu'elles rient en la mort, au dehors comme au dedans. Aussi ne regardez pas à ces yeux moites et à cette piteuse voix, regardez ce port, ce teint et l'embonpoint de ces joues sous ces grands voiles ; c'est par là qu'elles parleur françois (1).
c Un rhétoricien du temps passé disoit que son métiet étoit c de choses petites les faire paroître et trouver c grandes ». C'est un cordonnier qui sait faire de grands souliers à un petit pied. On lui eût &it donner le fouet en Sparte de &ire profession d'une art piperesse et mensongère... Ceux qui masquent et fardent les femmes font moins de mal, car c'est chose de peu de perte de ne les voir pas en leur natpreL.
c Cette farciesure est un peu hors de mon thème ; je m'égare : mais plutôt par licence que par mégarde ; mes faniasiês se suivent, mais parfois c'est de loing, et se regardent, mais d'une vue oblique. Les noms de mes chapitres n'en embrassent pas toujours la matière ; souvent ils la dénotent seulement par quelque marque... J'aime l'allure poétique, à sauts et à gambades : c'est une art, comme dit Platon, l^re, volage, démoniacle. Il est des ouvrages
(1) LiTie II, ch. XXXV.
186 LA REFOKME.
en Plutarque — Plutarque, c'est mon homme — où il oublie son thème, où le propos de son argument ne se trouve que par incident, tout étouffé en matière étrangère.... 0 Dieu ! que ces gaillardes escapades, que cette variation a de beauté!... Je vais au change (je donne le change) indiscrètement et tnmultuairement : mon style et mon esprit vont vagabondant de même. Il faut avoir un peu de folie, qui ne veut avoir plus de sottise (1)... Le parler que j'aime, c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche ; un parler succulent et nerveux» court et serré ; non tant délicat et peigné comme véhément et brusque... plutôt difficile qu'ennuyeux ; éloigné d'affectation, déréglé, décousu et hardi : chaque lopin y fasse son corps, non pédantesque, non fratesque (monacal), non plaideresque, mais plutôt soldatesque, comme Suétone appelle celui de Julius Caesar (2).
« Or je suis d'une taille nn peu au-dessous de la moyenne : ce défaut n'a pas seulement de la laideur, mais encore de l'incommodité à ceux là mêmement qui ont des commandements et des charges, car l'autorité que donne une belle présence (prestance) et majesté corporelle en est à dire... J'ai, au demauranf, la taille forte et ramassée, le visage non pas gras mais plein ; la complexion entre le jovial et le mélancolique, moyennement sanguine et chaude; la santé forte et allègre^ jusque bien avant en mon âge, rarement troublée par les maladies. J'étois tel, car je ne me considère pas à cette heure que je suis engagé dans les avenues de la vieillesse, ayant piéça franchi les quarante ans... Ce que je serai doréna-
(1) Livre III, chap. IX.
(2) Livre I. chap. xxv.
RABELAIS ET MONTAIQNE. 187
yant, ce ne sera plus qu^un demi-étre, ce ne sera plus moi, je m'échappe tons les joars et me dérobe à moi. D'adresse et de disposition» je n'en ai point eu... de la musique, ni pour la voix, que j'ai très inepte, ni pour les instruments, on ne m'y a jamais su rien apprendre. Â la danse, à la paume, à la luiete, je n'y ai pu acquérir qu'une bien fort légère et vulgaire suffisance; à nager, à escrimer, à voltiger et à sauter, nulle du tout. Les mains, je les ai si gourdes (maladroites) que je ne sais pas écrire seulement pour moi ; de &çon que, ce que j'ai barbouillé, j'aime mieux le refaire que de me donner la peine de le démêler ; et ne lis guère mieux : je me sens paiser aux écoutants : autrement bon derc. Je ne sais pas clore à droit une lettre, ni ne sus jamais tailler plume ni trancher à table, qui vaille, ni équiper un cheval de son hamois, ni porter à poing un oiseau et le lâcher, ni parler aux chiens, aux oiseaux, aux chevaux. Mes conditions corporelles sont, en somme, très bien accordantes à celles de l'ftme : il n'y a rien d'allègre, il y a seulement une vigueur pleine et ferme ; je dure bien à la peine, mais j'y dure si je m'y porte moi-même, et autant que mon désir m'y conduit. Autrement, si je n'y suis alléché par quelque plaisir, et si j'ai autre guide que ma pure et libre volonté, je n'y vaux rien ; car j'en suis là que, sauf la santé et la vie, il n'est chose pour quoi je veuUle ronger mes ongles, et que je veuille acheter au prix du torment d'esprit et de la contrainte... Extrêmement oisif, extrêmement libre, et par nature et par art, je prêterais aussi volontiers mon sang que mon soin. J'ai une âme libre et toute sienne, accoutumée à se conduire à sa mode : n'ayant eu, jusques à cette heure, ni commandant ni maître forcé, j'ai marché aussi avant et le pas qu'il m'a
pla ; cela m'a amolli et rendu inutile au service d'autrui, et ne m'a fait bon qu'à moi. Et pour moi, il n'a été besoin de forcer ce naturel paisant, paresseux et fainéant ; car, m'étant trouvé en tel degré de fortune, dès ma naissance, que j'ai eu occasion de m'y arrêter, et en tel degré de sens que j'ai senti en avoir occasion, je n'ai rien cherché, et n'ai aussi rien prms; je n'ai eu besoin que de la suffisance de me contenter... Peu de passions m'ont troublé le sommeil ; mais des délibérations, la moindre me le trouble... Aux événements, je me poiie virilement; en la conduite, puérilement; l'horreur delà chute me donne plus de fièvre que le coup. Le jeu ne vaut pas la chandelle : l'avaricieux a plus mauvais compte de sa passion que n'a le pauvre,... et il y a moins de mal souvent à perdre sa vigne qu'à la plaider. La plus basse marche est la plus ferme : c'est le siège de la constance ; vous n'y avez besoin que de vous ; elle se fonde là et appuie
tout en soi Quant à l'ambition qui est voisine de la
présomption^ ou fille plutôt, il eût fallu, pour m'avancer, que la fortune me fût venue quérir par le poing, car de me mettre en peine pour une espérance incertaine, et me soumettre à toutes les difficultés qui accompagnent ceux qui cherchent à se pousser en crédit sur le commencement de leur progrès, je ne l'eusse su faire... A quelque chose sert le malheur : il fait bon naître en un siècle fort dépravé; car, par comparaison d'autrui, vous êtes estimé vertueux, à bon marché : qui n'est que parricide en nos jours et sacrilège, il est homme de bien et d'honneur (1)... Nos mœurs sont extrêmement corrompues et penchent
(1) Montaigne dit aUlenn : d II me semble que nons ne pouvons jamais être assez méprisés^ selon nos mérites. ]>
d^ane merveilleose inclination vers Tempirement : tontefoiSy pour la difficulté de nous mettre en meilleur état, et le danger de ce croulement, ei je pouvois planter une cheville à notre roue et Tarréter en ce point, je le ferois de bon cœur... Le pis que je trouve en notre état, c^est rinstabilitéy et que nos lois, non plus que nos vêtements, ne peuvent prendre aucune forme arrêtée. II est bien aisé d'accuser d'imperfection une police, car toutes choses mortelles en sont pleines, et il est bien aisé d'engendrer à un peuple le mépris de ses anciennes observances : jamais homme n'entreprint cela qu'il n'en vînt à bout ; mais d'y rétablir un meilleur état en la place de celui qu'on a miné, à ceci plusieurs se sont morfondus de ceux qui l'avoient entreprins. Je fais peu de part à ma prudence de ma conduite; je me laisse volontiers mener à l'ordre public du monde. Heureux (le) peuple qui fait ce qu'on commande mieux que ceux qui commandent, sans se tormenter des causes ; qui se laisse mollement rouler après le roulement céleste ! l'obéissance n'est jamais pure ni tranquille en celui qui raisonne et qui plaide (1)...
c Je suis dégoûté de la nouvelleté, quelque visage qnMle porte ; et ai raison, car j'en vois des effets très dommageables : celle qui nous presse depuis tant d'ans (vingt-cinq ou trente ans, disait l'édition de 1588), elle n'a pas tout exploité ; mais on peut dire, avec apparence, que par accident elle a tout produit et engendré, voire et les maux et ruines qui se font depuis, sans elle et contre elle : c'est à elle de s'en prendre au nez :
Hea ! patior telis facta Tolneia meis ! (*2)
(1) LiTTB II, chap. XTll.
(2) Ovide. ^ Euais^lirtel, chap. xxii.
190 LÀ RIÉFOBME.
<r Le soin de s'augmenter en sagesse et en science, ce fat la première rolne dn genre humain ; c'est la voie par où il s'est précipité à la damnation étemelle ; Torgneil est sa perte et sa corruption ; c'est l'orgiieil qui jette l'homme à quartier des voies communes, qui lui ftit embrasser les nouvelletés, et aimer mieux être chef d'une troupe errante et dévoyée au sentier de perdition (ceci est contre les réformateurs) ; aimer mieux être r^ent et précepteur d'erreur et de mensonge, que d'être disciple en l'école de vérité, se laissant mener et conduire par la main d'autrui à la voie battue et droiturière (1)...
<c Ce n'est pas sans grande raison, ce me semble, que l'élise défend l'usage pramiscue (mêlé), téméraire et indiscret des saintes et divines chansons (les psaumes traduits par les réformés) que le Saint-Esprit a dictées à David. Il ne faut mêler Dieu à nos actions qu'avec révérence et attention pleine d'honneur et de respect... Ce n'est pas raison... de voir tracasser par une salle et par une cuisine le saint livre des sacrés mystères de notre créance... Ce n'est pas l'étude de tout le monde ; c'est l'étude des personnes qui y sont vouées, que Dieu y appelle ; les méchantSy les ignorants s'y empirent ; ce n'est pas une histoire à conter, c'est une histoire à révérer, craindre et adorer. Plaisantes gens, qui pensent l'avoir rendue palpable au peuple, pour l'avoir mise en langage populaire! Ne tient-il qu'aux mots, qu'ils n'entendent tout ce qu'ils trouvent par écrit ? Dirai- je plus ? Pour l'en approcher de ce peu, ils l'en reculent : l'ignorance pure, et remise toute en autrui, étoit bien plus salutaire et plus savante que n'est cette science verbale et vaine,
(1) Livie II, chap. xii.
BABELAIS ET MONTAIGNE. 191
nourrice de présomption et de témérité. Je crois aassi que la liberté à chacun de dissiper une parole si religieuse et importante, à tant de sortes dMdiomes, a beaucoup plus de danger que d^utilité (1)... j^
Trois sauvages, c ignorant combien coûtera un jour à leur repos et à leur bonheur la connaissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naîtra leur ruine... furent à Rouen du temps que le feu roi Charles neuvième y étoit... Je parlai à Tun d'eux fort longtemps... Sur ce que je lui demandai quel fruit il recevoit de la supériorité qu'il avoit panni les siens, car c'étoit un capitaine et nos matelots le nommoient roi, il me dit que c'étoit € marcher le premier à la guerre.... y> (Je lui demandai encore) si hors la guerre toute son autorité étoit expirée ; il dit qu'il lui en restoit cela que, quand il visitoit les villages qui dépendoient de lai, on lui dressoit des sentiers au travers des haies de leurs bois par où il pût passer bien à Taise. — Tout cela ne va pas trop mal : mais quoi ! ils ne portent point de haut de chausses (2)...
c... En la vertu même, le dernier but de notre visée c'est la volupté. Il me plaît de battre leurs oreilles de ce mot qui leur est si fort à contrecœur (3). Je me suis ordonné d'oser dire tout ce que j'ose faire, et me déplais des pensées impubliables : la pire de mes actions et conditions ne me semble pas si laide, comme je trouve laid et lâche de ne Toser avouer (4)... La sagesse a pour son but la vertu qui n'est pas, conmie dit l'école, plantée à la tète d'un mont coupé, raboteux et inaccessible : ceux
(1) LlTze I, chap. Lvi*
(2) LiTie I, chap. xxx.
(8) Lirre 1, chap. xix.
(4) livre m, chap. v.
qui Pont approchée la tiennent, au rebours, logée dans une belle plaine fertile et fleurissante, d^où eUe voit bien sous soi toutes choses ; mais si peut-on j arriver, qui en sait l'adresse, par des routes ombrageuses, gazonnées et doux fleurantes, plaisamment, et d'une pente facile et polie jsonune est celle des voûtes célestes. Pour n'avoir hanté cette vertu suprême, belle, triomphante, amoureuse, délicieuse pareillement et courageuse, ennemie professe et irréconciliable d'aigreur, de déplaisir, de crainte et de contrainte, ayant pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes ; ils sont allés, selon leur faiblesse, peindre cette sotte image, triste, querelleuse, despite, menacettse, mi' neusêj et la placer sur un rocher à l'écart, emim des ronces : fantôme à étonner les gens (1)... »
c Si me faut-il voir enfin s'il est en la puissance de l'homme de trouver ce qu'il cherche, et si cette quête qu'il 7 a employée depuis tant de siècles l'a enrichi de quelque nouvelle force et de quelque vérité solide... Le plus sage homme qui fut oncques, quand on lui demanda ce qu'il savoit, répondit : c Qu'il savoit cela qu'il ne sac voit rien »... L'ignorance qui se sait, qui se juge et qui se condamne, ce n'est pas une entière ignorance ; pour l'être, il faut qu'elle s'ignore soi-même : de façon que la profession des pyrrhoniens est de branler, douter et enquérir, ne s'assurer de rien, de rien ne se répondre... Vautil pas mieux demeurer en suspens que de s'infrasquer (s'embrouiller) en tant d'erreurs que l'humaine fantaisie a produites ? Yaut-il pas mieux suspendre sa persuasion, que se mêler à ces divisions séditieuses et querelleuses ? Qu'irai-je choisir ? « Ce qu'il vous plaira, pourvu que
(1) Livre I, chap. xxv.
RABELAIS BT MONTAIGNE. 193
c TOUS choisiBsiez. » Voilà une sotte réponse... Prenez le plus fiunenz parti, jamais il ne sera si sûr qn'il ne tous fiiille... De tontes les opinions humaines et anciennes, touchant la religion, celle-là me semble avoir eu le plus de vraisemblance et plus d^excuse, qui reconnaissait Dieu comme une puissance incompréhensible... De celles (des religions) auxquelles on a donné corps, comme la nécessité Ta requis parmi cette cécité universelle, je me feusse, ce me semble, plus volontiers attaché à ceux qui ado* roient le soleil... d*autant qu'outre cette sienne grandeur et beauté, c'est la pièce de cette machiné que nous découvrons la plus éloignée de nous, et par ce moyen si peu connue, qu'ils étoient pardonnables d'en entrer en admiration et révérence... Je vois les philosophes pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur générale conception en aucune manière de parler, car il leur faudrait un nouveau langage : le nôtre est tout formé de propositions aflSrmatives qui leur sont du tout ennemies ; de façon que, quand ils disent je doute, on les tient incontinent à la gorge, pour leur faire avouer qu'au moins assurent et savent-ils cela qu'ils doutent... Cette fantasie est plus sûrement conçue par interrogation : que sais-je 't comme je la porte à la devise d'une balance (1)... »
Tel fut Montaigne d'après Montaigne. Pour le connaître par le menu dans sa vie entière, depuis les fredaines de son jeune temps jusqu'aux coliques de sa vieillesse, il suffit de le laisser parler; nul n'a décrit avec plus de franchise et de fidélité ce < sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant qui est l'homme, » et qui fut Montaigne. Y mit-il, comme l'a cru Jean-Jacques,
(I) LÎTre II, chap. xir.
194 LÀ RÉFOBME.
de « la fausse naïveté », et, c en fidsant semblant d'avouer ses défauts, » eut-il grand soin < de ne s'en donner que d'aimables ?» On peut répondre qu'en tout cas, aux yeux du plus grand nombre, les Essais sont un livre de meilleure foi que les Confessions. « Quand je me confesse à moi-même religieusement, disait le gentilhomme périgourdin, je trouve que la meilleure bonté que j'aie a quelque teinte vicieuse. » Jean- Jacques n'a jamais fait d'aveu si franc. < Ce n'est pas pour la montre, disait encore l'auteur des Essais, que notre âme doit jouer son rôle ; c'est chez nous, au dedans, où nuls yeux ne donnent que les nôtres. » Au fond, c'était un sage, très ooD0er« vateur, aimant les natures tempérées et moyennef , peu digne des guerres civiles, eût dit Agrippa d^Anbigné. Il fut plus d'une fois victime de sa modération, c pslaudé (écorché) à toutes mains, » guelfe su gibelin, gibelin au guelfe. Après sa mort, il inteigna encore et fâcha certains esprits qu'il inquiétait : c Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre ! Et cela, non pas en passant et contre ses maximes, comme il arrive à tout le monde de faillir, mais par ses propres maximes et par un dessein premier et principal ! Car de dire des sottises par hasard et par faiblesse, c'est un mal ordinaire, mais d'en dire par dessein, c'est ce qui n'est pas supportable. » Cependant Pascal écrit ailleurs : <: On ne peut voir sans joie, dans cet auteur (Montaigne), la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes et cette révolte si sanglante de l'homme contre l'homme... » Il semble un moment que Pascal va se livrer tout à fait, mais on sent qu'il se défie de cet esprit si mobile et i^ile, s'échappant si vite et si loin. « Il le traitait de pyrrhonien et l'accusait de ne penser qu'à mourir mollement et lâchement
BABELAI8 ET HOKTAIGKE, 195
par tout Bon livre (1). 3 Un antre, an contraire (le cardinal Dn Perron), déclare qne ce livre est le bréviaire des honnêtes gens. D'antres 7 onc vn dn stoïcisme ; d'antres, nne philosophie qni inspire c la nonchalance dn saint »; M. F. Bigorie de Laschamps déclare qne Montaigne fait croire à la vie étemelle. De Thon tronve en Ini nu homme franc ; M. de Sacy (de Port-Boyal) le traite d'épicnrien ; M. de Sacy (dn Journal des Débats) l'aime et le lit beanoonp, mais ne s'en vante pas ; Tancien Balzac le lonait de savoir ce qn'il disait, tont en l'accnsant de ne pas tonjonrs savoir ce qn'il allait dire ; Nicole (à en croire La Bruyère) c ne pensait pas assez pour goûter nn antenr qui pense beaucoup ; > Malebranche € pensait trop subtilement pour s'accommoder de pensées qui sont naturelles. > De nos jours enfin, car on aurait trop à fiûre à
(1) Pascal était hanté par Montaigne; laa Pentéu naissent des Mluaù et en pins d'un lieu les reproduisent : a Plaisante justice qn'une rivière ou une montagne borne : rérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà (Pascal). ]> — <c Le trajet d'une rivière fait crime. QueUe vérité que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde qoi se tient an delà (Montaigne) I ]> — Et cette pensée entière n'est-eUe pM de Montaigne? c Chaque chose est ici vraie en partie, fausse en paitle^^ Rien n'est vrai, en l'entendant dn pur vraL Que dirat-on qui soit bien? 1a chasteté? Je dis que non, carie monde finirait. Le mariage? Non, là continence vaut mieux. De ne pas tuer? Non, car les désordres seraient horribles et les méchants tueraient les bons. De tner? Kon, car cela détruit la nature. Kons n'avons ni vrai ni bien qu'en partie et mêlé de mal et de faux. ]> Non, cette pensée est de Pascal (Edit. Molinier, 1, 15S). — Au reste, le cadet avouait ses emprunts et les excusait dans sa préface : a Ce n'est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce qne j'y vois... Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau, la disposition des matières est nouvéUe; quand on joue à la paume, c'est une même balle dont joue rnn et l'autre, mais l'un la place mieux. »
i^ecueillir tons les témoignages , Saint-Marc Girardin a déclaré Montaigne nn peu égoïste, sceptique et doutant en un temps où Ton s'entr'égorgeait pour des opinions, dilettante en morale et remuant tout sans rien renverser, trop paresseux pour fiure un choix et un triage parmi les croyances : enfin quiétiste en politique et en religion, a: dédaigneux des formes au point de les maintenir j». Sainte-Beuve a dit le mot définitif : m C'est le Français le plus sage qui ait jamais existé (1) ; » en ajoutant le « plus Français » on ne serait que juste. Chez d'antres, en effet, la langue est plus gauloise, moins gasconne, mais Tesprit français qui, même dans ses pétulances et ses turbulenceSy a seul appris des anciens Part de se modérer, de se contenir ; m ces arrêts ronds et nets, où Ton reconnaît la force d'un bon cheval ; y> cette gaité du bon sens qui s'ingénie à rester dans le vrai, même aux heures de licence et de folie ; le nil nimis, le quod decet qui tient la fantaisie en bnde, et l'empêche de s'abattre aux endroits scabreux ; le talent de tout dire sans choquer, de passer entre les gouttes, de glisser comme chat sur braise, de prouver qu'on aime la modestie même en choisissant telle c sorte de propos scandaleux d, voilà qui appartient en propre à Montaigne. Aussi, bien qu'il eût écrit le moins chrétien de tous les livres, reçut-il l'honneur, à Rome, de baiser la mule du pape Grégoire XIII, qui l'exhorta paternellement à «c continuer la dévotion qu'il avait toujours portée à l'Église » et lui conféra le titre de citoyen romain.
Montaigne sortit donc de France et arriva d'emblée un peu partout, chez les esprits pensifs aimant la sagesse
(1) Nouveaux lundis^ II, 177.
aisée et pratique. Traduit en anglais par un Italien (6io* vanni Florio), il était déjà populaire outre Manche aux premières aimées du dix-septième siècle. Samuel Daniel disait de lui en 1602 : c Notre prince Montaigne ou plutôt notre roi. » Cette traduction parvint sous les yeux du premier dramatiste anglais et le conduisit peut-être à Plutarque. En tout cas, on possède encore le Montaigne anglais qui appartint à Shakespeare et qui fut annoté de sa main. C'est ainsi que Babelais d'abord et Calvin, puis Ronsard, Amyot, Du Bartas, enfin Montaigne, relevèrent la France, un peu dédaignée et négligée depuis Jean de Menng, au rang de grande puissance littéraire.
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CHAPITBB ir.
LE Tasse.
I. — La Réfonne en Italie et la réaction. — Le Concile de Trente. — L'Index. — Les Jétnites.