III. — La jeunesse dn Tasse
lY. — La Jértualem délivrée.
T. — Le déclin du Tasse.
Ainsi la Réforme, en France, éveilla, remua quantité d'esprits qui, pour la plupart, devaient la quitter et la combattre ; en Espagne et en Italie, elle n'eut guère d'autre effet que de susciter une puissante réaction. Rome se fit longtemps prier pour y prendre garde : on ne vit d'abord, dans la révolution religieuse, qu'une querelle d'Allemands entre augustins et dominicains : tel était l'avis de Léon X qui se contenta d'excommunier les mauvais payeurs d'indulgences. <c Et cependant, écrit Bonivard, fallut que se trouvftt vrai le dit du sage : l'extrémité de joie est commencement de tristesse et ne peut demeurer aucune chose trop haut longuement, car ce pape fib plus de bien que n'avait fait aucun de ses prédécesseurs, non pas
de soi-même^ mais par accident, car de son malfait advint bien 9 mais comment ? Tous ses prédécesseurs avaient toujours tenu les Allemands pour bétes, si que le pape Jules les appelait j!?^(^m campi, et à bon droit, car ils se laissaient à eux bâter et chevaucher comme beaux ânes en façon ou les menaçant des coups de bâton d'excommuniementy ou les alléchissant pour leur présenter des chardons de pardons, ils les faisaient trotter au moulin et de là leur apporter tant de farine qu'ils voulaient ; mais ce pape Léon pour trop presser Tâne et le charger, il le fit ruer et verser le sac duquel il Pavait trop chargé ; ce âne s'appelle Martin comme tous les ânes ; de son surnom Luther (1). »
Léon X ne vit donc pas qu'au delà des Alpes la Réforme serait une insurrection nationale et une transformation religieuse. Ce pape ingénieux ne connaissait bien que son pays oii le mouvement ne pouvait réussir, parce que, dans son pays, il n'y avait plus rien de religieux et de national. La Renaissance était allée jusqu'à l'antiquité pour combattre le moyen âge ; elle ne pouvait revenir sur ses pas, ni s'arrêter à mi-chemin, ni se tenir à mi-côte en donnant des deminsatisfactions à la raison et à la foi» D'autre part les politiques ne sentirent point le parti qu'ils pouvaient tirer du soulèvement religieux ; Guichardin, on l'a vu, ne s'en douta que bien tard et n'osa le dire à personne. Un seul homme eut, dans sa vie active et militante, l'idée d'exploiter la Réforme au profit de l'indépendance et de la liberté : ce fut François Burlamaqui, citoyen lucquois (2) : il périt sur l'échafaud, très brave- Ci) François Bonivard, Advù et devis de la source de ^idolâtrie. (2) ËRNB8T0 Mabi, / Btirïamacchi, 1876.
ment, en homme qui avait appris I*héroïsme dans Plntarqae.
G^est ainsi qa*en Italie, privée d^appoi politique et de base religieuse, la Réforme ne produisit que des agitations stériles et de longues persécutions. Quelques livres luthériens importés à Pavie par un libraire (dès Tan 1519) ; des conciliabules à Naples autour d*un gentilhomme espagnol 9 Jean Yaldès, c très noble chevalier de César, encore plus noble chevalier du Christ ; > une colonie de Yaudois établie en Calabre ; une académie de courtisans, réformés à huis-clos, groupés à Ferrare autour de Renée de France ; enfin une chapelle fondée à Lucques et desservie par le plus sage des savants, Pierre Martyr : voilà toute la réforme italienne. La répression fut prompte et dure; une jeune femme très lettrée. Olympe Morata (1), qui, sauvée de Tincrédulité par la Réforme, adressait à Dieu des vers grecs et latins, dut émigrer en Allemagne où elle connut toutes les misères ; la duchesse Renée, séparée de ses enfants, isolée, humiliée, fat forcée, dit-on, d'aller à la messe; les assemblées de Naples furent dissoutes; les Yaudois des Calabres, massacrés; les réformés de Lucques, persécutés jusque dans Texil; les réformateurs Pierre Martyr, Socin, Gentil, Bernardin Ochin, réduits à fuir pour échapper au bûcher ou à la potence ; ceux qui restèrent, Gameseochi, Aonio Paleario, d'autres encore, condamnés au feu : on les pendait quelquefois avant de les brûler. Ainsi finit en Italie la révolution religieuse.
Il y eut pourtant un essai de réforme intérieure ; tout en livrant aux flammes les calvinistes et les luthériens,
(1) JULBS BONHBT, Olympia Morata, 1856.
202 LA BÉFOBME.
on sentait qu'à certains égards ils avaient raison. Le Concile de Trente essaya de faire leur besogne et y réussit en partie. Ce concile a été diversement jugé par les historiens qu'il a produits. L'un d'eux, le frère Paul, Paolo Sarpi, de Venise, avait étudié toutes les sciences, même la théologie, sans trop se compromettre : il se disait catholique en gros et protestant en détail. C'était un petit homme très doux, très simple, vivant en ascète, sans plus manger que ne &it un oiseau; de plus, patriote obstiné, acharné ; ^ quand il eut à défendre son pays , il devint plus grand que le doge i>. Son HUtoire du Concile de Trente est un récit tout uni, sans phrases, ne donnant que des faits sans avoir l'air de prendre parti pour personne, et présentant ainsi, comme une comédie d'intrigue étonnamment frivole, les solennelles délibérations qui devaient fixer à tout jamais le régime religieux de la catholicité. D'autres historiens (notamment le jésuite Pallavicini) relevèrent le concile en citant d'autres faits, non moins exacts peut-être, et en accompagnant leur récit de beaux gestes oratoires. Il est à supposer que tous les deux eurent à moitié raison. Des critiques patients, après les avoir confrontés avec soin, les ont trouvés d'accord sur les choses essentielles : il n'y a guère entre eux qu'une différence de point de vue et de couleur.
Le frère Paul, défendant Venise, fut constamment protégé, honoré même en son pays. Il est vrai qu'on l'assassina un beau soir (5 octobre 1607), au moment où il rentrait dans son couvent, mais il ne mourut pas de la blessure. Ayant touché le stylet qui l'avait frappé, il le fit suspendre au crucifix de l'élise des Servites avec cette inscription : DeiFUio Uheratori, Après sa mort (1623), le peuple l'honora comme un saint, parce qu'il avait sauvé
rhonnenr et les droits de Venise. Son dernier mot, adressé non pas à son ftme, mais à sa patrie, fut celui-ci : Eêto perpétua.
Le Concile de Trente avait prononcé la rupture définitive de l'Église avec la Réforme et la Benaissance. Avant cette rupture, en Italie (1), la théologie et la philosophie vivaient Tune à côté de Tautre sans trop se gêner, à peu près comme le classicisme et le catholicisme; les plus fortes hardiesses faisaient leur chemin , à Tabri d'une clause commode, ealva lafedé, déclarant qu'elles ne touchaient point à la foi. C'était comme un compromis tacite qui permettait au monde de se pousser en avant , sans trop de secousses. Après le concile, plus d'équivoque possible : d'un côté la raison, la science, la conscience armées de tous leurs droits, de l'autre l'Église qui s'était mise enfin d'accord avec la monarchie ; le pape et le roi, appuyés désormais l'un sur l'autre, consacrés l'un par l'autre, inviolables, indiscutables, s'immobiliseront.
Mais l'autorité ne pouvait s'imposer aux esprits de la Benaissance ; il était aussi impossible de restaurer la foi que de commander la vertu. Tout ce qu'on put obtenir, ce fut l'observance des formes : en termes plus francs , l'hypocrisie. On érigea en règles de sagesse la dissimulation, la fausseté dans le langage, dans la conduite publique et privée, immoralité profonde qui enleva toute dignité à la vie, toute autorité au for intérieur. Les classes cultivées, incrédules et sceptiques, se résignèrent à cette vie en masque aussi aisément qu'elles s'étaient accommodées à la domination étrangère. Quant aux plèbes, elles végétaient. Grâce à cet état d'acquiescement passif
(1) De SanctU, Setftembrini, etc.
204 LA RÉFOEME.
et de somnolence morale, tous les genres de réaction pu* rent sévir impunément, et Ton vit paraître V Index librotum prohibitarum, cette revanche du Moyen Age restauré sur la Renaissance qui avait inventé Timprimerie.
Avant Paul lY (Garaffa), la Sorbonne, et avant la 8orbonne, Charles-Quint, avaient déjà catalogué les produits défendus de la presse ; mais quand Tordre de ne pas lire vint de Rome, il fut exécuté avec plus de soumission qu'on ne croirait. Il y a là un fait littéraire dont les conséquences ne sont pas encore assez connues. L'Index de 1559 mit en interdit soixante et une imprimeries et dé« fendit de lire tout ouvrage qui en sortirait dorénavant, quelle qu'en fût la matière. Un bon catholique, Latini, écrivait à ce propos : « A quoi rêvez-vous, de vouloir publier de nouveaux ouvrages, à l'heure où on nous interdit presque tous les ouvrages existants? Ou je me trompe, ou parmi nous on ne trouvera de longtemps personne qui ose écrire autre chose que sa correspondance (1). » L'un des premiers livres défendus fut le Nouveau Testament annoté par Érasme, l'humaniste aimé de Léon X. Puis Machiavel et tons ceux qui avaient attaqué la papauté, ne fut-ce qu'en son pouvoir temporel ; enfin, un peu tard, les auteurs obscènes, pas tous cependant; Straparole, fiandel, Firenzuola et beaucoup d'autres furent épargnés. Boccace, il est vrai, parait au nombre des interdits, mais seulement donec carrigatur; on ne le jette donc pas au feu, on l'expurge ; on supprime dans ses contes la pointe hérétique en y laissant la pointe grivoise qui ne peut faire de mal. Chaque fois que les cen-
(1) Ch. Dejob. De riti/luence du concile de Trente sur la littérature et les beaux-arts chez les peuples catholiques, 1884.
sean c renoontient un membre da clergé dans une intrigue compromettante, ils le changent, d'un trait de plume, en un étudiant, en un professeur; ils transforment les abbesses en bourgeoises ; en un mot, ils sécularisent les moines séducteurs et les nonnes galantes, i» C'est un défenseur de l'Église et du Concile, M. Ch. Dejob, qui a écrit cela.
Il est aisé de voir ce qui résulta de ces prohibitions : ignorance presque partout, çà et là désobéissance ou hjpocrisie. De plus les presses émigrërent dans les pays informés : en AUemagne, en Hollande, en Suisse. Aussi fut-ce en partie pour garder ses imprimeurs, dont l'industrie était fructueuse, que Venise se mit en lutte avec Rome et passa quelque temps pour une ville de liberté.
Avec le Concile de Trente et l'Index, vinrent les jésuites. Ici encore la critique voudrait désarmer ; même après avoir lu les livres récents des contradicteurs (1), on ne peut qu'admirer dans Ignace de Loyola l'une des plus grandes figures du seizième siècle. Ses portraits nous montrent un visage accentué, d'une forte ossature, des yeux petits mais brillants et perçants, le nezaquilin, la bouche énergique, la lèvre inférieure un peu forte, le teint olivâtre ; tout cela, joint à la maigreur de l'ascète, devait frapper les yeux. Ignace avait, de plus, se croyant élu de Dieu, l'autorité de la conviction, le zèle ardent, l'exaltation mystique, des rêveries maladives, une volonté de fer, une invincible ténacité dans l'action et dans la souffrance, une certaine tendresse dans la piété ; l'observation et la divi-
(1) Der JêÊuUen^Orden^ etc., charakUrisirt wm D' Johannes Huber, 1878 (tnd. fnmç. de A. Marchand, 187ô.) — La Cantre-révoltaion rtliffiemêe au êeizième tiède, par Hartin Philippson, prof, à rUniyersité de BmzeUM, 1884.
nation; des superstitions étranges avec une rare finesse , une étonnante sûreté de coup d*œil ; Fesprit d'entreprise poussé jusqu'à la témérité, incapable de défaillance; le don de connaître les hommes et Tart de les mener ; beaucoup de vigueur et de séduction, et par-dessus tout cela, le génie de Torganisateur et du stratégiste. En le regardant de trop piès efc d'un côté seulement, on n'a su voir qu'un fou, un saint ou un masque ; en réalité, c'était un homme très supérieur aux autres, un digne contemporain de Calvin et de Luther, auxquels il ressemUait en plus d'un point. Sincère, convaincu, tout à son œovxe^ il savait, comme Calvin, repétrir les hommes à son image e^ les faire marcher à son pas ; de Luther il avait les tourments intérieurs, les tempêtes, les extases. A Manrese, dans un couvent de dominicains et non, comme on l'a dit, dans une caverne, il passa bien des jours à se macérer, à se flageller, ne vivant que de pain et d'eau, se croyant damné, tenté de se jeter par la fenêtre. Seulement il fut tiré de cette crise par des visions plus douces où il contemplait les anges ; Loyola en sortît cramponné à son dogme : la rémission du péché par Jésus-Christ.
Toutes les qualités d'imagination et d'observation, portées si loin par Loyola, se trouvent dans ses Eonerdees spirituels, qui sont comme une méthode d'entraînement mystique. La. doctrine et la discipline du maître se résument en deux mots : croire aveuglément, obéir servilement, a se persuader que tout ce qui est ordonné est juste et dépouiller avec une entière soumission toute opinion, tout avis contraire... Ceux qui vivent sous la règle d'obéissance doivent se laisser conduire et gouverner par la Providence, laquelle agit parles supérieurs conmie s'ils étaient un cadavre qui se laisse porter où l'on
veut et manier en tout sens, comme le bâton do vieiUard qui obéit à oelni qni le tient, en qnelqne lieu qne celai-d le porte et quelque usage qu'il en fasse. » Ainsi obéissance passive, obéissance de cadavre. La société vent pour diar ciples non des vivants, mak dea morte; e» ^'dfe réclame et produit avant tout, c'est Fécrasement de la vo* lonté.
Tout cela peut être soutenu en pédagogie. Il est certain qu'avec leur système, les jésuites ouvrirent de bonnes écoles et eurent dans leur ordre des hommes distingués : Molina, Suarez, Bellarmin, Mariana, Bolland et les BollandisteSy on pourrait ajouter Bourdalone ; ils comptèrent parmi leurs élèves (en France seulement) François de Sales, Descartes, Corneille, Molière, Bossuet, Montesquieu, Diderot, Voltaire lui-même, et tous, même après avoir quitté non seulement le collège, mais aussi la doctrine de leurs maîtres, ont conservé d'eux un bon souvenir. Lamartine les appelait, en leur disant adieu :
Aimables sectateun d'une aimable sagesse.
Ces religieux avaient la qualité de leur dé&ut ; ils ren* daient tout aisé, plaisant, gracieux, même Tétude. A leurs élèves ils commandaient de ne pas se rider le front, ni sortent le nez, afin que la gaieté du dehors montrât la sérénité intérieure. On a écrit qu'ils formaient des docteurs pour tous les goûts. Il leur était permis d'être ascètes avec les ascètes, stoïciens avec les stoïciens, mais avec les autres, ils pouvaient librement attaquer « cette mélancolie qui se moque de tout par une gravité sombre et pédantesque ». Tels sont les termes exprès du P. Garasse, qui donnait le fouet à Charron. Ainsi ces religieux pleins de charme ne forçaient pas, mais séduisaient les
esprits à Tobéissance passive ea mettant partoat de Tagrément, jusqne dans Tinscription de lenrs collèges. Domino mtmsqiiê sacrum. C'est ponrqnoi Montesqaien disait en parlant d'enx non sans crainte ou du moins non sans pmdence : c II sera tonjonrs beau de gouverner les hommes en les rendant heureux. }»
Malheureusement, avec l'Inquisition, avec Tlndex, avec toutes les réactions religieuses et politiques, la société concourut à Teffacement de la pensée qui amena Textréme ornementation de la forme ; on cacha sous des paillettes la ténuité de Tétoffé qui s'effilait. Ce que les Italiens appellent six-centisme (jseicentismo) n'est pas une épidémie qui se déclara vers l'an 1600 : elle sévissait déjà un peu partout dans la seconde moitié du seizième siècle. Avant le marinisme, le gongorisme, le conceptisme, l'euphuisme, l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, même la France en étaient infestés. D'où est venu le mal ? se demandent aujourd'hui plusieurs Italiens. — D'Espagne sans doute. N'y eut-il pas là de tout temps une littérature fastueuse et fanfaronne comme la langue, une emphase et une jactance qui portaient beau? C'était dans la race avant môme qu'elle parlât castillan. Les deux Sénèque et Lucain étaient Espagnols, et aussi Quintilien, qui avait bien dans sa diction quelque phosphorescence. Cicéron disait : Cordvbœ naiispoetispingue quiddam smantihw atqueperegrinum.
Les Espagnols subirent, de plus, l'influence des Arabes qui furent eux-mêmes des précieux : un de leurs défauts
était ralloDgement infini des métaphores, c Quand ils en tiennent une, ils ne la lâchent pas, » a dit un voyageur récent, M. De Amicis, revenant du Maroc. On trouve non seulement chez leurs poètes, mais encore chez leurs historiens, des phrases comme celle-ci : a: Le fil dont Témir se servait pour enfiler les perles variées du collier de sa puissance. » N'est-ce pas déjà le maniérisme de six-centiste italien : c Sur la place publique de votre attention je ferai danser Tonrs de mon éloquence (1) ? i>
Vinrent après les Provençaux, qui s'inspirèrent des Arabes : il y a chez eux bien des mièvreries, comme dans les vers amoureux de tous les temps. Pétrarque n'en était pas exempt : on ne connaît que trop ses jeux de n\ots sur le nom de Laure, et cette définition de l'amour :
Ou mort TiTaiite on mal délicienxi
ce qui nous conduirait aux c mortes morts » de Montaigne. Dante lui-même (plus rarement) a été pris en flagrant délit de mignardise : n'a-t-il pas comparé le paradis à un cloître dont Jésus-Christ est l'abbé ? Ces façons de parler ne lui venaient pas d'Espagne.
On peut ajouter qu'en Italie, même au plus beau temps de la Renaissance, on trouve de ces jolivetés impertinentes, notamment chez l'Arétin (1492-1557) : « N'ensevelissez pas mes espérances dans le tombeau de vos promesses menteuses. — Je vais pêcher dans le lac de ma mémoire avecl'hameçon de ma pensée. — Arrêtons avec le mors de la prudence la bouche ardente de la jeunesse. —
(1) Sulla piazza délia voHra aUemione farà ballar Porto délia tnta e/o^veiura. Voir là-desstu, dans la Nuova Antologia (15 octobre 1882), an article de H. Franoesco d*Ovidio : SecerUismo-Spagnolismo. T. II. 14
Vous jetez les bûches de votre courtoisie dans le foyer brûlant de mon amitié. »
Or, du temps de l'Arétin, il n'y avait pas encore d'Espagnol en vue. On se rappelle que Charles-Quint dédaignait la littérature de son royaume et ne lisait volontiers d'autre langue que l'italien. Cervantes (qui d'ailleurs n'eut rien de précieux) ne vint au monde qu'en 1547 ; Lope de Yega en 1562; les autres sont postérieurs; les Cona^tos esperittuiîes de Ledesma parurent en 1600; on avait déjà depuis longtemps ce le clinquant v du Tasse. Gongora, qui vécut jusqu'en 1627, ne fit du gongorisme que lorsque le cavalier Marin avait déjà fait du marinisme : les Rime amorose de ce dernier sont de 1602.
Nous retrouverons tout ce monde, a mo tempo y quand nous assisterons à la lutte de l'esprit français contre le goût d'outre-mont, de Pascal àBoileau,sous MoUère. Pour le moment, sans rejeter tous les torts sur aucun pays, on peut noter le fait suivant. L'art, en vleOlissant, volontiers se surcharge ou s'enjolive : il va du dorique à l'ionique et de l'ionique au corinthien; du simple au rayonnant et du rayonnant au flamboyant ; le style fleuri est toujours un signe de décadence. Il y a de plus, dans toutes les httératureS; un beau moment : celui où l'écrivain, même le poète, a quelque chose à dire. A ce moment-là, c'est l'idée qui domine et cette idée cherche pour s'exprimer le mot le plus simple et le plus clair. Quand l'idée ne domine plus, c'est la draperie qui devient l'essentiel, c'est bientôt la bijouterie. Or, en Italie, depuis la chute de Florence et le triomphe de Charles-Quint , on vécut en pleine réaction politique et religieuse ; il ne fut plus permis de penser pour soi. On n'écrivit plus que pour écrire : de là l'importance énorme qui fut donnée aux questions de forme, de
grammaire, de langue, de mesnre, de nombre, etc., etc. De là aussi ce qu^on a voulu appeler « le style jésuite ».
Est-ce bien le mot juste et faut-il attribuer à Técole d'Ignace un mal dont souffrait déjà Pétrarque, et avant lui les Arabes et leurs élèves les troubadours ? Assurément non, mais on peut dire que les jésuites encouragèrent puissamment le goût de la verroterie. Un de leurs beaux esprits a dit qu'ils réduisirent Téthique à un mot : c Obéissez! » et Talphabet à quatre lettres 0. B, I. C. Ainsi comprimées, la conscience, la pensée, Timagination, ne pouvaient ouvrir leurs ailes; elles étaient donc réduites à lustrer leurs plumes et à &ire la roue, comme des oiseaux de basse-cour.
Qui a lu dans le catéchisme du Père Yogler un chapitre intitulé : c Amusements des enfants ? :» On y trouve ce dialogue : « Le jeu est-il permis dans votre société ? — Nous jouons toute la journée. — Jouez-vous aux cartes ou aux dés. — Ce sont les vauriens et les têtes de linotte qui jouent à ces jeux. — Vous jetez-vous des boules de neige ou de la boue ? — Les enfants mal élevés, les valets et les garçons d'écurie font de ces mauvaises manières... — A quoi jouez-vous donc ? — Nous élevons de petits autels, nous allons en pèlerinage, nous portons des croix, nous visitons des églises, les tombes des saints, nous chantons à vêpres, nous jouons à la poupée... — Qu'est-ce que ce jeu-là ? — Quand je mets le cher enfant Jésus à côté de moi... et qu'il me lance des baUons. — Qu'est-ce que ces ballons ? — Le ciel et la terre que je jette à mon tour à Jésus quand je m'en sers à sa gloire et à son honneur. 9 Cette pédagogie est critiquable, et aussi son goût et son style.
€ Les chevaliers de Jésus se font maîtres d'école ; ordre
nouveau, ils sont de leur siècle, ils savent quel langage il faut lui parler pour s'en faire écouter ; ils connaissent les besoins, les désirs inquiets qui le travaillent, et ils s'appliquent, non à les satisfaire, mais à les tromper. Ces magisters complaisants n'ont garde de heurter de front la Renaissance; mais ils savent si bien la prendre, qu'elle se réduit par leur conseil aux proportions d'un événement littéraire. De quoi s'agit-il après tout ? D'aller chercher dans Platon des rayons de lumière divine, de reconnaître la voix de Dieu dans les oracles de l'antique sagesse ? A Dieu ne plaise ! le concile de Trente et le vieil Aristote des scolastiques suffisent à satisfaire toutes les curiosités de l'esprit. Seulement il est bon de lire Virgile et Cioéron, pour apprendre d'eux à orner son langage et son style (1). »
Donc on laissa de côté tout ce qui pouvait agiter, remuer l'âme humaine : la métaphysique, la politique, la morale qu'on remplaça par la casuistique, pour n'étudier que la littérature décorative et la musique des mots. Enfin l'académie de la Crusca surgit; ce fut (le mot est de De Sanctis) le concile de Trente de la langue. Ce tribunal proscrivit les dialectes, déclara le toscan seul orthodoxe et traita l'italien comme s'il eût été du latin, c'est-à-dire comme une langue achevée et fermée : il ne restait plus qu'à en dresser l'inventaire, à partager les vocables en deux classes : les purs et les impurs, les élus et les damnés. C'est ainsi que l'italien, séparé de l'usage vivant, devint une chose morte. Hors de Pétrarque et de Boccace, point de *salut. Le choix des termes, la mélodie de la phrase devint l'unique préoccupation de ces têtes vides. On ad-
(1) Victor Cherbuliez, le Prince Vitale.
mirait tel prédicateur qui composait ses périodes au bruit du violon. La parole, isolée des choses, acquit une personnalité propre , devint par eUe-méme, non par ce qu^elle exprimait, belle ou laide, riche ou pauvre, de bonne famiUe ou de basse extraction. On recherchait, non le mot juste, mais le mot orné ; loin d'appeler les choses par leur nom, on les enveloppait de périphrases. Ce qu'on voulait avant tout, Sperone Speroni l'avoue, c'était ogni cosa can altrui voce adomare, c'est-à-dire parer le geai des plumes du paon. Tel fut le style des jésuites.
Et cette € pompe fleurie, » ils la portèrent dans tous les arts. € Ils ont un goût, comme ils ont une théologie et une politique : toujours une conception nouvelle des choses divines et humaines produit une façon nouvelle d'entendre la beauté : l'honmie parle dans ses décorations, dans ses chapiteaux, dans ses coupoles, parfois plus clairement et toujours plus sincèrement que dans ses actions et dans ses écrits. 9
Pour nous mettre devant les yeux la vérité de cette opinion, M. Taine (1) nous conduit au Oesùj qui est l'église des jésuites à Rome, et qui fut bâtie dans le dernier quart du seizième siècle, c La grande renaissance païenne s'y continue, mais s'y altère. Les voûtes à plein cintre, la coupole, les pilastres, les frontons, toutes les grandes parties de l'architecture sont, comme la renaissance ellemême, renouvelées de l'antique ; mais le reste est une décoration et tourne au luxe et au colifichet. Avec la solidité de son assiette et les rondeurs de ses formes, avec la pompeuse majesté de ses pilastres chargés de chapiteaux d'or, avec ses dômes peints où tournoient de grandes figures
(1) H.Taikb, Voyagt en Italie.
drapées et demî-nnes, avec ses peintures encadrées d'or onvragé, avec ses anges en relief qui s'élancent du rebord des consoles, cette église ressemble à une magnifique salle de banquet, à quelque hôtel de ville royal qui se pare de toute son argenterie, de tous ses cristaux, de son linge damassé, de ses rideaux garnis de dentelle, pour recevoir un monarque et &ire honneur à la cité. La cathédrale du moyen âge suggérait des rêveries grandioses et tristes, le sentiment de la misère humaine, la divination vague d'un royaume idéal où le cœur passionné trouvera la consolation et le ravissement. Le temple de la restauration catholique inspire des sentiments de soumission, d'admiration, ou du moins de déférence, pom* cette personne si puissante, si anciennement établie, surtout si accréditée et si bien meublée qu'on appelle l'Église. »
Ne dirait-on pas l'épopée du Tasse, la c: Jérusalem délivrée » traduite en pierre et en or ?
in.
Le Tasse, en effet, né à Sorrente en 1544, avait été élevé aux jésuites. Dix ans après , il rejoignit à Rome son père Bemardo, poète applaudi, puis à Bergame, à Urbin, à Venise, à Padoue, il fut choyé par des parents, des camarades, des lettrés ou des grands seigneurs, enfin en 1562 il publia un roman en octaves intitulé Rinaldo; l'enfant de dix-huit ans fut aussitôt célèbre.
On a cherché et trouvé bien des raisons pour expliquer l'hypocondrie qui devait assombrir plus tard le poète, on a oublié celle-là : la culture précoce, la production prématurée, les pommes vertes de la gloire mangées trop tôt.
Dès ce moment, le Tasse imberbe rêva de donner à son pays ce que TÂrioste et le Trissin n'avaient pu lui offrir^ on poème sérieux, héroïque, une Iliade ou une Enéide. A cet effet il se mit à étudier les règles et à les formuler ; il cherchait déjà le simplex et Vunitm, A Bologne, il composa les premiers chants de sa < Jérusalem i» qu'il intitulait alors le ÔoHfredo : plusieurs octaves de ce premier essai sont restées dans l'œuvre définitive. La même année ( 1562 : il avait encore dix-huit ans), 0 entra dans Padoue à l'académie des Eterm^ qui imprima ses poésies ; à vingt et un ans il était déjà au service du cardinal d'Esté, à qui, sur le conseil de son père, il avait dédié son Rinàldo.
Son premier séjour à Ferrare fut une longue suite de succès et de bonheurs ; il y arriva la veille d'une grande fête nuptiale et obtint d'entrée des faveurs, des privilèges, ne mangea point avec les autres c serviteurs », s'aasit bientôt à la table des maîtres, fut admis auprès des princesses, filles de Renée de France, qui, très ornées et un peu précieuses, tenaient cour d'amour, c L'amour, comme dit Ginguené, n'était pas alors seulement un sentiment et une passion, il était encore une science j» , une métaphysique très subtile qui aiguisait l'esprit et le passait au laminoir. Le Tasse, en ces réunions doctement galantes, eut un jour à soutenir cinquante propositions pareilles à celle*ci : c L'homme aime plus fortement et plus constamment que la f enmie. » Enfin, c'était encore un enfant gâté, trop heureux ; la mort de son père, en 1569, fut sa première épreuve : Bernard ne lui laissait rien, pas même de quoi lui élever un monument.
En 1570, le Tasse partit pour la France avec le cardinal ; en ce temps-là le voyage était long, périlleux, et on faisait son testament avant de partir. Celui du poète fut
très filial : il consacrait le bénéfice de ses œuvres (les <£ Poésies amoureuses i> et les trois premiers chants du Ootifredo) à l'érection du tombeau de son père, .C'était tout ce que le jeune homme pouvait léguer ; en quittant Ferrare, il avait dû laisser des chemises en gage. Son voyage ne lui rapporta guère ; il s'en revint avec l'habit qu'il portait au départ ; on dit même qu'il dut emprunter un écu à une dame de Paris. Cependant, par fierté peutêtre ou par philosophie, il refusa les présents de Charles IX auquel il avait été présenté comme le chantre de l'héroïsme finançais. Il réussit à cette cour où le roi se piquait de poésie et où Desportes gagnait une abbaye avec un sonnet : il n'y a point de stance de Torquato (remarque à ce propos Balzac) qui ne vaille autant pour le moins que le sonnet de Desportes. Le poète italien vit Bonsard, son aîné en gloire, et le consulta sur le « Godef roy » ; il devait le louer plus tard (dans son dialogue des ^ Idoles d) et le mettre à côté, même un peu au-dessus d'Annibal Caro, ce qui voulait dire quelque chose. Le Tasse dut quitter la France (on l'assure du moins) à cause de son franc parler : il trouvait Charles IX trop doux pour les huguenots (un an avant la Saint-Barthélémy) et lui reprochait de pactiser avec le roi de Navarre. Il revint en Italie en 1571 ; à la fin de l'année il était à Bome où il baisa la mule de Pie Y qui fêtait alors la victoire de Lépante. Y eut-il alors chez le poète un éveil ou un réveil de zèle religieux ? On peut croire, en tout cas, que cette victoire éclatante remportée sur le Grand Turc dut exalter le chantre de Godefroi qui était alors en train de délivrer Jérusalem.
A Ferrare, où il retourna bientôt, il entra au service du duc Alphonse qui lui fit une pension, et il mena une vie de fêtes et de plaisirs. Ces quatre années (1571-1Ô75)
furent pour lai comme mi paradis terrestre précédant le purgatoire et Tenfer : il travaillait en même temps à ses chefs-d'œuvre, Tépopée de JirusaUm et la pastorale diAminta; cette idylle dialoguée fut représentée en 1578.
Fut-ce un genre nouveau inventé par le Tasse ? Sans remonter jusqu^au livre de Buth et au Cantique des cantiques, on trouve quantité d'anciens, Théocrite en téte, qui s'inspirèrent de la vie des champs ; Virgile fit parler noblement les bergers et revêtit les forêts d'une dignité consulaire (I) ; les Italiens, Politien entre autres, avaient développé Pologne en drame pastoral. Le Tasse n'eut donc rien à inventer ; la matière était fournie depuis longtemps, le ton donné par d'autres. Une fable amoureuse, romanesque, tout en dialogue et en récits, sans action apparente, mettant en scène de simples bergers, mais des bergers fils de dieux, aux sentiments élevés, au langage soutenu : tel fut le genre adopté par le Tasse et imposé depuis lors par son talent et son succès aux poètes de tous les pays, Guarini l'imita tout d'abord dans le Pastcr fido^ puis les Espagnols, les Français, les Anglais auront des pastorales. Qui sait si la vogue du drame lyrique, la seule poésie qu'on supporte encore au théâtre, n'est pas en grande partie venue de là ?
Ce qui nous frappe dans VAminta^ surtout si nous le comparons à la Jérusalem, c'est la simplicité, la fluidité du style. Ceux qui parlent ne sont pas, quoi qu'on ait dit, des bergers héroïques, ce sont les dames et les cavaliers de la cour de Ferrare assemblés dans l'île du Belvédère, que le poète désigne assez clairement. Dans ce monde il introduit, sous le nom d'Elpin, le Pigna, secrétaire et fa-
(1) Si canimtu tyîvat, tyivœ iitU contule dignœ*
vori du dnc ; il 8*7 met lui-même en scène bous le pseudonyme de Tircis : Thabit pastoral n'est donc qu'un costume de mascarade. Le faux Tircis raconte rentrée du Tasse à cette cour :
.... Et par hasard, Quand j'approchai de rhenreuse demeure^ H en sortait des voix sonores, douces De cygnes et de nymphes, de sirènes, De sirènes célestes; des musiques Suaves, claires et tant d'autres charmes Qu'étonné, jouissant et admirant.
Longtemps je m'arrêtai. Là, sur le seuU, Se tenait, pour garder ces belles choses, Un homme à l'air magnanime et robuste, Tel qu'on ne sut me dire s'il était Ou meilleur capitaine ou (meiUeur) cheyalier. H m'accueillit, à la fois grave et bon. Avec une royale courtoisie.
Lui g^nd, illustre, moi petit, obscur.
Que yia-je alors? qu'ai-je éprouvé? Je vis Des déesses, des nymphes sveltes, beUes, Des Orphées, des Linns, d'autres beautés Sans voile, sans nuage, comme aux yeux Des Lnmortels paraît la vierge Aurore Semant l'or et Targent sur les rayons, sur les rosées ; Je vis Fhébus et les Kuses répandre Leur féconde lumière ; entre les Muses Je vis Elpin assis. En ce moment Je me sentis plus g^rand que je n'étais. Plein de vertu nouveUe et de nouveUe Divinité. Je chantai les héros.
Dédaignant la rudesse pastorale, Et bien qu'ensuite on me vît revenir Dans les forêts, je retins quelque chose De cet esprit sublime, et ma musette Ne sonne plus humble comme autrefois.
LE TASSB. 219
HaU d'une voix ploi fière et ploB sonore, Émnle des clairons, xemplit les bois (1).
(1) .... ▲ caso
Passai per là doT* è '1 felice alborgo. Qnindi nscian f aor yod canore e dolci B di cigni e di ninfe e di sirène, Di sirène celesti ; e n'ascian snoni Soayi e cbiari, tanto altro dUetto, Ch* attonito, godendo ed ammirando, Mi fermai buonapezza. Era su V nscio, Qnasi per gnardia délie cose belle, ITom d' aspetto magnanimo e robasto, Di cni, per qnanto inteei, in dabbio stassi 8' egli sia miglior duce o cayaliero ; Che con fronte benigna insieme e grave, Con régal cortesia invita dentro, Ei grande è 'n pregio, me negletto e basso. Oh ! che sentii I che vidi allora ! lo ridi Celesti dee, ninfe leggiadre e belle, Nnori Lini ed Orf ei, ed altre ancora Senza Tel, senza nube, e qnale e quanta Agi' immortali appar rergine Aurora, Sparger d'argento e d' or ruggiade e raggî ; E fecondando illuminar d' intomo :
Yidi Febo e le Huse ; e f ra le Huse Elpin sedere accolto : cd in quel punto Sentii me far di me stesso maggiore, Pien di nova yirtù, pieno di nova Deitade : e cantal guerre ed eroi, Sdegnando pastoral ruvido carme.
E sebben poi (com' altrui piacque) feci Ritomo a queste seWe, io pur ritenni Parte di quelle spirto : né già snona La mia zampogna umil, corne soleva ; Ma di Toce più altéra e più sonora, Emula délie trombe, empie le selve.
(^Aminta, acte I, scène il.)
Le Tasse heureux, Tenfant gâté de la cour de Ferrare, le poète applaudi de VAnUntaj est tout entier dans ces vers. Ils semblent écrits au meilleur temps de la Renaissance dans la langue de TArioste ou de Politien. C'est la forme souple, aisée, légère, ondoyante, flottant sur ridée comme une draperie antique. Cependant la c Jérusalem T> fut composée au même temps que VAminta; il n*est donc pas permis de chercher un autre homme dans l'épopée sérieuse, héroïque. Plus d'un critique, oubliant les dates, y a vu des peines d'amour, des pronostics de folie, bien plus : des fragments d'autobiographie sentimentale. Que de commentaires n'a-t-on pas imaginé sur la strophe où Tancrède gémissant semble atteint du mal de Séné :
J'irai aeul, en traînant mes tourments sur la terre
Et mes justes fureurs, vagabond, insensé ;
J'aurai peur de la nuit dont l'ombre solitaire
Dressera devant moi les torts de mon passé;
J'aurai peur du soleU éclairant ma misère,
Peur de moi-même ; — en vain je voudrai, plein d'effroi,
He fuir — je serai là, toujours, derrière moi (1).
On sait que Jean- Jacques Bousseau s'attribua l'octave et se disait en la répétant : € le Tasse a pensé à moi. >
(1) Yivrô fra i miei tormenti e fra le cure. Mie ginste furie, f orsennato, errante ; Paventerô l'ombre solinghe e scure, Che '1 primo error mi recheranno avante ; E del sol che scoprl le mie sventure, A schivo ed in orrore avr5 il sembiante, Temer6 me medesmo, e da me stesso Sempre fuggendo, avr6 me sempre appresso.
iGerusakmme, XII, 77.)
Beanooap d'aatres, plus modestes , ont écrit que le poète avait songé à lui-même; cependant, en 1575, Tannée où il acheva son poème, il n'était encore ni vagabond ni forcené, n'avait peur ni de la nuit ni du jour, et depuis son retour de Paris, n'avait guère eu d'autre désagrément qu'une fièvre quarte. D'où vient donc la distance énorme qui sépare la « Jérusalem > du « Holand furieux, » ces deux poèmes que les anciens manuels, classant les œuvres par genres, mettaient obstinément bout à bout ? C'est qu'entre l'un et l'autre il y a plus d'un demi-siècle, et dans ce demi-siècle, le grand événement religieux qui arrêta l'épanouissement de l'art italien, le concile de Trente.
Or, n'oublions pas que le Tasse enfant fut élevé aux jésuites. Certains critiques ne veulent attribuer aucune importance aux quelques années que le bambin passa près des révérends pères; les hommes de cabinet ne savent pas combien les premières impressions sont vives, surtout sur une âme inflammable, explosible comme était celle-là. Nous avons d'ailleurs un témoignage qu'on ne peut récuser, celui du Tasse lui-même. En racontant au marquis Oiacomo Buoncompagno, que les jésuites l'avaient fait communier à huit ans, bien qu'il ignorât encore la présence réelle du Christ dans la sainte hostie, il ajoute que néanmoins, c ému d'une secrète émotion, il devina le sacré mystère à la joie étrange qu'il sentit en lui ]». Voilà bien l'effet de cette préparation, de cet entraînement exercé sur les imaginations que surchauffait l'ascétisme. Plus tard, sans doute, enlevé aux jésuites, il monta sur l'arbre
de la Bcienoe aux fruits défendus. <r II fut un temps, ô mon Dieu, s'écrie-t-il, où, plongé dans les ténèbres de la chair... je doutais si tu avais créé le monde, je doutais si tu avais doté Fhomme d'une âme immortelle, et si tu étais descendu sur la terre pour t*y revêtir d'humanité. » Toutefois, ils'en voulait de douter : il eût volontiers interdit oeapenséûsàsonintelligenceavidede chercher et de savoir^ il Teût voIcHitN» réduite à croire de bon gré tout ce que croyait, tout ce qu^enseîgnait l'Église. « A la vérité. Seigneur, je le désirais moins par amourpour toi et ton infinie bonté que par une crainte serviledespdnesétemelles. j» Et c'est ici que les traces de l'éducation premièreédatent aux yeux : le pénitent avoue qu'il entendait la trompette du jugement et la voix tonnante du Christ : <r Allez- vousen, maudits, dans les peines éternelles ! ]» Alors il prenait peur et allait se confesser et communier dévotement... Peu à peu , en fréquentant les saints ofSces, en récitant chaque jour des oraisons, il sentait sa foi s'affermir, et finit par se moquer de ses doutes, c Je n'osais, Seigneur, te demander de me ravir au ciel comme saint Paul, on de te montrer à moi face à face comme à Moïse ; mais je m'approchais de la nuée deirière laquelle tu te caches, et, me tenant au pied de la montagne des contemplations, les oreilles et les yeux purifiés, je cherchais à entendre cette voix qui prononce des paroles de pitié et à voir la montagne fumante et tout étincelante de foudres et d'éclairs. »
Voilà pourquoi le Tasse voulut écrire un poème religieux. Cependant il subissait toutes les influences de son temps, et son temps cherchait la correction^ la régularité, l'héroïque. Oui, l'héroïque, c'était l'héroïque avant tout qu'il s'agissait de trouver. L'Arioste, bonhomme écri-
vant selon son cœur, n'avait sa produire qn'nn roman, pas même : une fin de roman, poisqa'il achevait Tœnvre de Boiardo. Mais c Théroïque, ]» mais les règles, mais le simplex et Vunum : Homère, Virgile, Aristote, Horace !... Il s'agissait de donner à Tltalie nne Iliade, une Enéide, une épopée religieuse d'abord, pois faérofipie et sérieime ; voilà ce que devait èttelsc Jérusalem».
Elle ne fàt ni Ton ni l'autre, par la raison qu'en Italie il n'y svait plus ni sérieux ni religion. A la vérité, le poète essaya d'exploiter le merveilleux catholique et de représenter les deux camps armés de Loyola, la lutte entre le ciel et l'enfer, entre les anges et les démons ; il îmagîtiA un Pluton qui ressemblait au Lucifer de saint Ignace : il lui donna un aspect féroce d'une horrible majesté, une bouche vomissant des fumées de soufre et des flammes, il lui fit dire à ses démons : c Allez, allez véloces, entrez chez les fidèles, employez contre eux la force et la ruse ; que leur camp périsse et tombe en ruine, qu'il n'en reste plus rien (1). De plus il choisit un sujet que
(1) Onida maestà nel fero aspetto,
Terror n'accretoe e più saperbo il rende.... E in gniaa di voragine prof onda, S'apre la booca d'atro eangne immonda.
Qiial'i f nmi snlf arei ed infiammati, Efloon di Kongibello, è*! pazzo, e*l tnono, Tal dalla fera booca i neri fiati...
.... Itene o miei Fidi coDBorti, o mia potenza e foiza, Ite Teloci ed opprimete i rei...
Fra loro entiate, e in nltimo lor danno, Or la foiza s'adopri co or Tinganno.... Fera U campe e mini, e lesti in tatto, Ogni yestigio suo con Ini distmtto.
la guerre contre les Turcs venait de rafraîchir, les croisadeSy et dans ce sujet, outre les fastes de la maison d'Esté, il mit des messes, des litanies, des processions : tout Textérieur du culte. Mais où est le fond, l'esprit qui vivifie, la crainte et non la peur de Dieu, la haute moralité sans laquelle il n'y a pas de foi vivante ? Tous ces personnages, ou presque tous (Qodefroi n'est qu'une abstraction), composent un monde romanesque et voluptueux qui pratique et € fait le signe de la croix, i^ la religion n'est qu'une formalité, ne pénètre pas au plus profond du cœur, n'inspire pas la vie entière. La vierge Marie n'est qu'une muse qui, là-haut, dans le ciel, parmi les chœurs bienheureux, porte une couronne d'étoiles (1). Ce que les croisés vont chercher en Orient, ce sont des aventures ; certes, ils ont un mouvement d'enthousiasme en voyant apparaître la ville sainte, quand ils s'écrient tous d'une voix : Jérusalem ! Jérusalem (2) ! Mais ceci n'est qu'une réminiscence de l'Arioste qui, plus chrétien que le Tasse, .en apercevant la cité biblique, pense au Christ (8). Le Nazaréen ne joue aucun rôle dans la ce Jérusalem, j> les lieux sacrés ne
(1) 0 Husa tu che di caduchi allori Non clrcondl la fronte in Elicona, Ha su nel cielo, infra i beati cori, Hai di ateUe immortali aurea corona.
(2) Eoco apparir Oeruaaiemsi vede, Ecco additar Gemsalem si scorge, EcGo da mille Yoci unitamente Gkmsalemme salutar si sente.
(3) Al finir del cammino aspro e salyaggiOi DaU' alto monte alla lore rista oocone La santa terra, ove U supemo Amore, LaTô col proprio eangue il nostro errore.
rappellent an poète aucun souvenir évangélique : il n'y cherche ni la crèche de Bethléem, ni la maison de Lazare, ni le puits de la Samaritaine, ni le jardin des Oliviers, ni le Oo^otha. Tout ce qu'il demande au pays d'Abraham et de Jésus, c'est un paysage d'idylle où il puisse cacher son Herminie. On sent que l'auteur a fréquenté Sénèque et Virgile beaucoup plus que les évangélistes ; les saintes Écritures étaient pour lui l'Enéide, l'Iliade, les chefsd'œuvre du genre héroïque et sérieux.
Sut-il au moins trouver dans la a: Jérusalem ]» le sérieux et l'héroïque ? Extérieurement, mécaniquement, peut-être : ici encore, De Sanctis a exactement indiqué ses intentions. Chercher une action simple et une, le simplex et Vunum, sur laquelle tous les épisodes pussent converger ; placer au centre un protagoniste effectif, Godef roi de Bouillon, vrai chef et roi à la mode moderne ; humaniser le surnaturel en le rendant explicable et presque allégorique, anoblir les caractères, supprimer le comique et le grotesque, sonner le clairon du premier au dernier vers ; diminuer la part du hasard et de la force brutale pour augmenter d'autant celle de la force morale et du savoir ; donner au récit une apparence historique, une vraisemblance et une cohésion qui, en s'approchant de la perfection logique, produisît l'iDusion de la réalité : tel était le rôve du Tasse, rêve préconçu, longuement prémédité, largement exposé dans des poétiques préliminaires, vigoureusement débattu contre les critiques et marchant à sa réalisation, sans rien accorder au hasard, au caprice de la mise en œuvre, avec toute l'assurance, toute la ténacité d'un parti pris.
C'est pourquoi, si Ton voulait juger le Tasse d'après ses intentions, il faudrait déclarer que la c Jérusalem y> est une œuvre manquée. Elle n'est pas simple et elle n'est
LA. BÉFOBUE.
la ^erre contre les Turca venait de rafraîchir, les croi- Bades, et dans ce snjet, outre les fuies de k maison d'Esté, il mit des mesaee, des litanies, des processions : tont l'extérieur dn cnlte. Mais où est le fond, l'esprit qui rivifie, la crainte et non la peur de Dieu, la haute moralité sans laquelle il n'^a paa de foi vivante ? Tons ces personnages, ou presque tous (Godefroi n'est qu'une abstraction), compoeent un monde romanesque et voluptueux qui preCiqae et < fait le signe de la crois, > la religion n'est qu'une formalité, ne pénètre pas aa plus profond du coeur, n'inspire pas ta vie entière. La vierge Marie n'est qu'une muse qui, là-haut, dans le ciel, parmi les chœurs bienheoieni, porte une couronne d'étoiles (1). Ce que les croisiJB vont fhi'ivlier en Orient, oc sont des aventures; certes, ils ont un nionvement d'en thons ia^sme en voyant apparaître la ville sainte, quand ilss't^crieut tous d'une vois : JérUBaleml Jéni!<alem (2)! Mais ceci n'est qu'une rérainiseence A' l'Arioste ijui, pliza chrétien qne le Tasse, eu aperoeTBl* la cite bibli{]ue, pense au Christ (:i). Le Nazaréen ne JOM aucun rôle dans la a Jérusalem, > les lieux saO^ li*
O Uaia tu che di caduchi aiJor!
Non circondils troate ia Elicoai,
Ma Bii nel cielo, ii
Haï di Etoile Inimortali a
F.ccc) apparir GteruBilemBi »|
Ecco additar GeniaalflDi^
Ecco dn miUe vod
Ocraulvmi
tt TiSSÏ.
rappellent au poète aucun souvenir évaugélique ; il n'y cherche ni la crèche de Bethléem, ni 1» maison de Lazare, ni le puits de la Samaritaine, ni le jardin dea Oliviers, ni le Golgotha, Tout ce qu'il demande au pajB d'Abralmm «t de Jésus, c'est un paysage d'idjlle oii il puisse cacher aon Benninie. On sent ijue l'auteur a fréquenté Séu^ue et Virgile Ijeaucoup plus qne les évangélistea ; les saint*» Écritures étaient pour lui l'Enéide, l'Iliade, les chefsd'œuvre du genre héroïque et sérieus.
Sut-il an moins trouver dans lu n JéruBalem » le séiieus «t l'héroïque ? Extérieurement, mécaniquement, peut-être ; ici encore, De Sanutta a exactement indiqué ses iutentioDs, Chercher une action simple et une, le stmplex et Vunum, «arls/jnelle tous les épÏRodes pussent convei^r ; placer au centre un protagoniste effectif, (îodefroi de Bouillon, vrai chef et roi à la mode moderne ; biaD»mBer le surnaturel en le rendant explicable et pre<'qi»»U''wnrin»o., i(.H.()iirtBi conicti-i'e!», supprimer le wmiqvi'. ■ .imef
le clairon du prumior aa demiei ; ^,.^^^
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pas une ; tout Tintérêt se porte sur les épisodes, souvent inutiles et rapportés. Le protagoniste effectif, Godefroi de Bouillon, est une figure artificielle, toute d'une pièce, sans intimité, sans réalité ; le merveilleux ne se rapproche en rien de la vraisemblance : c'est toujours la sorcellerie des romans connus; la forêt enchantée, qui constitue l'élément essentiel de l'action, n'est qu'une vieille machine de féerie. On a signalé récemment de nouvelles sources de la c Jérusalem, ]» dans nos anciens poèmes, notamment dans la geste de ces ducs de Bouillon, à laquelle appartenait Godefroi (1). Quant à l'anoblissement des caractères, le poète n'y parvint qu'aux dépens de la vie et de l'expression ; son Renaud^ par exemple, «: n'a pas une personnalité claire; ce qu'il est et ce qu'il devient ne se développe pas dans sa conscience et n'a pas l'air d'être son ouvrage ; c'est le produit d'influences maléfiques ou bienfaisantes qui se le disputent avec acharnement. i> Benaud n'est d'ailleurs qu'une réduction de Roland, comme Argant n'est qu'un Bodomont poussé au noir; bien plus, tous ces personnages étaient peints d'après l'antique. C'est le Tasse lui-même qui l'avoue en parlant de la <>: Jérusalem conquise, > l'amiral Jean est une imitation de Nestor, Bupert d'Ansa ressemble à Patrocle, les deux Bobert aux Ajax, Tancrède à Diomède, Baimond à Ulysse, Bichard à Achille, Baudouin à Ménélas, etc. : tous les portraits sont des copies. Nos chevaliers étaient au siège de Troie, leur christianisme n'est donc qu'un déguisement.
Tout cela est-il sérieux, malgré l'exclusion du comique
(1) D'Ancona, Di alcune/onti délia Genuakmme liberata, ( Variété ttoriche e leUerarie, HilaD, Trêves, 1883.)
et du burlesqae ? Reste Tapparence historique, mais ce n'est qa*niie apparence, le poète n'a pas pénétré dans Tesprity dans la vie des croisades ; il n'en a donné que Taspect matériel et superficiel. Le style enfin, toujours noble, toujours tendu, &tigue à la longue : «: c'est une emphase sonore, avec certaines pauses, certains trilles, certaines reprises, certains éclats de voix : cela ne se récite pas, cela se déclame. Il y a du commencement à la fin, un arma virumqm cano, l'accent d'un homme qui serait dans un état d'exaltation chronique, » partout un choix de mots ronflants, une bourre d'épithètes et d'adverbes, une noblesse conventionnelle d'expressions, une pauvreté de mots, de phrases, de tours : enfin le langage delà rhétorique. Il s'agit de s'en tenir aux générantes, de raviver des lieux communs avec un échauffement factice, une détonation d'apostrophes, d'épiphonèmes, dliypotyposes, d'interrogations et d'exclamations, ce qui arrive surtout quand le virtuose veut exprimer avec force des mouvements passagers, comme les chagrins de Tancrède et les fureurs d'Armide. Telle est, en substance, l'opinion sévère dès derniers critiques italiens.
Les contemporains du Tasse se montrèrent encore plus féroces. Un jeune homme, Galilée, écrivit pour lui-même des € considérations sur la Jérusalem, > et les commença par cette phrase un peu vive :
€ TTn défaut, parmi les autres, très familier au Tasse, est né d'une très grande étroitesse de verve et pauvreté de conception. C'est que, comme la matière lui fait très souvent défaut, il est forcé de coudre ensemble des idées décousues, indépendantes et séparées l'une de l'autre, si bien que sa narration devient plutôt un travail de marque-
228 LA BÉFOBME.
terie qu'un tableau à l'huUe. La marqueterie, en effet, est un assemblage de petits morceaux de bois de différente oouleur qui ne peuvent jamais se joindre et se fondre si doucement que leurs bords ne soient pas saillants, et crûment distingués par la diversité des couleurs. Il en résulte nécessairement des figures sèches, crues, sans rondeur et sans relief ; tandis que dans les tableaux à rhuile, les contours se fondent doucement, et Ton passe sans crudité d'une teinte à Tautre ; la peinture en devient moelleuse, ronde, et peut ressortir avec vigueur. L*Ario6te arrondit et fond, ayant une grande abondance de mots, de phrases, de locutions et d'idées ; le Tasse mène ses œuvres à bâtons rompus, sèchement et crûment par la pauvreté de toutes les ressources nécessaires pour bien travailler (1). »
Voilà le jugement d'un mathématicien qui, dans sa jeunesse, avait un joli brin de plume à son compas. La forme du Tasse, aux yeux des lecteurs habitués à l' Arioste,
(1) XJno ira gU altri difetti è molto familiare al Tasso, nato da nna grande strettezzadi vena e povertà di concetti, ed è che mancandogli ben apesso la materia è costretto aodar rappezzando insieme oonoetti Bpezzati e aenza dipendenza e connessione tra loro, onde la sna narrazione ne riesoe più presto nna pittora intarsiata che oolorita a olio; perché, essendo le taraie un accozzamento di legnetti di diversi oolori, i quali non possono già mai aocoppiarsi e unirai coei dolcemente, che non reatino i loro oonfini taglienti, e dalla diversità dei oolori crudamente diatinti, rendono per nécessita le lor figure aeoche , crude, aenza tondezza e rilievo ; dove che nel oolorito a olio sfumandosi doloemente i confini, ai passa senza crudezza daU' una aU' altra tinta, onde la pittnra riesoe morbida, tonda, con forza e con rilievo. Sfuma e tondeggia TAriosto, oome quegli che é abbondantissimo di parole, frasi, locuzioni e oonoetti ; rottamente, seocamente e crudamente conduoe le sue opère U Tasso per la poyertà di tutti i requisiti al bene oprare.
était donc coupée, disjointe, formée de pièces de rapport. Cherchant TeiFet, non dans Tensemble, mais dans les parties, et donnant an pins petit membre de la phrase une sorte de valeur personnelle, le poète disloquait la période et lançait des idées ou des traits qui allaient deux à deux, se relevant Tnn l'autre : il en résultait une série ininterrompue d'antithèses, c une harmonie produite par des objets semblables ou dissemblables se faisant vifr-àvis. •
Holto egU oprè ool tenno e ooUa mano, Kolto soffri nd gloriow aoqnisto; E' invan V inferno a loi s' oppose, e' invano, S* annè d'Aiia e di Libia fl popol miflto (1)...
De là au bel esprit, il n'y a qu'un pas : le Tasse amena, fixa du moins dans la poésie le style fleuri des jésuites. Tout ce qu'on a appelé depuis le précieux, le maniéré, le joli, le cnltisme, le gongorisme, le marinisme, l'euphuisme; ce luxe de festons et d'astragales qui, depuis le Concile de Trente jusqu'au règne littéraire de la France, ne cessa de surcharger toutes les littératures et tous les arts, pèse déjà sur les plus beaux endroits de la € Jérusalem délivrée. > Ici les concetti sautent aux yeux et s'enfoncent dans la mémoire ; on ne peut oublier le combat de Soliman : son fer ne s'abat point qu'il ne touche, ne touche point qu'il ne blesse, ne blesse point qu'il ne tue ; le poète en dirait davantage, mais le vrai a l'air d'être faux (2). Âh ! s'il n'en avait que l'air ! mais
(1) Beancoop tt opéra par la tête et par la main, beaucoup il aonffrit dana la glorieuse conquête : et en rain Tenfer lui fut opposé, et en Tain B*arma le peuple mêlé d*Asie et de Libye....
(2) Non cala il ferro mai, ch* appien non oolga, Kè coglie appien, che piaga anco non faoda ;
ce n'est là qu'une peccadille. Armide pleure : ô miracle d'amour ! Elle tire des étincelles de ses larmes et enflamme les cœurs dans l'eau (1). Plus tard elle veut mourir et s'écrie : « Puisque aucun autre remède n'est bon pour moi, et qu'il ne faut que des blessures à mes blessures, oh! qu'une plaie de flèche guérifise la plaie d'amour, et que la mort soit une médecine à mon cœur (2)! » Tenons-nous-en là, le poème est plein de ces gentillesses. C'est ce qu'on a appelé le « clinquant du Tasse, » et le Tasse affiibla de ses oripeaux tous ceux qui l'approchèrent, même le sage Montaigne qui l'alla visiter à l'hôpital des fous.
<r Quel saut, s'écria l'auteur des Essais, vient de prendre, de sa propre agitation et allégresse, l'un des plus ingénieux, judicieux et plus formés à l'air de cette antique et pure poésie qu'autre poète italien ait jamais été ? N'a-t-il pas de quoi savoir gré à cette sienne vivacité meurtrière ? à cette clarté qui l'a aveuglé ? à cette exacte et tenace appréhension de la raison qui l'a mis sans raison ? à la curieuse et laborieuse quête des sciences qui l'a conduit à la bêtise ? à cette rare aptitude aux exercices de l'âme qui l'a rendu sans exercice et sans âme ? J*eus
Ne piaga fa, che V aima altrui non tolga ; E più direi, ma il ver dl falao ha f aocia.
(1) O miracol d' amor che le faviUe
Tragge dal pianto e i cor ne l' acqua accende !