‹ Histoire de la littérature moderne. La réforme, de Luther a ShakespeareChapitre 16 sur 30 · XX · texte numérisé non relu

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plus de dépit encore que de compassion à le voir à Ferrare en si piteox état... y>

Ce passage parait traduit du Tasse, qui Ta lu peat-étre et s'y est reconnu. Mais quoi ! si le chantre de Godefroi n'a su faire ni un poème religieux, ni un poème sérieux , ni même un poème en bon style, qu'est-ce donc que la c Jérusalem déliyrée, j> et pourquoi est-elle restée parmi les chefs-d'œuvre de l'esprit humain ? La réponse n'est pas difficile.

Ce qu'il y a d'immortel dans la c Jérusalem délivrée, 2» on peut le dire en deux mots : c'est ce qu'il y reste de la renaissance italienne, de Politien, de l'Arioste, les deux poètes de la grande époque : ce sont les dames et les chevaliers, les armes et les amours :

Le donne, i cavaUeri V armi, gli amorî.

Cherche25-y le religieux, le sérieux, l'historique, l'héroïque, le régulier, le vraisemblable, tout ce que la préméditation du critique érudit et subtil y avait voulu mettre, vous trouverez l'épopée moins réussie que la Chanson de Roland. Cherchez-y ce que le poète y a jeté à pleines mains, sans le vouloir, en suivant sa pente, la poésie amoureuse et chevaleresque; alors, ravi d'emblée en dépit des fioritures et des mièvreries, vous resterez sous le charme jusqu'au dernier vers.

Le Tasse était essentiellement un élégiaque : la note sentimentale prévaut toujours chez lui, même dans les récits de combats. Les héros sont indécis, indistincts, abstraits pour la plupart; leurs mouvements sont indiqués à l'oreille plutôt qu'aux yeux par le fracas des épithètes :

Bnperbi, formidabUi, f eroci

282 LA EÉFOBHE.

Mais les personnages deviennent intéressants par Tattendrissement lyriqne. Nous voilà donc avertis : c'est on récit amonrenx qne nous allons lire, une série d'épisodes romanesques où le cœur bat de toutes les façons. Les pédants ont reproché au Tasse d'avoir dit en commençant :

Canto V armi pietose...

ce qui, à leur avis, ne signifie pas c les armes pieuses, > mais bien c les armes compatissantes ». Si les pédants ont raison^ le poète , sans le vouloir, aurait dit le mot juste : il j a dans sa c Jérusalem i» beaucoup moins de piété que de pitié.

Les croisés, conduits par Godefroi, partent pour Jérusalem. Que se passe-t-il dans la ville sainte ? Il 7 avait là une vierge d'une beauté superbe et négligente, fuyant les regards des amoureux, mais un jeune homme l'a vue (1). Il se nomme Olînde, elle Sophronie, tous deux sont du même pays, de la même foi ; il est aussi modeste qu'elle est belle, désire beaucoup, espère peu, ne demande rien. Une madone miraculeuse, enlevée à une église chrétienne et déposée dans une mosquée, a disparu tout à coup; Aladin, roi de Jérusalem, ordonne le massacre de tous les chrétiens qui sont dans la viUe. Sophronie se dévoue pour sauver son peuple et se déclare coupable du larcin qu'elle n'a pas commis. C'est elle, elle seule, qui a dérobé l'image et qui l'a brûlée. Elle sera donc martyre ; elle est dépouillée de ses vêtements et attachée sur

(1) Colei Sofronia, Olindo egli s' appéUa, D' iina cittade entrambi e d' una f ede ; Ei che modeeto è b) com' eflsa è bella, Brama assai, poco Bpera e nnUa chiede.

Téchafaud. Olinde acoonrt et suspend Texécution ; bien qa'innooent comme elle, il crie bien haut qn^il a commis le crime : c A moi revient Thonnenr, à moi la mort ; qne ceUe-ci n^usorpe pas ma peine; ces chaînes sont à moi, pour moi ces flammes s^aUument ; ce bûcher, il me le &nt (2)! »

Aussitôt une lutte de générosité commence entre les deux jeunes gens : ils mourront l'un et Fautre, liés tous deux, dos à dos, au poteau fatal. L^élégie continue; Olinde, à Pheure suprême, avoue pour la première fois son amour à Sophronie ; elle l'exhorte doucement à élever sa pensée lÀ-haut : c Vois comme le ciel est beau, vois le soleil : on dirait qu'il nous attire et nous console (1). » Mais tout à coup apparaît un heaume surmonté d'un tigre; la visière baissée cache un visage de femme : c'est Clorinde, la musulmane, la beUe païenne, comme on disait alors ; elle intercède pour les deux jeunes gens et les délivre. Cet épisode n'est qu'un hors-d'œuvre au point de vue de la critique entichée de smpîex et d'tintim. Assurément, mais au point de vue musical, c'est une ouverture pleine de tendresse et de pitié qui nous donne le ton de tout le drame lyrique.

Les croisés sont devant Jérusalem, un combat s'engage et le plus élégiaque des chevaliers abat d'un coup de lance le heaume d'un ennemi. Aussitôt, les cheveux

(1 ) A me r onor, la morte a me li deve, Non nrarpi coetei le pêne mie :

Hie son qnelle catene, e per me qnesta Fiamma s' acoende, e '1 rogo a me s' appresta.

(2) Hira fl ciel com' è beUo e mira il sole Ch' a se par cfae n' inviti e ne console.

dorés épars au vent, une jeune femme apparaît (1) : c^est encore Olorinde, la belle païenne. Tancrède l'a déjà vue auprès d'une source et du premier regard Ta aimée éperdûment; il ne se battra 'donc pas avec elle, mais, en laissant tomber ses bras, il lui présente sa poitrine sans défense et la conjure de le frapper. Une troupe de combattants s'approche et les sépare.

Le pieux Godefroi est dans son camp, entouré de ses preux; une femme j pénètre hardiment : c'est la plus séduisante des magiciennes envoyée par l'enfer : Armide. A l'apparition de cette beauté nouvelle, un chuchotement court de bouche en bouche au milieu des croisés ; tous les yeux sont fixés sur elle (2), comme sur une comète ou une étoile qu'on n'a pas vue pendant le jour, et tous s'approchent pour voir la belle étrangère et qui l'envoie. Un jeune homme, Eustache, comme le papillon vers la lumière se tourne vers la splendeur de la <c divine beauté (3). » Ici le Tasse est chez lui : sa verve lyrique accumule tous les charmes et toutes les séductions sur cette figure préférée. Armide arrive auprès de Godefroi et lui raconte avec un art merveilleux ses prétendues infortunes; elle demande que dix chevaliers veuillent

(1) E le chiome dorate al Tento sparse, Giovane donna in mezzo al campo appaise.

(2) Air apparir délia beltà novella

Nasoe un bîsbîglio e'I g^rdo og^nn y'intende,

Sîccome là dore cometa o Stella

Non più vista di giorno in ciel risplende ;

E traggon tntti per veder chi sia

Si beUa peregrina et chi l'invia.

(3) Corne al lume farfalla ei si riTolse A lo splendor délia beltà divina.

bien la suivre et réparer les torts qu'on lui a faits. Oodefroi hésite un instant, enchanté lui-même; enfin il refuse, alléguant que les épées chrétiennes sont au service de Dieu. Ârmide pleure, et tous les croisés, dont la tète est déjà tournée, trouvent Godefroi bien dur. Le jeune Eustache bondit et s'écrie : <r Non I il ne sera pas dit en France, et là où la courtoisie est en honneur, que nous ayons fui les fatigues et les périls pour une cause si juste et si « pieuse (1). » Godefroi doit céder, Armide enchante les croisés par tous les artifices de la coquetterie ; les compétitions qu'elle suscite amènent la mort de Gemand, prince de Norvège, tué par le jeune Renaud, tige de la maison d'£ste, qui, furieux conmie Achille, s'éloigne du camp. La charmeuse emmène ses dix défenseurs, fleur de la chevalerie chrétienne. Ils ont tous oublié c le grand sépulcre 3> et les c armes pieuses : i» amor vincit omnia, comme dans la vieille devise des troubadours. ^

Cependant Herminie la païenne aime Tancrède : du haut d'une tour, assistant à la bataille, elle le voit blessé et veut le guérir; à cet effet, elle descend dans le camp, revêtue des armes de Clorinde. On la prend pour l'héroïne et tout le monde la poursuit, même Tancrède qui, en la poursuivant , demeure prisonnier dans le château d' Armide : la diabolique enchanteresse les tient tous sous sa main. Cependant Herminie qui n'a pu revêtir, avec l'armure, la vaillance de Clorinde a pris peur et

(1) Ah ! non fia Ter, per Dio, che si ridica

In Francia, o dove in pregio ë cortesia, Che si fagga da noi rischio o f atica Per cagion coe) ginata e cosi pia.

s^est enf aie «c parmi les plantes herbeuses d'ane antique forêt : 3)

Intanto Enninia infra le erbose plante...

et nous rentrons dans Tidylle : cet épisode est de ceux que tous les Italiens savent par cœur. Pendant toute la nuit, pendant tout le jour, la belle fugitive erre sans conseil et sans guide, ne voyant que ses larmes, n'entendant que ses cris. Mais à Theure où le soleil détache ses coursiers et plonge dans la mer, elle arrive près des eaux claires du Jourdain et s'étend sur la rive du fleuve, c Là le sommeil qui par son doux oubli rend aux mortels le repos et la paix, assoupissant la douleur d'Herminie, l'abrita sous le calme de ses ailes. Mais pendant qu'elle dort, sous mille formes, l'amour ne cesse pas de la troubler. — Elle ne se leva qu'au gazouillis des gais oiseaux, qui saluaient l'aurore, au murmure du fleuve et des arbustes, aux jeux frais de la brise avec l'onde et les fleurs. Elle ouvre alors ses jeux languissants et regarde les abris solitaires des pasteurs ; il lui semble, entre les eaux et les ramées, qu'une voix la rappelle aux plaintes, aux soupirs (1). y> Là elle rencontre un bon vieillard tissant des

(1) Ma '1 sonno che de' miseri mortali E col 8110 dolce obblio pace e quiète, Sopl co' sensi i snoi dolori, e Tali Dispiegè sopra lei placide et chete, Ne perù cessa Amor con yarie forme La sua pace turbar, mentre ella donne. Non si destd finchè garrir gli augelli Non senti lieti, e salutar gli alborî, E mormorara il fiume e gli arboeoelli, £ con V onda scherzar 1' aura e co' fiori.

corbeilles à c6té de son troupeau ; ses trois enfants chantent auprès lui. Quoi donc ! tant de paix et de sécurité 8i près des champs de bataille ? £st-ce une grâce du ciel qui relève Thumilité d^un berger inoffensif ? Est-ce le dédain du tonnerre qui ne tombe que sur les hautes cimes ? € Les épées étrangères, dit le vieillard, n'oppriment que les têtes superbes des grands, et les soldats avides de butin ne sont pas alléchés par notre indigence. » L'esprit se repose en écoutant ce pipeau qui sonne tout à coup au milieu des clairons.

Cependant la guerre sainte continue, de plus en plus furibonde; Tancrède rencontre encore Glorinde, seule, sur le champ de bataille, et ne la reconnaît pas ; le duel s'engage avec une férocité qui &it peur : Clorinde enfin, blessée à mort, s'affaisse. Alors, tout à coup, un nouvel esprit l'inspire, eUe murmure doucement : « Ami, tu as € vaincu, jeté pardonne ; pardonne aussi, toi, non au corps c qui ne craint rien, mais à l'&me, oh ! prie pour eUe, et € donne-moi le baptême qui lave tous mes péchés. > Dans ces paroles résonne un je ne sais quoi de plantif et de suave qui, glissant dans le cœur, éteint en lui toute colère et donne aux yeux l'envie et le besoin de pleurer (1). Une fontaine est près de là, Tancrède court et

Apre i langnidi Inmi, e guarda qtieUi AlbergM solitarj de' pastori ; B parie Tooe ndir tra Tacqua e i rami, Ch'ai wMpiri ed al pianto la richiami.

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