‹ Histoire de la littérature moderne. La réforme, de Luther a ShakespeareChapitre 18 sur 30 · XII · texte numérisé non relu

XII

ferma dans la profondeur de ses rayons et disparut (1). Voilà Famonr idéal, tel que Tavaient rêvé Dante et Pétrarque ; il y a aussi dans le poème Tamour humain, dévoué, celui d'Herminie soignant les blessures de Tancrède ; il y a même (chose rare en Italie,) Tamour 4x0* jngal, celui d'Odoard et de Oildippe, ces deu époux inséparables qui combattent et memaA ensemble fidèlement. Il y a enfin ramoar terrestre, nécessaire alors, même dans les ^Mpées héroïques, où Ton chantait c les armes pieuses » et le « grand sépulcre du Christ 9. Il fallait aux

(1) £d ecoO| in sogno, di steUata veste Cinta gli appar la sospirata arnica, BeUa aasai più ; ma N) splendor céleste L' orna e non toglie la notizia antica. B oon doloe atto di pietà, le meste Lncl par che gU asciaghi, e cosl dioe : Mira corne son bella e corne lieta, Fedel mio caro, e in me tno duolo aoqneta.

Taie i' son, tna meroè : tu me dai Tivi Del mortal mondo, per error, togliesti ; Ta in giembo a Dio fra gV immortaU e divi, Per pietà, di lalir degna mi feeti, QniTi io beata amando godo, e qnivi Spero che per te loco anco s' appresti, Otc al gran Sole e neU' etemo die Yagheggerai le sue beUezze e mie.

Se ta medeemo non t' inridi U Cielo, E non trayii col vaneggiar de' sensi, YiTi e sappi ch' io t' amo, e non tel celo, Qnanto più creatnra amar oonyiensi.

Cosl dicendo, fiammeggiè di zelo Per gli occhi, fuor del mortal 000 accensi : Poi nel profonde de' suoi rai si clûnse, £ spanre, e novo in Ini conf orto infuse.

(Xn, 91.98.)

croisés des machines de guerre ; pour en construire, ils sont allés chercher du bois dans la forêt, mais la forêt, ensorcelée par les démons , les repousse. Un seul chevalier peut détruire Tenchantement, c'est Renaud, mais où est-il? Dans l'île d'Ârmide. Ici commencent des descriptions voluptueuses d'une richesse et d'une profusion qui rappellent et font regretter les peintures plus légères de l'Ârioste. Benaud a délivré les chevaliers chrétiens (y compris Tancrède), enfermés dans la prison de la magicienne ; elle a voulu se venger de lui et a su l'attirer par ses sortilèges : elle le tient maintenant endormi sous sa main. Mais avant de le frapper, elle le regarde, et aussitôt la charmeresse est charmée à son tour, elle ne songe plus qu'à le retenir ; puis, plus tard, quand on l'aura délivré de ses mains, eUe ne songera plus qu'à le reprendre et, quand elle aura désespéré de la victoire, elle voudra se donner la mort. Triomphe suprême de l'amour : pour regagner le cœur de Renaud, elle renonce au diable et se fait chrétienne. Elle engage sa foi par une parole évangélique : voici ta servante, eeco VanciUa tua; la fille de l'enfer, à qui tout est pardonné, parce qu'elle a beaucoup aimé, sera la reine de l'Orient, et qui sait ? montera peut-être sur un trône d'Occident. Le poème finit là : la forêt a été désenchantée par Renaud, Glorinde et les principaux che& des Sarrasins sont morts, le pieux Godefroi n'a plus qu'à soumettre ou à détruire une poignée d'hommes pour se rendre ensuite au saint sépulcre et accomplir son vœu : tout cela se fait en huit octaves. Le dernier mot du Tasse est bien celui d'Armide : « Voici ta servante, » humilité d'une foi qui se rend, d'une âme qui s'abandonne avec toute la dévotion de l'amour.

YoUà ce qui est immortel dans la <( Jérusalem délivrée ». Ce n'est pas l'œuvre d'un esprit tumultueux, déjà troublé par le désordre de la folie, c'est le rêve et le caprice d'une imagination romanesque s'ébattant sous le harnais classique et mordant le frein religieux qu'elle a voulu s'imposer.

Les tribulations du Tasse ne commencent qu'en 1575, après l'achèvement du poème. Alors seulement il eut des scrupules, des inquiétudes et se demanda s'il avait fait bien réellement une œuvre pie, répondant à € l'étroitesse des temps » (la ëtrettezza dei tempi) où il vivait* Il voulut en avoir le cœur net et obtenir l'approbation de l'Église : à cet effet, il envoya son manuscnt à Rome et le laissa examiner par un conseil de révision. De ce conseil était un lettré bien assis qui devait devenir cardinal ; cet homme de poids, Silvio Antoniano, d'opinions très fermes avec des manières très douces, ne se déclara pas satisfait. Tropde libertés, trop de licences, certaines expressions qui sentaient le fagot : t creduU devoti (les crédules dévots) par exemple. Puis des exclamations d'idolâtre : le jeune Eustache, à la vue d'Armide, ne s'écriait-il pas :

Donna, se pur tal nome a te conviens!, Cbe non somigli ta oosa terrena...

« Femme, si un pareil nom te convient, car tu ne ressembles pas à une chose terrestre ! i» Quoi ! parler de la sorte à une magicienne, fille de l'enfer ? Puis que de locutions païennes encore ! Le poète, pour montrer que telle

bataille était indécise, avait osé dire : « Mare est en suspens. » Encore n'était-ce là que des peccadilles : il y avait bien d'autres choses à supprimer. D'abord tout l'épisode d'Olinde et de Sophronie délivrés par Clorinde : est-ce qu'une musulmane peut avoir le beau rôle dans un poème chrétien ? haro sur Mahomet ! Tous ceux qui croient en lui doivent être des sacripants et des brutes. D'autre part, signer Tasso, vos croisés ont des faiblesses de cœur. Tous devraient ressembler au pieux Godefroi, tous impeccables et infaillibles. Enfin que viennent feire ici vos sorcière, vos enchanteura dont quelques-uns sont d'honnêtes gens ; vous croyez donc au surnaturel humain, à la magie blanche ? Il faut biffer tout cela, jeune honmie, ôter le miel trompeur que vous avez mis au bord du vase et n'y laisser que les sucs amera qui peuvent guérir (1). Vous voulez être lu par les gens du monde ; vous avez tort : je voudrais que vous ne fussiez lu que par des prêtres et des nonnes (2).

Le Tasse, désappointé, se débattit d'abord, essaya de rire, déclara que de telles censures venaient bien de Rome et de ce fameux collège germanique institué pour convertir les Allemands. Mais ses inquiétudes et ses impatiences croissaient de jour en jour : il disputait pied à pied le terrain, cédait quelquefois, regimbait ensuite, montrait des velléités de révolte aussitôt réprimées par

(1) Coel aU' egro fancinl porgiamo asperei

Di Boave licor gli orli del yaso ; Succhi amari ingannato intanto ei beye, E dair iogaimo buo yita riceye.

(2) ... Desidererebbe che '1 poema fosse letto non tanto da cayalierî che da religiosi et da monache.

de fortes appréhensions, e Je suis assoré, écrivait-il à son protecteur Gonzague, de pouvoir faire imprimer mon poème à Venise et en tout autre lieu de Lombardie avec la lioeaoe de l'inquisiteur, sans changer aucune chose et en ne modifiant que certaines expressions; mais ce qui m'épouvante, c'est Tezemple de Sigonius qui avait fait imprimer avec la licence de Tinquisiteur, après quoi la licence lui fut retirée... Ce qui m'épouvante» c'est la sévérité de... (Silvio Antoniano, probablement), car j'imagine qu'à Rome il y en a beaucoup de pareils (1). » Et, dans ses frayeurs, le patient consentait à des mutilations, s'engageait à expurger certaines parties, à convertir Herminie, s'il le fallait, et à la mettre au couvent. <£ Ainsi le veut la nécessité des temps {coms comanda la nécessita dei tempi)^ > disait-il avec tristesse.

En effet, les temps étaient durs pour les poètes nés trop tard ; on reprochait à Guarini, l'auteur bucolique du Pastor fido, d'avoir fait plus de mal par ses vers langoureux que Luther et Calvin par leurs hérésies. Un jour le Tasse, pour se tirer d'affaire, eut une idée digne de ses censeurs, celle de mettre un double fond à son poème ; il imagina une allégorie qui devait rassurer T Église, et en même temps accorder Aristote et Platon, car il se disait chrétien et platonicien. L'armée des croisés composée de princes et de simples guerriers symbolisait l'honmie composé d'une

(1) lo son sicnro di far stampare U mio poema in Yenezia e in ogni altro Inogo di Lombardia oon lioenza deU* Inqnisitore, senza mutar cota alcnna, oon la matazion scia d* alcnne parole ; ma mi sparenta r eeempio del Sigonio, il qnale fè stampare con Uoenza deU' Inqnisi* tore e poi U fn sospeso... mispaTenta la seTerità di.. immaginandomi che molti sieno in Borna simili a Ini.

(Leltera LXVI a Scipione Gonzaga.)

dorés épars au vent, une jeune femme apparaît (1) : c'est encore Olorinde, la belle païenne. Tancrède Ta déjà vue auprès d'une source et du premier regard Ta aimée éperdûment; il ne se battra 'donc pas avec elle, mais, en laissant tomber ses bras, il lui présente sa poitrine sans défense et la conjure de le frapper. Une troupe de combattants s'approche et les sépare.

Le pieux Godef roi est dans son camp, entouré de ses preux; une femme j pénètre hardiment : c'est la plus séduisante des magiciennes envoyée par l'enfer : Armide. A l'apparition de cette beauté nouvelle, un chuchotement court de bouche en bouche au milieu des croisés ; tous les yeux sont fixés sur elle (2), comme sur une comète ou une étoile qu'on n'a pas vue pendant le jour, et tous s'approchent pour voir la belle étrangère et qui l'envoie. Un jeune homme, Eustache, comme le papillon vers la lumière se tourne vers la splendeur de la « divine beauté (3). d Ici le Tasse est chez lui : sa verve lyrique accumule tous les charmes et toutes les séductions sur cette figure préférée. Armide arrive auprès de Godefroi et lui raconte avec un art merveilleux ses prétendues infortunes; elle demande que dix chevaliers veuillent

(1) E le chiome dorate al Tento sparse, Giovane donna in mezzo al campo appaise.

(2) Air apparir délia beltà novella

Nasoe unbUblglio e'I guardo og^nn Vintende,

Siccome lÀ dore cometa o Stella

Non più vista di giorno in ciel risplende ;

E traggon tutti per veder chi eia

Si bella peregrina et chi l'invia.

(3) Corne al Inme farfalla ei si riyolBe A lo splendor délia beltà divina.

bien la suivre et réparer les torts qu'on lui a faits. Oodefroi hésite un instant, enchanté lui-même; enfin il refuse, alléguant que les épées chrétiennes sont au service de Dieu. Armide pleure, et tous les croisés, dont la tète est déjà tournée, trouvent Godefroi bien dur. Le jeune Eustache bondit et s'écrie : € Non I il ne sera pas dit en France, et là où la courtoisie est en honneur, que nous ayons fui les fatigues et les périls pour une cause si juste et si « pieuse (1). » Godefroi doit céder, Armide enchante les croisés par tous les artifices de la coquetterie ; les compétitions qu'elle suscite amènent la mort de Gemand, prince de Norvège, tué par le jeune Renaud, tige de la maison d'£ste, qui, furieux comme Achille, s'éloigne du camp. La charmeuse emmène ses dix défenseurs, fleur de la chevalerie chrétienne. Ils ont tous oublié « le grand sépulcre d et les € armes pieuses : ]» amor vmeit amnia, comme dans la vieille devise des troubadours. ^

Cependant Herminie la païenne aime Tancrède : du haut d'une tour, assistant à la bataille, elle le voit blessé et veut le guérir; à cet efiet, elle descend dans le camp, revêtue des armes de Clorinde. On la prend pour l'héroïne et tout le monde la poursuit, même Tancrède qui, en la poursuivant , demeure prisonnier dans le château d' Armide : la diabolique enchanteresse les tient tous soufi sa main. Cependant Herminie qui n'a pu revêtir, avec l'armure, la vaillance de Clorinde a pris peur et

(l) Ah ! non fia rer, per Dio, che si ridica

In Fnncia, o dove in pregio è cortesia, Che si fagga da noi risehio o fatica Per cagion coel ginsta e cosl pia.

s'est enfuie «c parmi les plantes herbeuses d'une antique forêt : j>

Intanto Enninia infra le erbose plante...

et nous rentrons dans Tidylle : cet épisode est de ceux que tous les Italiens savent par cœur. Pendant toute la nuit, pendant tout le jour, la belle fugitive erre sans conseil et sans guide, ne voyant que ses larmes, n'entendant que ses cris. Mais à Theure où le soleil détache ses coursiers et plonge dans la mer, elle arrive près des eaux claires du Jourdain et s'étend sur la rive du fleuve, c lA le sommeil qui par son doux oubli rend aux mortels le repos et la paix, assoupissant la douleur d'Herminie, l'abrita sous le calme de ses ailes. Mais pendant qu'elle dort, sous mille formes, l'amour ne cesse pas de la troubler. — Elle ne se leva qu'au gazouillis des gais oiseaux, qui saluaient l'aurore, au murmure du fleuve et des arbustes, aux jeux frais de la brise avec l'onde et les fleurs. Elle ouvre alors ses yeux languissants et regarde les abris solitaires des pasteurs ; il lui semble, entre les eaux et les ramées, qu'une voix la rappelle aux plaintes, aux soupirs (1). 3> Là elle rencontre un bon vieillard tissant des

(1) Mal sonno che de' miseri mortali E col 8110 dolce obblio pace e quiète, Sopl co' sensi i saoi dolori, e l'ali Dispiegè sopra lei placide et chete, Ne perù cessa Amor con varie forme La sua pace turbar, mentre ella donne.

Non si destd finchè garrir gU angeUi Non senti lieti, e salntar gli albori, E mormorare il fiume e gU arboeoelli, E con V onda scherzar 1' ania e co' flori.

corbeilles à côté de son troupeau ; ses trois enfants chantent auprès lui. Quoi donc ! tant de paix et de sécurité si près des champs de bataille ? Est-ce une grâce du ciel qui relève l'humilité d'un bei^r inoflfénsif ? Est-ce le dédain du tonnerre qui ne tombe que sur les hautes cimes ? € Les épées étrangères, dit le vieillard, n'oppriment que les tètes superbes des grands, et les soldats avides de butin ne sont pas alléchés par notre indigence. ]» L'esprit se repose en écoutant ce pipeau qui sonne tout à coup au milieu des clairons.

Cependant la guerre sainte continue, de plus en plus furibonde; Tancrède rencontre encore Clorinde, seule, sur le champ de bataille, et ne la reconnaît pas ; le duel s'engage avec une férocité qui &it peur : Clorinde enfin, blessée à mort, s'affaisse. Alors, tout à coup, un nouvel esprit l'inspire, elle murmure doucement : € Ami, tu as < vaincu, je te pardonne ; pardonne aussi, toi, non au corps € qui ne craint rien, mais à l'âme, oh ! prie pour elle, et c donne-moi le baptême qui lave tous mes péchés, i^ Dans ces paroles résonne un je ne sais quoi de plantif et de suave qui, glissant dans le cœur, éteint en lui toute colère et donne aux yeux l'envie et le besoin de pleurer (1). Une fontaine est près de là, Tancrède court et

Apre i Umgnidi Inmi, e gnarda queUi Alberghi soUUurj de' paatori; E parle Tooe ndir tia Tacqna e i nuni, Ch'ai Bospiri ed al pianto la richiami.

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