‹ Histoire de la littérature moderne. La réforme, de Luther a ShakespeareChapitre 24 sur 30 · CAM0EN · texte numérisé non relu

CAM0EN

jusqu'aa rojaame de Lnsitanie et au détroit où Hercule accomplit son dernier travail... De la Prusse, de la Moscovie et des pays que lavent les eaux froides du fihin (gue 0 Bhenofrio lava), il passe rapidement aux plaines délicieuses de la Grèce qui crée les cœurs éloquents (que ereastês os peitsa éloquentes e os juizos de alfa phantasia). Dans le dixième chant, Thorizon s'agrandit encore : Téthjs conduit Gama sur une haute montagne pour lui dévoiler les secrets de la structure du monde (machina do mundo) et le cours des planètes d'après le système de Ptolémée... Toutes les parties de la terre sont passées en revue, même le pays de Sainte-Croix (le Brésil) et les côtes découvertes par Magellan, c ce fils infidèle de la Lusitanie, qui renia sa mère ».

Enfin, aux yeux de Humboldt, Camoens est le poète maritime par excellence; s'il ne voit la terre qu'à travers les paysages classiques, il a vu la mer de ses propres yeux et il en décrit merveilleusement les beautés, les colères, même les influences maladives : le scorbut, par exemple, qui n*a pas rebuté son pinceau. Yoilà déjà une originalité et une supériorité qui le placent en dehors et au-dessus de la foule. Il y a de plus, chez lui, une physionomie qui nous intéresse : le classique oublie plus d'une fois (notamment au chant VU, oct. 78 et suiv.) qu'il doit s'effacer dans son œuvre, et il parle de ses exils, de ses infortunes, de c l'indigence abhorrée, » qui lui arrache des cris de colère et de douleur. Or, comme on sait qu'il a bien réellement souffert, ses gémissements c font peine et pitié jusqu'aux larmes ». Ce qui frappe encore en lui, c'est le patriote. Tandis que les mattres italiens ne s'inquiétaient pas de gloires nationales et allaient même chercher leurs héros à l'étranger (Ro-

land, Amadis, Godefroi), Camoens ne voyait que son petit Portugal et le plaçait à la tête du monde : <t Tandis que l'Europe entière est en proie au délire sanglant, seule cette faible Lusitanie ne manque pas à la cause du Christ : elle occupe les ports de TÂfiique et domine en Asie plus que toute autre puissance; elle laboure les champs de l'Amérique, et si la terre s'étendait plus loin encore, les iîls de Lusus iraient jusqu'au bout. :!> En chantant la grande aventure de Gama, on pouvait parler ainsi sans gasconnade.

En voilà sans doute assez pour justifier la célébrité du poème ; ceux qui s'acharnent à y chercher autre chose, Dante ou Shakespeare, l'Arioste ou le Tasse, une composition plus savante, une invention plus riche, plus de relief dans les figures, plus d'éclat ou plus de fermeté dans le style, ceux-là boudent leur plaisir bien inutilement. L'octave coule sans fracas, avec une aimable nonchalance, nette, pure et claire, non encore troublée par ces miroitements et ces chatoiements que le cultisme allait imposer à toutes les littératures. Il est vrai que ces dix chants n'offrent guère qu'une suite d'épisodes et que ces épisodes, presque tous racontés par les personnages, ne se passent pas sous nos yeux ; Gama luimême excelle dans la narration et n'agit guère, mais que d'histoires touchantes et glorieuses nous sont rapportées en ce long voyage et comme elles se gravent impérieusement dans l'esprit î Inez de Castro, qui a inspiré presque toute la littérature portugaise, est la Françoise de fiimini des «: Lusiades j> : elle y occupe au troisième chant une large place, et c'est là, selon Voltaire, s le plus beau morceau du Camomns (sic) d. La Harpe le préfère « à tout ce qu'on peut admirer dans le Paradis perdu

GAMOEKS. 329

de Milton ; ]» il est vrai que le Paradis perdu paraissait à La Harpe « nn ouvrage extravagant et digne d'un siècle de barbarie ». Pour le lecteur d'aujourd'hui, l'épisode d'Inez ressemble un peu trop à la poésie de Florian, qui a fort bien su le traduire :

Cmel amonr, toi seul oommia le crime, La tendre Inez ne vivait que pour toi : Jamais nn cœur ne suivit mieux ta loi, Et tu la fis expirer ta victime !

Ainsi les pleurs des malheureux mortels Pour toi, tyran, n'ont pas assez de charmes, Tu veux encor, non content de leurs larmes, Que de leur sang ils baignent tes autels (1).

On préfère aujourd'hui l'apparition d'Adamastor, le Génie des tempêtes, qui, se dressant tout à coup sur le cap de Bonne-Espérance, barra le chemin aux Portugais. 6ama raconte :

Depuis cinq jours nous voguions loin des terres (2)

Par des chemins ignorés, solitaires ;

Les eaux dormaient sons les vents adoucis,

La brise tiède à peine enflait nos voiles,

(1) Tu, sô, tu pure amor, com força crua, Que os coraçôes humanos tanto obriga, Déste causa à molesta morte sua, Como se fora perfida inimiga.

Se dlzem, fero amor, que a sede tua Nem com lagrimas tristes se mitiga, He porque queres, aspero e tyrano, Tuas aras banhar em sangue humano.

(Cant. ni,ll9.)

(2) Porém jà dnoo soes eram passados Que dalli nos partiramos, oortando Os mares nunca d'ontrem navegados, Proeperamente oa ventos assoprando :

Tout semblait calme, et sur la proue assis Les miens dormaient sous la paix des étoiles , Qoand un nuage épais, noircissant Talr, Soudain surgit devant nous sur la mer.

Alors, voyant monter la sombre nue,

Nos cœurs battaient d'une angoisse inconnue ;

Les flots au loin bondissaient, mugissant,

Comme brisés contre un écueil tenace...

<r Malheur à nous I criai-je, ô Dieu puissant,

Quel effrayant mystère nous menace ?

Quelle ombre énorme obscurcit TOcéan ?

Ah ! je le crains, c'est plus que l'ouragan ! ]»

Ainsi criais-je encore en ma détresse, Quand à nos yeux sinistrement se dresse. Démesurée, épouvantable à voir, Une figure à l'œil cave et farouche.

Quando huma noite, estando descnidados, Na oortadora proa vigiando.

Huma nuvem, que os ares escurece.

Sobre nossas cabeças apparece.

Tfto temerosa vinha, e carregada.

Que poz nos coraçôes hum grande medo : Bramindo, o negro mar, de longe brada Como se desse em vfto n'algum rochedo.

a O Fotestade, disse, sublimada !

Que ameaço djivino, ou que segredo Este clima e este mar nos apresenta Que mor oousa parece, que tormenta ? i>

Nfto acabava, quando huma figura^ Se nos mostra no ar, robnsta e valida, De disforme e grandissima estatura, 0 rosto carregado, a barba esqualida :

An poil souillé de fiange, au sourcil noir, Noires aussi les dents, noire la bouche ; Sa Yoix sortant de l'épaisse vapeur, Comme du fond d'un gouffre, faisait peur.

Et la voix dit : a 0 race vagabonde, Peuple hardi plus que tous ceux du monde, Faut-il qu'après tant de combats amers, D'efforts perdus, jamais tu ne reposes?

Qu'à ces derniers connus des vastes mers, L'altier défi que nul n'osa, tu l'oses? Tu veux forcer, ne redoutant plus rien. Le pas fatal dont je suis le gardien.

a Puisque tu veux sur l'onde et sur la terre

A la nature arracher son mystère.

Et pénétrer ainsi violemment

Dans les secrets cachés même au génie,

Os olhos encovados, e a postura Hedonha, e ma, e a o6r terrena e palida Cheios de terra, e crespos os cabellos, A boca negra, os dentés amarellos...

£ disse : a O gente ousada mais, que quanta No mundo commettenun grandes consas ; Tu que por gnerras cmas, taes e tantas, E por trabalhos vSos nunca repousas :

Pois os vedados terminos qnebrantas, £ navegar meus longos mares ousas, Que eu tanto tempo ha que guardo e tenho Nunca arados d'estranho on proprio lenho :

a Pois vens ver os segredos esoondidos Da natnreia, e do humido élemento, A nenhum grande hunuino concedidos De nobre on de immortal merecimento :

Apprends de moi quel est le châtiment Qui punira ton aadace infinie Far les déserts de Tonde et sur le bord Où tes vaisseanx armés portent la mort. D

Le monstre alors nous prédit des années Pleines de deuil, lugubres destinées.

— <i Qui donc es-tu , dis-je en me redressant, Ombre dont l'air s'emplit et s'enténëbre ? d Mais lui, tordant ses yeux noirs et poussant Hors de sa gueule un hurlement funèbre, Gomme irrité de m'ayoir entendu, D'une Yoiz sourde, âpre, m'a répondu :

(C Je suis celui qui commande où tous êtes,

Adamastor, le démon des tempêtes :

Ni vos savants ni les vieux matelots

Ne m'ont connu ; nul ne sait mon histoire ;

Ouve os damnos de mi, que apercebidos

EstSo a teu sobejo atrevimento

Por todo o largo mar e pela terra

Que inda has de sobjugar com dura guerra. d

Hais hia por diante o monstro horrendo Dizendo nossos fados, quando alçado Lhe disse eu : Quem es tu? que esse estupendo Ck)rpo certo me tem maravilhado.

A boca, e os olhos negros retorcendo, E dando hum espantoso e grande brado.

Me respondeo com toz pezada e amara, Como quem da pergunta lhe pezara.

a. Eu sou aqnelle occulto e grande cabo, A quem chamais vos outros Tormentorio, Que nunca a Ptolemeo, Pomponio, Estrabo, Plinio, e quantos passaram, fui notorio.

CAMOEKS. 333

En tenninant l'Afrique, sur les flots Vers le midi j'étends mon promontoire, Ce roc hautain justement irrité Qui brisera Totre témérité. J>

Chateaubriand ii*aime pas les Lusiades; il faut se rappeler cependant (ajoate-t-il pour atténuer Teffet de cette antipathie) que Camoens € fut le premier épique moderne s (après quantité d'Italiens), a: qu'il vécut dans un siècle barbare ]» (celui de Michel-Ange, entre TArioste et le Tasse, entre Machiavel et Galilée), a: qu'il y a des choses touchantes et quelquefois sublimes dans les détails de son poème, et qu'après tout le chantre du Tage fut le plus infortuné des mortels.. C'est on sophisme digne de la dureté de notre siècle d'avoir avancé que les bons ouvrages se font dans le malheur : il n'est pas vrai que l'on puisse bien écrire quand on souflEre. Tous ces hommes inspirés qui se consacrent au culte des muses se laissent plus vite submerger à la douleur que les esprits vulgaires. Un génie puissant use bientôt le corps qui le renferme; les grandes âmes, comme les grands fleuves, sont sujettes à dévaster leurs rivages. i»

Sur ce dernier point, Chateaubriand peut avoir raison. Il est certain que, depuis son départ de Macao,

Aqui toda a Africana costa acabo Keste meu nunca visto promontorio, Qne para o Polo Antarctico se estende, A quem Tossa ousadia tanto of fende. j>

(Cant. V, 87 eq.)

Camoens n'eut peut-être pas un seul jour heureux. Accusé de concussion et rappelé à Goa, Tictime d'un naufrage où il perdit toute son épargne et ne put sauver à la nage que les six chants déjà faits de son poème, puis navré par les nouvelles d'Europe : le danger que courait alors le Portugal, la mort de son roi Jean III, la mort de sa bien-aimée Catherine d'Ataïde, la disgrâce de son père condamné à l'exil perpétuel, enfin arrêté lui-même et mis en jugement pour les calomnies lancées contre lui, le pauvre homme ne sortit de prison qu'après l'avènement d'un nouveau vîoe-roi, Constantin de Bragance (1558). Il eut à subir une seconde détention pour dettes et disparut après pendant quelques années : on ne sait où il fut ni ce qu'il fit. Enfin, en 1567, Pèdre Barrete, neveu de l'ex-vice-roi, enmiena Camoens au Mozambique et l'y abandonna dans la plus affireuse. misère ; le poète ne vécut alors que du travail d'Antoine, un petit esclave javanais qu'il avait amené de Macao. Deux ans après, quelques amis qui vinrent le visiter le reconnurent à peine. « A Mozambique, raconte l'un d'eux, nous trouvâmes ce prince des poètes de son temps, mon camarade et ami Louis de Camoens, si pauvre qu'il mangeait le pain d'autrui. Pour qu'il pût s'embarquer, nous dûmes nous cotiser et le fournir de hardes ; il fallut même le nourrir. }» Il a dit douloureusement dans une canzone, la onzième : « Enfin il n'y eut pas revers de fortune, ni périls, ni cas douteux, ni injustice de ceux que le régime confus du monde, par antique abus, rend puissants pardessus les autres honmies, — il n'y eut pas de revers que je n'eusse éprouvé, attaché à la fidèle colonne de ma souffrance, car l'importune persécution des malheurs met en mille morceaux la force de nos bras. j>

CAHOENS. 835

Enfim le malheureux put rentrer à Lisbonne, le 7 avril 1570, après dix-sept ans d'absence. Mais ce n'était plus la cité florissante de Jean III; la grande peste de 1568 Tenait de lui enlever 70,000 âmes, y compris le charmant Antoine Ferreira, Tun des poètes dînez. Les jésuites gouvernaient le royaume. Camoens, qui rapportait de Textréme Orient le poème des Portugais, en attendait fortune et gloire : ce fut à peine s'il parvint à le &ire imprimer. Il fallait, pour publier un manuscrit, le privilège du roi et la licence du Saînt-OflSce. Or, le roi, dom Sébastien, aimait trop la chasse pour lire des vers; quant aux favoris du prince, ils étaient gens d'Église et ne pouvaient approuver les opinions du poète sur les religieux (1). Fort heureusement Camoens avait fait marché avec de savants dominicains, un frère carmélite et un curé lettré, Manoel Correa, qui devait plus tard commenter les Lusiades. Il reçut d'eux des encouragements et des conseils. Que purent-ils bien lui dire? Ici une conjecture est permise : les moines l'exhortèrent assez probablement à corriger sa mythologie, à l'expliquer du moins et à la justifier. De là cet étrange aveu de Téthys à Ghima :

c Là-haut (dans TEmpyrée) résident les êtres divins, les vrais, dans leur gloire. Quant à moi, et aux autres, Saturne, Janus, Jupiter, Junon, nous sommes fabu-

(1) Que les moines se contentent de jeûner et de prier, sans prétention de gloire ni d'argent :

Que o bom religioso verdadeiro Gloria vSa nio prétende, nem dinheiro.

(Cant. X, 160.)

leux (1), imaginés par une illusion humaine et aveugle. Nous ne servons qu'à faire des vers délicieux. » Aveu naïf qui rompait le charme des tableaux précédents : <3c Nous n'existons pas, ^ disaient elles-mêmes, avec une bizarre ingénuité, les divinités païennes. Le curé Manoel Correa affirme expressément que le poète adoucit, sur le conseil de ses amis dominicains, les scènes trop vives de Tîle flottante ; bien plus, il s'avisa d'en commenter les plaisirs et de les expliquer allégoriquement Par Téthys, les nymphes de la mer et l'île voluptueuse, il fallait entendre les honneurs et les joies qui récompensent les héros : les glorieuses prééminences, lès triomphes, les palmes, les couronnes de laurier, la gloire et Témerveillement : tels étaient les plaisirs de cette île. Peu d'années après, le pauvre Tasse dut pareillement masquer sous des allégories les licences de son poème; la douane produit la contrebande, en littérature comme partout. Grâce à ces subterfuges ou à ces accommodements, les Lusiades purent être publiées avec l'autorisation du Saint-Office ; le permis motivé du P. Barthélemi Ferreira, président du tribunal de revision, est bon à rapporter.

«... Je n'ai trouvé dans cet ouvrage aucune chose scandaleuse ou contraire à la foi et aux bonnes mœurs ; il m'a paru seulement nécessaire d'avertir les lecteurs que l'auteur, pour accroître les difficultés de la navigation et de l'entrée des Portugais dans l'Inde, se sert d'une fiction

(1) ... porque eu, Satnmo e Jano,

Jupiter, Jono somos fabulosos, Fingidos de mortal e cego engano :

S6 para f azer rersos deleitosos Senrimos.

(Ch. X, 82.)

OÙ figurent les dieux des gentils... et comme ceci est poésie et fiction, et qae Tautenr, comme poète, ne prétend pas autre chose que d'orner le style poétique, nous ne tenons pas pour inconvenante cette fable des dieux dans le poème, la reconnaissant pour fable, et sauf toujours la vérité de notre sainte foi, que tous les dieux des gentils sont des démons. »

Le poème parut donc et valut au poète une pension du roi Sébastien. On a le texte du décret royal, daté du 28 juillet 1572 :

« Moi, le roi, je fais savoir à ceux qui verront ce décret, que tenant compte du service que Louis de Camoens, noble chevalier de ma maison, m'a prêté dans l'Inde pendant bien des années et de ceux que, je l'espère, il me prêtera dans la suite, et par les informations que j'ai reçues sur son esprit et son habileté, et pour la capacité dont il a fait preuve dans le livre qu'il a écrit sur les choses des Indes, je tiens pour bon et il me plaît de lui faire présent de 15,000 reis de pension par an, pour l'espace de trois années seulement, à partir du 12 mars de la présente année 1572, et cette somme lui sera payée dans ma grande trésorerie... sur l'attestation... que le dit Louis de Camoens réside à ma cour, b

Tel fut le prix des Lusiades. A condition de ne pas quitter Lisbonne, Camoens reçut pendant trois ans une pension annuelle de 15,000 reis, c'est-à-dire d'environ 76 francs. Encore cette pension ne lui fut-elle pas exactement payée.

Il languit longtemps encore, dans une pauvreté qui soulève le cœur. Ici, les détails abondent : on lit dans toutes les biographies qu'Antoine, son esclave javanais, allait mendier pour lui dans la rue. Tel gentilhomme

T. ir. 22

donnait au poète de Touvrage, par charité sans doute : des psaumes à traduire, et s'étonnait qu'il y mît tant de temps. — <i Hélas ! répondait Gamoens, autrefois j'allais plus vite, j'étais jeune et amoureux, maintenant je ne me sens plus de goût à rien et je n'ai plus ma (été. Voici mon Javanais qui me demande deux petits sous pour acheter du charbon, et je ne les ai pas. d

Une seule consolation lui restait : ce bon Antoine , d'un dévouement si actif et si fidèle, ce brave homme mourut. En même temps, le roi dom Sébastien et son royaume, cette patrie que Gamoens aimait tant, tombèrent en Afrique sur le champ de bataille d'Alcacer-Quivir. Le poète écrivit sur son lit de mort : « Enfin je vais terminer ma vie, et tous verront que je fus si affectionné à ma patrie, que non seulement je me trouve heureux de mourir dans son sein, mais encore de mourir avec elle. y> Il cessa en effet de souffrir en 1580, le 20 juin : il n'avait que cinquante-six ans.

Gette fin misérable contredit un peu ce qu'on écrit aujourd'hui sur le succès du poème dont il parut en 1572 deux éditions coup sur coup ; il est certain toutefois qu'on ne les réimprima que cinq fois dans le dernier quart du siècle. Au siècle suivant, le dix-septième, sous la domination espagnole, il s'en fit quatorze éditions; dix seulement au dix-huitième. Au dix-neuvième, en revanche, grand retour de faveur : cinquante-trois éditions.

En 1584, sous PhiUppe II, les Lusiades parurent expurgées par l'Inquisition : les Espagnols craignaient que ces vers ne pussent ranimer la fibre portugaise. Gette inquiétude durait encore en 1639 : on fit alors tout ce qu'on put pour empêcher Manuel de Faria y Souza de rétablir le texte du poème. De nos jours seulement, il fut

CAHOENS. 339

pennis de remettre Tautear et Poenvre en pleine lumière, danB la magnifique édition de Paris (Firmin Didot, 1817, in-i"*, avec 12 gravures de Gérard).

Depuis lors, Camoens n'a fait que monter en gloire. Frédéric de Schlegel, excessif en tout, l'a proclamé non seulement le premier poète épique, mais le plus grand lyrique non seulement de son pays, mais de tous les temps. Les Portugais sont plus discrets : la plupart d'entre eux ne réclament pour leur poète que la priorité dans l'épopée sérieuse. Les Lusiades, en effet, parurent en 1572, tandis que la Jérusalem ne fut achevée que trois ans après. U est certain que le Tasse connut le poème des Portugais : dans un sonnet célèbre adressé à Yasco de Oama, après avoir célébré la glorieuse aventure du navigateur, après lui avoir déclaré qu'Ulysse ne fit pas plus que lui sur les mers cruelles et ne tailla pas plus de beso^e aux auteurs, le poète de Ferrare ajoute : « Et maintenant, la plume du savant et bon Louis (de Camoens) étend si loin son vol si glorieux que tes vaisseaux n'allèrent pas jusque-là. s

Ed or qaella del colto e bnon Lnigi

Tant' oltre stende il glorioso yoIo,

Che i taol spalnutti legni andar men longe.

On a conclu de ce passage que le Tasse avait imité Camoens, au moins dans la description des jardins d'Armide, sans songer, que, pour trouver des modèles, le poète de Ferrare pouvait s'épargner le voyage de Portugal : il avait derrière lui l'île d'Alcine de l'Arioste et Tîle de Vénus de Politien. On cite volontiers une lettre où Torquato aurait écrit à un noble Portugais : « En ce siècle, j'ai un seul rival qui puisse me contester la

340 LA RÉFOBKE.

palme. Oh! dis-moi, es-tu aussi malheureux que moi, chantre si vertueux des hauts faits accomplis par ta nation ? Le bruit court que tu es malheureux. Tu ne saurais Tétre autant que moi. Il peut se faire que Tempîre des Indes soit arraché aux mains des successeurs d'Emmanuel et que la superbe Lisbonne ne voie plus débarquer dans son port les trésors de l'Asie et de l'Afrique, mais la première gloire de son immense conquête survivra splendidement dans la poésie de Camoens. Les nations les plus lointaines verront avec étonnement dans les Lasiades l'incroyable valeur d'une poignée d'hommes qui, défiant des périls terribles, infinis , inouis, portèrent jusqu'aux confins les plus reculés du monde la puissance et la religion de leurs pères. :»

Cette lettre paraît apocryphe : il ne semble pas que le Tasse ait pu porter si haut Camoens. Dans le sonnet authentique^ il l'appelle tout simplement e: bon et cultivé D. D'ailleurs, on ne doit jamais prendre un poète au mot quand il loue un confrère, surtout les poètes de ce temps-là qui ne se piquaient pas de rester dans la mesure et qui recevaient et rendaient imperturbablement les compliments les plus ampoulés.

Parmi les écrivains tout à fait supérieurs, le dernier qui ait parlé de Camoens avec enthousiasme est Edgar Quinet. A son avis, les Lusiades ont inauguré l'ère des temps modernes, ont scellé l'alliance de l'Orient avec l'Occident. C'est une œuvre non de pèlerins, mais de voyageurs et surtout de marchands « l'Odyssée du commerce et de l'industrie ! i> — Si au moins le commerce et l'industrie lisaient les poèmes qu'on leur fait !

Page 1