II. — François Bacon et sa philosophie
IIL — L'art poétique de Sidney. — L'enphaisme. — Ben Joneon. IV-YI. — Shakespeare : son théâtre, ses personnages.
Cervantes mourat en 1616, la même année que Shakespeare, on a cru longtemps le même jour, parce qu'on ne tenait pas compte de la différence des calendriers. Shakespeare, né en 1564 (l'année où moururent Calvin et Michel- Ange, où naquit Galilée), fut aussi un contemporain de Lope de Vega et débuta ainsi que lui vers 1590. Nous avons donc dans l'histoire littéraire ce fait très singulier : deux théâtres, libres, irréguliers, quasi romantiques, naissant en même temps, à Londres et à Madrid, aux deux extrémités de l'Europe occidentale, sans que les autenrs des deux nations, alors en guen.'e, se fussent connus même de nom, et sans se douter que chacun d'eux travaillait de son côté à une œuvre analogue, très nationale, très populaire, pour son public et pour son pays.
Shakespeare était venu au bon moment, après Henri YIII et la reine Marie, avant Cromwell, à une époque de
trêve, où les partis et les passions n'avaient pas désarmé, où la guerre, toujours imminente, était pourtant contenue, ajournée par la main puissante d'Elisabeth. L'Espagne était abaissée, l'Angleterre victorieuse prospérait, la reine savait du latin, même du grec, et voulait réformer sa cour à l'italienne; des hommes très distingués, tels que Sidney, Essex, Baleigh, Southampton^ attiraient sur eux les regards par la fougue de leur conduite et l'éclat d'une culture un peu voyante ; enfin, tout portait aux fêtes de l'esprit, excepté les puritains. Un comique du temps, Ben Jonson, accusait ceux-ci de décréter l'ignorance générale, d'interdire les livres grecs et latins et de ne permettre que l'Ancien Testament, parce qu'ils ne se doutaient pas de l'existence du Nouveau. En 1577, les puritains lancent déjà des diatribes contre le théâtre ; en 1589, ils firent fermer deux salles de spectacle où l'on s'était moqué d'eux, mais grâce à Elisabeth, ils n'eurent pas de succès. Sous le règne de cette princesse, on vit en même temps onze théâtres ouverts à Londres, dix fois moins peuplée qu'aujourd'hui (1). Sous Jacques I*, il y en eut jusqu'à dix-sept.
Cette protection de la reine suffit à pousser dans les lettres des hommes tout à fait supérieurs. Pour la première fois depuis Chaucer, l'Angleterre eut un poète, et, chose remarquable ! ce poète, Edmond Spenser, fit dans son siècle (1552-1599) ce que Chaucer avait fait dans le sien : il s'empara de toute la poésie du temps et la fit sienne, traduisit, par exemple, les Visions de Pétrarque et les Ruines
(1) A la fin du seizième siècle, U y arait à Londres 300,000 habitants au plus; aujourd'hui, Ton en compte 3,81G,483, et avec le <t greater London s> près de 5 millions.
de Borné de Joachim du Bellay. Dans sa jeunesse, il avait ain^é une Rosalinde, qni lui fut ingrate ; sur cette mésaventure^ il écrivit un recueil de pastorales et de complaintes, publiées en 1579, avec une dédicace à Philippe Sidney, celui qui, peu après, devait patroner Oiordano Bruno. Spenser devint en 1580 secrétaire de lord Grey, vice-roi d'Irlande : il obtint de lui une concession de terres confisquées (1586) et s'occupa d'administration. En Irlande, il reçut chez lui Walter Raleigh, son second protecteur, celui qu'il surnomma le «c berger de l'Océan d, et il attaqua le poème sur lequel il comptait pour sa réputation : la Reine des Fies (the Faërie queene). C'était rebrousser chemin et se replonger dans l'all^orie. Chauoer était allé du Bofnan de la Rose à Boccace; Spenser remonta de l'Ârioste au Roman de la Rose, Il en eût voulu faire une œuvre colossale, partagée en douze livres de douze chants chacun. Douze livres, douze vertus morales privées dont le poète voulait fournir des exemples aux hommes afin de les former à ces grandes qualités du cœur qu'il figurait par douze héros, reliés eux-mêmes et commandés parle roi Arthur. La Reine des Fées, Oloriana, qui planait sur tout, était the most excellent andghrious person of queen Elisabeth, Tout cela était terriblement allégorique : l'allégorie était la douce folie de Spenser. Déjà, dans son Calendrier du berger (the Shepherd's Calendar), il avait brodé des églogues sur un canevas de polémique religieuse. Ces bergers étaient des pasteurs de l'Église, fortement animés d'esprit puritain. Nous n'avons que la moitié : les trois premiers livres avaient paru en 1590, trois autres arrivèrent en 1596 : le reste est perdu, brûlé, dit-on, dans la formidable insurrection irlandaise de 1598, où la maison du poète fut incendiée et pillée, et
couvert, les yeux vifs, le nez courbé, quoique proportionné, la barbe d'argent (il n'y a pas vingt ans qu'elle était d'or) , les moustaches grandes, la bouche petite, les dents peu nombreuses, car il n'en a que six sur le devant, encore sont-elles mal conditionnées et plus mal rangées, puisqu'elles ne correspondent pas les unes aux autres, le corps entre deux extrêmes, ni grand ni petit, le teint clair, plutôt blanc que brun, un peu chargé des épaules et non fort léger des pieds ; ce visage, dis-je, est celui de l'auteur de la Gaïatéê, du Don Quichotte de la Manche^ du Voyage au Parnasse, qu'il fit à l'imitation de Cesare Caporale, de Pérouse, et d'autres œuvres qui courent les rues égarées de leur chemin et peut-être sans le nom de leur maître. On l'appelle communément Miguel de Cervantes Saavedra. 2>
Ces « Nouvelles exemplaires j) — il ne faut pas prendre le mot d'exemplaire dans son sens actuel — sont ellesmêmes très plaisantes et empruntées directement à la vie espagnole. On y trouve une Oitanilla, qui fera son chemin en littérature : elle et son entourage serviront de modèle aux écrivains de genre et aux auteurs d'opéracomique en tous pays et jusqu'à nos jours. Un autre de ces contes, Rinconete y Gortadilîo, présente d'aimables vauriens assez pareils aux camorristes de Naples. Ils vivent dans un monde où l'on se parle très poliment : « Votre Grâce est-elle par aventure un voleur? — Mais oui, pour servir Dieu et les bonnes gens (1). »
Ce Voyage au Pâmasse, dont parle plus haut Cervantes, est une satire en terzines, où le poète se moque de sa
(1) c* Es Tuestra merced por ventura ladron? — Si, para servir a Dios y a la buena gente.
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pauvreté. Apollon lai dit : c Si tu veux sortir de ta dispute, joyeux, non confus, consolé, plie en deux ta cape et assieds-toi dessus. — Il paraît bien, seigneur, répond Cervantes, que vous ne vous êtes point aperçu que je n'ai pas de cape. — Cela est vrai, reprend Apollon, mais j^aime à te voir (1). »
On le voit, toujours faire contre fortune bon cœur. Écarté du théâtre par le retentissement des pièces de Lope, il tâcha d'y rentrer, une trentaine d'années après, en s'appuyant sur le triomphe de Don Quichotte. Mais les directeurs de théâtre lui firent froide mine, estimant, peut-être avec raison, qu'il n'avait pas de qualités scéniques : les huit comédies nouvelles et huit Entremeseê (intermèdes) parurent en volume chez un éditeur qui en donna quelque argent. Le succès fut mince ; les pièces étaient composées à la mode nouvelle : c'était un sacrifice que le poète faisait au public ; il le fit si complètement, avec tant de* déférence et si peu de rancune qu'on put croire, cent ans après, qu'il avait voulu, non imiter seulement, mais parodier l'école victorieuse. Cette opinion purement conjecturale est aujourd'hui rejetée : on ne veut même pas que le pauvre Cervantes ait eu la consolation de mystifier son public.
Il ne lui manquait plus qu'un malheur, celui d'être volé ; tout le monde sait qu'Avellaneda s appropria Don
( 1 ) a Mas si qaieres salir de ta querella, Alegre, y non confnso, y oonsolado, Dobla tn capa y sîentate sobre ella. i>
a. Bien parece, senor, qne no se advierte, Lo respondi, qne yo no tengo capa. t> £1 dijo : c Annque sea asi, gnsto de Ter te. D T. II. 26
Quichotte et 03a écrire une suite du roman, non sans injurier l'auteur dans sa préface : il y disait du glorieux mutilé de Lépante : Ttene mas Ungva que manoa (il a plus de langue que de mains). Cervantes se vengea en donnant de son côté la fin du roman, et en faisant mentir sa propre opinion, que les secondes parties n'ont jamais été bonnes {nuncasegundas partes fueron buenas). Don Quichotte ne fit que grandir jusqu'au jour où il redevint le simple Alonso. L'ouvrage eut le plus rare des succès : il atteignit son but et abolit sans rémission les romans de chevalerie ; ceux qui voulurent en faire encore y perdirent leur peine ; Cervantes lui-même dans son Persilesy Sigismunda (1617), qui ne fit que paraître et disparaître après sa mort.
Il réussit donc pleinement , dans un chef-d'œuvre gai qu'il continua et qui le soutint dans les mauvais jours de la vieillesse. A moins qu'on n'ait l'esprit très faux, on ne peut se figurer un Cervantes triste. Il garda son courage, et par conséquent son sourire, jusqu'au dernier jour. On a lu dans la préface de a: Persiles et Sigismonde 1» la rencontre qu'il fit d'un étudiant qui s'écria en lui prenant le bras gauche : « Oui, oui, le voilà bien, ce glorieux manchot, ce fameux tout, cet écrivain si gai, ce consolateur des muses. :» On vint à parler de ma maladie, continue Cervantes, et le bon étudiant me désespéra en disant : <t C'est une hydropisie, et toute l'eau de la mer océane ne la guérirait pas, quand même vous la boiriez goutte à goutte. Ahl seigneur Cervantes, que Votre Seigneurie se règle sur le boire, sans oublier le manger, et elle guérira sans autre remède. Oui, répondis-je, on m'a déjà dit cela bien des fois, mais je ne puis renoncer à boire quand l'envie m'en prend, et il me semble que
je ne sois né pour faire autre chose de ma vie. Je m'en vais tout doucement, mon pouls me le dit; s'il faut l'en croire, c'est dimanche que je quitterai ce monde. Vous êtes venu bien mal à propos pour faire ma connaissance, car il ne me reste guère de temps pour vous remercier de l'intérêt que vous me portez. »
On le voit, nulle lâcheté, nulle amertume, nul pessimisme, pas même à la dernière heure, quand le mourant venait de recevoir l'exti-ême-onction et qu'il écrivait au duc de Lemos lui rappelant une romance d'autrefois :
Déjà le pied & Tétrier,
Grand seignear, bien qu'à l'agonie ,
J'ouvre pour toob mon encrier (1).
Sur lui encore, Sainte-Beuve a dit le mot vrai : « Cervantes, un des bienfaiteurs immortels de la race humaine : j'appelle ainsi ces rares esprits qui procurent à l'homme de bons et délicieux moments, en toute sécurité et innocence. »
(1) Puesto yo el pié en el estribo,
Con las aneias de la mnerte, Gran senor, esta te escribo.
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