‹ Histoire de la littérature révolutionnaireChapitre 17 sur 40 · LES MUSES DÉLAISSÉES · texte numérisé non relu

LES MUSES DÉLAISSÉES

Fidèles à remplir leur vœu,

Les neuf sœurs, hélas! sonl confuses

D'avoir à vous offrir si peu ;

Mais, quoi! lecteurs, les pauvres muses,

Et vous-même en ferez Faveu,

N'ont que de trop bonnes excuses.

Uranie au front radieux,.

En vain du séjour du tonnerre, ' Appelle un regard curieux, Ah! d'un soin plus impérieux Elle ne saurait nous distraire :

Bien plus que la marche des cieux Ce qui se passe sur la terre A le droit de fixer nos ye ix.

Galliope, toujours muette, Attend un Vollaire nouveau Difçne d'emboucher sa trorapclle.

Un sujet s'offre et grand et beau ;

Mais il faul Irouver le poêle,

Qui doil enfanter le projet

De faire oublier Xanthe et Tibre,

Et d'un ton égal au sujet,

Dise : Je chante un peuple libre.

Au milieu d^un tas de journaux, Glio, dans son laboratoire, Recueille ses matériaux.

Mais de faits, encor trop nouveaux.

Prudemment relarde Thistoire.

• Reprends tes esprits abattus, Melpomène! une autre carrière Féconde en sublimes verlus.

S'ouvre... Et déjà la voix plus fière, A ressuscité l'ombre altière.

Et de Galon et de Brutus.

Tu rêves, et n'oses rien dire.

Aimable Thalie, en effet, Tout ce qu'on dit, tout ce qu'on fait, Ne t'offre pas le mot pour rire.

• Ah! pour Thalie enfin, dit-on,

• Quelle vaste et riche matière !

« 11 faudra rehausser d'un ton

• Sa voix un peu trop familière. »

Je ne sais, mais ce ton nouveau, Jamais aux amateurs du beau Fera-t-il oublier Molière?

sous LA REVOLUTION td9

Celte Mase, qui nous obarmait,

Eraio même esl négligée.

c Non, disait la belle affligée,

» On n^aime plus comme on aimait.

» Au lieu de maint billet, doux, tendre,

• Qu'allait plus d'un discret pasteur,

• Chaque malin, donner et prendre, » Je vois Chloé, Bélise, attendre

• La Chronique ou le Moniteur. •

Jadis par des accents de flamme.

Au sein d'un palais enchanté, Polymnie amolissait l'âme.

Et soupirail la yoluplé.

Maintenant, guerrière, terrible, Au risque de nous rendre sourds.

Avec ses lifres, ses tambours, Elle fait un vacarme horrible.

Euterpe la muse des champs. Ne se montrait que dans la Tille :

Un jour, le hameau, plus tranquille.

Résonne de ses doux chants.

Echo, dans un champêtre asile.

Redira les accords touchants Des pasteurs heureux de Virgile.

Au moins, sans regrets, sans souci.

Il semblerait que Therpsycore Ne dût rien perdre en tout ctci , .

Que partout on dansât encore :

Hé! bien, elle se plaint aussi.

« Non, dit-elle, ingrats que vous ôtesl

» Non, jamais on ne me croira,

» Plus de rondes^ au son de museltes,

» Pas un seul bal à Topera^

» Et moins de danses aux guinguettes ! »

Que je TOUS plains^ ô doctes sœurs!...

Ah! c'est nous qui sommes à plaindre; Si Ton renonce à vos douceurs, Bientôt j'ai trop sujet de craindre...

Du Pinde indiscrets nourrisons, Cessons une plainte futile :

Aveugles! quoi, nous gémissons De voir Tart que nous chérissons, Paraître un moment inutile.

Si quatre>vingt-neiif fut stérile En bagatelles, en chansons, Contemplez tant d'autres moissons :

Fut- il année aussi fertile ?

CoUin d'Harleville nous raconte que c*est au poste de Saint-Germain-rAuxerrois qu'il composa ces vers.

Il était alors garde national, et il se complaît à nous en faire part, avec cette pointe d'ironie qui le caractérisait.

sous LA REVOLUTION 191

Que vois-je, cher Auguste, el quel contraste énorme? Toi qui prêchais Ja paix, lu portes Puniforme! Ce n'est point un contraste, ami : plus que jamais, Je déleste la guerre et j'adore la paix ; C'est pour la maintenir que je suis sous les armes. Oui, c'est pour dissiper, pour calmer les alarmes, Pour conserver vos jours, pour défendre vos biens, Pour imposer surtout aux mauvais citoyens.

Qui nourrissaient encor la cruelle espérance De voir l'affreuse guerre ensanglanter laFrance. Voilà, mon bon ami, pourquoi je suis soldat.

J'ai fait un tel serment, je suis homme d'honneur. Une main sur mon sabre et Tautre sur mon cœur.

Collin d'Harleville avec une main sur son sabre !

Si quelqu'un peut justifier la disette poétique dont parle Collin d'Harleville, c'est apparemment le poète Antoine Leriegs, le professeur du Prytanée Français.

Leriegs fut ce qu'on appelle « un fécond écrivain.»

A la fin de Tannée 1789 il donnait la mesure de son talent, dans un poème en VIII chants, intitulé L'Amour et Psyché, qu'on fit pourtant rééditer en 1804, et précéder d'une préface au consul Lebrun.

La fin de l'Enéide n'avait pas satisfait Leriegs. il

m. HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE

ne pouvait voir de sang-froid un prince fugitif, étranger, aborder en Italie dans le dessein de s'en emparer ; y profiter de la division des peuples, de la révolte des sujets contre leurs souverains, y troubler les amours d*un roi paisible, devenir son rival, lui faire la guerre, le tuer, épouser son amante ; rien ne Tintéressait, c^est lui qui le confesse, en faveur du héros troyen. Junon lui avait toujours paru soutenir le parti de la justice et de la raison, soit en se déclarant pour les Grecs contre les Troyens, soit en combattant ces derniers en faveur des Rutules.

Il conçut le désir de venger la reine des immortels. Mais sur quel plan tracer cette vengeance ? Il n*était point aisé de l'emporter sur Vénus ? Mars aurait pris la défense de sa favorite, et tous les dieux auraient apaisé sa querelle. Un enfant aveugle, étourdi, efféminé, TAmour lui sembla devoir exciter davantage le ressentiment de Junon, mais il fallait, pour calmer le courroux de la déesse, que son ennemi bût, jusqu'à la lie, à la coupe de la douleur. Pour y parvenir, elle s'atlache à le poursuivre dans le plus tendre objet de ses délices, à l'en priver, à jouir de son désespoir et de ses vaines recherches, jusqu'à ce qu'enfin attaquée elle-même par son rival, en la personne d'Ixion, elle soit vaincue à son tour et rende à l'Amour son amante.

En lisant le titre de l'ouvrage, on s'attend d'abord au récit des amours de Gupidon et de Psyché :

sous LA RÉVOLUTION 193

on croit déjà voir cette malheureuse princesse en butte à la colère de Vénus, aux peines qui lui seront imposées par sa rivale. Erreur; l'auteur ne voulait point suivre le plan de La Fontaine que son inclination, ainsi qu'il le dit lui-même, portait à la plaisanterie. Il s'est entièrement confié à son imagination qui Ta guidé à travers tous les méandres de la mythologie.

On trouve dans Tilmowr et Psyché quelques ûciion^ ingénieuses, parfois de jolis détails, mais toujours de fâcheuses négligences.

L'auteur était, du reste, coutumier du fait et il a dû payer sa fécondité du mot de Garât : « Leriegs écrit encore moins bien qu'il ne parle. »

Nous donnions tout à l'heure une pièce où* CoUin d'Harleville constate l'abandon dans lequel sont les muses, c'est Leriegs qui maintenant va nous en donner les raisons.

D^où vienl, dit-il, dans son Discours qui sert de préface au poème des Révolutions de France ^ parmi nous, ce discrédit actuel, ce dégoût pour la poésie ? De plusieurs raisons : la première, j^ose le dire^ est la manière neuve, frivole, philosophique et contournée^ dont la plupart de nos auteurs, tant bons que mauvais, ont fait des vers, indépendamment des sujets ingrats quMls ont choisis. Le goût de la Philosophie s^ étant généralement répandu parmi nos gens de lettres, ils ont voulu identifier, en quelque sorte, la Poésie avec la Morale. Dès lors plus de fie-

tions, plus d'images, plus de grâces ; des seulences, de grands mots, des raisonnemenls froids, mal senlis, plus mal exprimés ; poial d'aclion^ point d'énergie, poinl d*âme> point d'atlraits. Le cœur esl le siège des passions ; les passions sont le charme de la poésie. Que devicndrat-elle, si, loin du cœur, on la promène en des lieux arides, où rien ne peut la dédommager de l'ennui qu'elle ressent et qu'elle inspire ?

Nous sommes de Tavis de Leriegs, évidemment les poèmes de la révolution doivent en partie leur médiocrité, ausacriGce des passions à la philosophie. Mais était-ce une raison pour tenter d'écrire en vers une histoire chronologique de la révolution, et de joindre à des détails purement locaux, des fictions malheureuses et le plus souvent ridicules ? L'auteur appelle celandédommagerTimagination desentraves de rhistoire. » Ici, c'est une maîtresse qui pleure son amant mort à la Bastille, victime du /?er/îâfe gouverneur, et qui expire de regrets. Là, c'est Geneviève qui lasse de processions et d'offrandes, du fond de son sarcophage prononce un terrible oracle qui ne tarde point à s'accomplir. Plus loin, la jeune Hortense est sur le point de prendre le voile, mais elle ne peut prononcer le vœu funeste ; elle aime et, peut-être, est-elle mère. Depuis l'instant qu'elle a vu Bazor, elle n'aspire qu'à la liberté. Vainement elle témoigne ses vœux à son père. Elle s'adresse à la Diète, qui souscrit à ses désirs, décrète l'émission

sous LA RÉVOLUTION 195

des vœux monastiques^ et bientôt la destruction des cloîtres I

11 nous suffira d'ouvrir le volume au hasard et de citer les premiers vers qui nous tomberont sous les yeux, pour donner une idée exacte de la valeur littéraire du poème de Leriegs : La Révalution de France ou la Liberté^ dédié à M. Bailly, maire de Paris.

Il s'agit de la prise de la Bastille.

Ce n'est de toutes parts, que feu, que sang, qu'horreur ; Sur le bronze fumant tonne Pairain vengeur ; On eût dit que l'Etna, du haut de ses murailles, Sur l'Etna yomissait le feu de ses entrailles; Mais la mort que lançaient les Monstres furieux, Nous épargne en sa chute et rejaillit sur eux. Le jour a disparu : la Bastille enflammée, Nage et perd sa clarté dans des flots de fumée.

Tels étaient les « dédommagements » de Fauteur.

Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur Le Mal, poème philosophique en quatre chants de M. Sachli. Sachli était professeur de littérature grecque et romaine et de statistique à l'Institut politique de Berne, à l'époque où il eut l'étrange idée de changer son titre de bon professeur contre celui de mauvais poète. Son poème débute ainsi :

J'offre aux esprits pensants des vérités frappantes : Contemplant la douleur dans ses fins consolantes, Du crime et des remords contemplant les effets, J'entreprends de chanter le mal et ses bienfaits.

Et il continue de même.

Nous passerons également sur La Prise de la Bastille ou le Despotisme vaincu^ poème ou trois chants, dédié à M. de La Fayette, par Tauteur M. Volland, où à côté de quelques morceaux qui annoncent du talent se rencontrent d'énormes fautes de prosodie.

Les Genres poétiques^ poème de Barron, Talné, ne méritent pas davantage un long examen, non« plus que le Siège de Cythere de Gailleau, bien qu*on y reconnaisse cependant de temps à autre la touche d'un écrivain.

Ajoutons à cette liste une traduction en vers des odes d'Horace par Théophile Barrois ; un choix de contes en vers : Le Poète en goguette de Bossange ; Le Patriote ou préservatif contre rAnglomanie, dialogue en vers, suivi de notes par FrouUé et les Matinées d'été, opuscule en vers et en prose de Couret de Villeneuve.

La quatrième partie des Lettres à Emilie sur la Mythologie venait de paraître, et Ton s'en arrachait les éditions, quand un journal annonça la pro-

chaine publication d'un poème de Demoustiers : la Liberté du cloître. On se demanda par quel miracle, ce bel esprit, cet amoureux du faux brillant, sacrifiait aux idées révolutionnaires. Il n'y sacrifia que dans ses moyens, et ne vit dans la liberté qui venait d'être rendue aux femme« et aux religieuses, qu'une nouvelle occasion de se montrer souvent badin, mais toujours affecté et plein de prétentions. Le poème est en trois chants. L'action en est à peu près nulle.

Nous lui préférons de beaucoup les Poésies diverses de Gugétand du Mont-Jura. Ce Gugétand dont le seul tort fut de demeurer inconnu, est une de ces bonnes figures qui appellent immédiatement une sympathie franche et durable. Aussi bien le caractère de l'homme répond à son portrait. Son père l'enferme à Besançon chez des ecclésiastiques^ il saute par la fenêtre. A Sarci,on l'adresse à l'abbé Sabatier, l'auteur des Trois siècles de la littérature française, lequel lui commande une satire contre Voltaire. Gugétand en profite pour composer en quelques jours le Génie vengé, morceau plein de verve, dans lequel il prend la défense de Voltaire contre ses ennemis. Cette pièce le met en rapport avec quelques littérateurs et lui vaut même la bienveillance de La Harpe. On le place aux côtés du marquis de la Viliette en qualité de secrétaire.. 11 se brouille avec lui, un jour où ce dernier lui

parle de le faire héritier d'une somme assez ronde pour lui assurer Tindépendance. Il faul M. de Talleyrand, pour le forcer à ne pas mourir de faim.

Tel était Thomme. Nous trouvons dans son recueil, outre Le Génie vengé qui date de 1780 et Le Doute, un remarquable morceau adressé à un compatriote, M. Janvier, où Ton devine un styb simple et nerveux, d'une originalité indiscutable.

Gugétand eut pour ami intime, J.J. Leroux, un autre type qui pourrait compter dans la galerie des originaux de la fin du xviu* siècle.

J.J. Leroux jouait un rôle assez remarquable et assez dangereux au commencement de la Révolution. Il proclamait les lois et, porteur d'un petit drapeau rouge, avait pour mission de dissiper les attroupements.

De plus Leroux était garde-nationale comme Collin d'Harleville, et comme ce dernier il courut plus d'une fois le risque d'oublier le mot d'ordre dans la chaleur de la composition. C'est en faisant la faction au district des Capucins de la Chaussée d'Antin qu'il composa un amusant poème, en quatre gardes, intitulé Le Factionnaire et signé : J.. J.. L.. R.. D.. T..

Nos citoyens pour un nouveau service Sont pleins de zèle ; ils ne rêvent plus ri&n

sous LA BÉVOLUTION 199

Que bataillon, compagnie, exercice :

G^est leur bonheur^ et c'est aussi le mien.

Hier matin je sortais d'un collège En longue robe \ au nombre des suppôts Qui du Recteur composaient le cortège ; Et maintenant, Thabit bleu sur le dos, Sabre au côté, lourd fusil que j'embrasse^ Guêtre à la jambe et cocarde au chapeau.

Sur trente pieds, je passe^ je repasse...

Allons toujours, on verra si c'est beau.

Plus je me hâte et plus je me regarde.

Moins je conçois ce costume nouveau.

Qui, moi soldat 1 moi dans un corps de garde! Que voilà bien Panurge et son bateau.

Et ses moutons Pun après l'autre à l'eau!

Que faire alors quand on est sentinelle» Et que l'on sent trotter dans sa cervelle Quelques vapeurs qui semblent de l'esprit ?

Ce que je fais : en cachette on écrit, El d'un pas leste on marche de plus belle.

Réfléchissant sur ces nombreux excès Dont nous avons vu la France troublée.

Je me console en songeant aux décrets.

Sages travaux de la docte Assemblée ; Et j'en prédis le plus ample succès.

Et le voilà qui disserte le plus agréablement du monde sur les abus qui existaient en France avant

1 II était médecin.

la convocation des États Généraux, n'interrompant son récit que pour entrer dans les plus menus détails d'un petit songe allégorique qu'il a eu, probablement en montant sa garde.

Nous ferions peut-être un graûd honneur à J. J. Leroux en insistant sur son talent de poète, mais nous devons, sans nul doute, un souvenir à l'homme d'esprit.

Tandis que les uns attendaient un événement pour réveiller leurs muses et que les autres cherchaient à oublier les temps présents en ressuscitant le passé, le peuple chantait toujours, ne laissant jamais perdre l'occasion de renouveler ses refrains et de rajeunir ses chansons.

Il est curieux de voir l'improvisation populaire survivre à toutes les inquiétudes comme à toutes les défaites. Gela tient à ce que la foule est essentiellement primesautière. Au 6 octobre, elle sait déjà les menées de l'Autriche et les intrigues de l'église. L'un essaie de gagner Mirabeau, l'autre cherche à faire du roi, un martyr, espérant ainsi lui faire accepter plus tard, les émeutes de Nîmes, les barricades de Toulouse, et les massacres de Montauban. Le peuple ne voit qu'une chose, le retour de son roi à Paris. Et le voilà qui chante, sur tous les tons, les vertus de Louis XYL

sous LA RÉVOLUTION 201

La première pièce est intitulée : Le Voyage du Roi de Versailles à PariSy où il fait sa résidence, sur

l'air de : vive Henri IV! L'auteur garde l'anonyme.

Il signe : Un compagnon de voyage soldat de la

garde nationale parisienne.

Jour mémorable Ou le peuple François

Ferme, immuable, Pour assurer ses droits, Vole, infatiguable Au séjour de nos rois.

De ce voyage Rien n'arrête Tinslant ;

Le vent, Torage S'animent v&inement.

Contre le courage Que peut le ûrmament?

La chanson a treize couplets. L'auteur s'émeut du nombre fatidique, mais il s'en console vu le but qu'il s'est proposé.

Du nombre treize Parfois on est chagrin,

Mais qu'on est aise Quand il mène au refrain :

Vive Louis seize, La Reine et le Dauphin !

^— ^— ^^^gi^^-^— ^— — ^■«^^-~*— '■ - Il — ^— ^— ^—

Naïveté d'un peuple enfant I

Un d'entre eux eut cependant le courage de les avertir, au milieu de leur joie, de Texagôration de leur reconnaissance. C'est plus qu'un appel à la modération, c'est presque une prédiction. L'idée est exprimée, cette fois, avec plus de laisser-aller que jamais. L'auteur ne connaissait point le beau langage, il y gagnera peut-être en franchise. N'oubliez pas qu*il rimait en face des baïonnettes étrangères ei qu'il avait déjà du sang aux pieds.

Ces « vive le roi I » m'impatientent ; Que les députés me tourmentent 1 Je Youdrais qu'ils fussent pendus, M'en eût-il coûté cent écusl Cependant je ne suis pas traître, Quand je me mets à la fenêtre, Voyez ce gros lourdeau, dit-on.

Il est plus béte qu'un cochon.

Avouez que peu de poètes ont eu moins de prétention.

Allez, tout aussi bien qu'un autre Ici, je fais le bon apôtre, Un beau matin je partirai.

Ahl mon Dieu comme j'en rirai!

Vous resterez bouche béante, Moi j'aurai trompé ^tre attente,

sous LA. RÉVOLUTION 203

Yoas direz en yos comilés : Commeal le roi noas a quittés ?

Un monarque est toujours un maître ; Ne pensez pas le méconnaître ; Sans lui Ton ne fait point de loi ; Ne méprisez pas votre roi.

Si je suis trompé, je l'accuse, Mais je connais toute la ruse Que l'on pratique à mon insu :

Je sais bien que je suis cocu!

Une bouteille est ma maîtresse^ A tous moments je la caresse, Me fait-elle infidélité Vite, je la mets de côté!

En vrai glouton^ je mange à table.

Souhaitant les femmes au diable, Je ne veui que de bon morceaux ; J'aime la chair et non les os.

La pièce est signée :

Signature cabalistique. Décidément l'auteur tenait du sorcier et un peu de Tivrogne.

Je doute que les remontrances de notre poète aient produit leur effet. Nous constatons cependant une diminution dans le nombre des productions apolo* giques.

Il ne fallut rien moins que la proposition du docteur Guillotin à T Assemblée pour réveiller la fibre poétique. Il courut aussitôt une curieuse pièce dont nous n'avons pu nous procurer que des fragments... sans suite. G*est un pamphlet en vers de deux pieds dans lequel est racontée la fameuse séance. On y rit de la « niaiserie » d*une phrase qui, parait-il fit « sourire » TAssemblée qui passa à Tordre du jour. M. Guillotin disait: « Avec ma machine, je vous fais sauter la tète d'un clin d'œil, et vous ne souffrez point. » Ge ne fut qu*après une longue correspondance entre M. Guillotin, M. Rœderer procureur général de la Gommune et le ministre des finances Glavière, que la machine fut adoptée. L'exécuteur Samson, raconte le pamphlétaire, prit part à cette correspondance. Il y eut un marché passé avec un entrepreneur pour la fourniture de toutes les guillotines de France, a cinq cents livres la pièce. On y joignait une inscription de M. Rœderer, sur la manière de s* en servir.

On ne vendit plus au Palais-Royal, que la Guillotiney chanson nouvelle.

sous LA RÉVOLUTION 205

Air : DU MEmiET d'izaudet

Guillotîn,

Médecin,

Politique, Imagine, un beau malin.

Que pendre est inhumain, Et peu patriotique.

Aussitôt

Il lui faut

Un supplice Qui, sans corde ni poteau.

Supprime du bourreau

L'office.

C'est en vain que Pon publie Que c'est pure jalousie

D'un suppôt

D'un fripôt

lyHyppocrate

Qui éclate.

Et de tuer impunément, Même exclusivement.

Se flalle.

Le Romain

Guillolin Que rien n'arrête.

Consulte gens de métier, Barnave, Chapelier, Avec le coup de tôle,

Et 8a main Fait soudain Une machine Humainement qui tuera, Et qu'on appellera Guillotine.

La chanson n'eût pas de succès.

Nous voici arrivé au 14 Juillet. Ge fut alors une pluie de productions nouvelles. On ne distribua plus aux quatre coins de Paris que des odes, des épîtres en vers, des chansons, d*où s'exhalaient le plus sincère patriotisme et la foi la plus grande.

La première qui parut est d'une femme.

Allons, Français, aux Champs- de-Mars ; Pour la fêle fédéralive, BraYons les travaux, les hasards :

Voilà que ce grand jour arrive.

Bons citoyens, accourez tous :

Il faut creuser, il faut abattre ; Autour de ce champ formez-nous Un magnifique amphithéâtre, Et de tous étals, de lous rangs, Pour remplacer le mercenaire.

Je vois trois cent mille habitanis :

La réussile est leur salaire.

sous LA RÉVOLUTION 207

Le duc, avec le porle-faix,

La charboanière et la marquise,

Concourent ensemble au succès

De celte superbe entreprise.

Nos petits maîtres élégants,

Et vous aussi, femmes charmantes,

Aux petits pierrots galants.

Vos chapeaux, vos plumes flottantes,

On vous voit bêcher, piocher,

Traîner camions et brouettes ;

Le travail peut vous attacher

Au point d'oublier vos loileltes.

Les abbés auprès des soldais, Et les moines avec les filles.

En se tenant tous par le bras.

Semblent faire mêmes familles.

Quittons pour Tinslant le fusil !

Voyez l'enfance et la vieillesse, S*efforçant de prendre un outil, Travailler malgré sa faiblesse.

Le dévouement que déployèrent les femmes pour mener à bien la fête de la fédération est d^ailleurs constaté d'une façon unanime. Voici à se sujet une autre pièce, sans signature.

Du plus brûlant patriotisme Venez admirer les effets !

Le vaste champ de P héroïsme A vos yeux offre mille attraits.

t08 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE

Voyez-Tons la beauté touchante, De Phœbus affronter Pardcur, Pour presser Paurore éclatante Qui doit combler notre bonheur.

Tandis que sa main délicate Se lifre aux plus rudes traTaux, Avec quel zèle elle se hâte Sans se donner aucun repos.

Au sourire de la Patrie Une Française ouTre son cœur ; A lui sacrifier sa vie Toujours elle mit son bonheur.

Le dernier couplet est tout à fait gaulois.

Pour mériter de la Patrie Ne bornez pas là yos travaux, Voire tâche n^est pas remplie, Donnez- nous de petits héros.

Dignes émules de leurs pères, Qu'ils héritent de leur valeur, De la France, comme leurs mères, Qu'ils soient la gloire et le bonheur !

Il nous faudrait Tespace d'un long catalogue pour reproduire ici seulement les titres des pièces qui furent composées pour la circonstance. Nous n'en avons pas compté moins de quatre mille deuxcents. Chaque corporation eut la sienne, qu'elle

sous LA RÉVOLUTION 509

chanta en se rendant au Ghainp-de-Mars. Un iér moin oculaire a vu deux mille forts de la Halle entonner sur Tair des Bateliers de la Grenouillère:

Quel jour heureux pour nous s'prépare !

Que Paris aujourd'hui s-ra beau!

Pour voir ce speclacle nouveau Un nouveau feu, d' chacun s'empare.

C'est que pour lu fêt' d'Ia liberté On est d'Iout cœur, en vérité.

Ne laissons passer YEpidètnie Française sans en dire un mot. C'est une satire aristocrate. Il y avait au moins de la bravoure à la débiter un jour pareil. L'auteur fait précéder la pièce d'une sorte de prologue que nous reproduisons:

Le jour de la fédération, un soldat véiéran, député de la garnison de Metz, disait à un ci-devant garde-française : « Mais je n'entends dans la bouche d'un million de personnes, et nommément dans celle de vos camarades, que cette plate chanson des halles avec ce refrain équivoque : Ça ira... Ça ira... Sera-ce bien ou mal, camarade? Pourquoi ne pas s'expliquer ? Est-ce comme ça, sacré nom d'un Dieu, qu'on célèbre les augustes représentants de la nation ?» Le soldai national ne sut que répondre et fut au contraire fort étonné d'entendre le brave et respectable vétéran chanter en impromptu sur un air nouveau :

2t0 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE

* Dans l'heureux temps où nous sommes

Pour célébrer les grands hommes Il suffit de les nommer.

Telle a élé Pinteation de Tauleur.

Et il commence sur Tair de Honni soit qui mal y pense, une chanson exclusivement composée de noms propres, noms de députés, de prêtres, de curés, d*ayocats, de nobles, etc.

Le premier couplet donne une idée suffisante de la pièce entière qui est fort longue :

Couppé, Menu, Menou, Tonnerre, Boacher, Barnaye, Robespierre, Rewbée, Dupart, Curt, Delacourt, Lejeans, Pouvre, de Liancourt (bis), Raby, Rabaud, Foi, la Fayette, Mulier, d'Aiguillon, Labeste, Dupont, Failly, Plas, Dinocheau^ D'Orléans, Bandi, Mirabeau.

La fédération fut chantée à Londres par Russel, en Italie par Magri, en Espagne parUlrès, à Hambourg par Klopstock.

Nous devons la communication du manuscrit de rimmortel auteurde la Messiade à M. le comte de Fusier, un de nos collectionneurs les plus érudits.

C'est dans une lettre adressée à un ami, que

Klopstock a improvisé le chant qui suit, lequel n*a • jamais été ni traduit ni imprimé.

« Germains libres, chantons Theure fortunée où nos pères en France, brisèrent les fers de Tesclavage ; unissons nos vœux aux leurs ; que nos cœurs soient des autels, en Thonneur de la liberté.

(( Chantons les superbes exploits de la liberté reconquise : célébrons-la avec des cœurs purs et dignes d'elle.

< Vingt millions d'hommes célèbrent aujourd'hui la fête de la liberté. Tremblez, tyrans! frémissez, despotes de la terre I Les bons citoyens sont seuls dignes d'atteindre aux plus hautes vertus.

<( Chantons, etc.

ff Sans doute le sang et quelques larmes coulèrent dans les luttes pour la liberté ; mais ce sang et ces larmes versés pour elle sont des couronnes pour l'immortalité, et les sources du bonheur comme de l'éternelle reconnaissance de nos arrière neveux.

Chantons, etc.

c( Elevez vos regards : contemplez la terre attentive à vos succès : la rendre heureuse, libre et meilleure était le but de vos nobles travaux ; la divinité

•même dftigne sourire à ces valereux desseins, que nos cantiques célèbrent sa bonté I m Gbantons, etc.

« Portons-lui Thommage de notre reconnaissance dans Texercice de nos devoirs : la vertu élevée, la liberté ; la liberté donne la force à la vertu, non la naissance, mais la seule vertu honorera désormais les mortels. Sans la dignité de Tàme nous porterions toujours les fers de Tesclavage.

< Chantons, etc. »

Quelle part prirent à ce concert universel les véritables poètes que nous avions alors ? Piis fait un couplet; Ximenès un quatrain; Joseph Chénier un hymne ; M. de Fontanes, un poème. G^est tout. Chénier est tout entier au théâtre ; de Fontanes consacre ses loisirs à la rédaction du Modérateur avec^Sûard. Le 14 Juillet méritait un Homère, il Tattend encore.

THÉÂTRE

A Tépoque où nous arrivons, la muse dramatique a eu le temps de se recueillir. Jusqu^à.ce jour les productions de Dezedede, {Avguste et Théodoré) ; de Collin d'Harleville, (les Châteaux en Espagne) ; de Vigée, [VEntrevue) de Fontanelle [Eriné) ; d'Imbert [Marie de Brabanl) ; de Piis [Les Savoyards) ; de Fabre d'Eglantine [L'amour et l'Intérêt) ; voir même Le Souper de Henri IV de Bouthellier et Dupré de Valmont, ne se ressentent en rien des temps où elles ont été conçues.

Le tbeâtre révolutionnaire est né le jour de la première représentation de Charles IX,

Joseph de Ghénier voulait prendre sa revanche des sifflets d'Edgard, des murmures d'Azémire. Il la prit éclatante, assurante tout jamais sa réputation en même temps que celle de Talma, triomphant de Taudace qu'il y avait à mettre la Saint-Barthélémy sur la scène et à y faire paraître un cardinal bénissant les poignards pour un vaste assassinat. Ghénier avait invoqué le spuvenir de Voltaire. 11 comprit que le moment était bien choisi de ressusciter la tirade philosophique, de mettre le fanatisme en action et les maximes de la liberté en scènes dialoguées. A défaut du drame on applaudirait la révolution.

Jamais œuvre dramatique ne donna autant de prises à la critique. Ghénier devait compter avec ses admirateurs comme avec ses rivaux, avec ses partisans comme avec ses ennemis politiques. Parmi ces derniers Arnault se montra impitoyable. Le mot de Danton, le jour de la première : «Si Figaro a tué la noblesse, Charles IX tuera la royauté )),et celui de Gamille Desmoulins : « Gette pièce avance plus nos affaires que les journées d'octobre, » lui avaient été au cœur. Il se mit à la tête des royalistes, alarmés de Taudace du jeune poëte. On raconte même, à ce propos, une anecdote assez piquante.

Monsieur habitait le Luxembourg, où Arnault Tavait suivi. Depuis un an qu'il était au service de ce prince, ce fier patron ne lui avait pas adressé un

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seul mot. Il rompît enfin le silence quelques jours après la représentation de Charles IX. Un jour qu*Arnault était présent au lever du prince, Ruljiières y vint. Monsieur dit beaucoup de mal de cette tragédie dont la Cour était révoltée, puis termina sa diatribe par ces mots : — Je n'ai encore rencontré personne qui ait vu cette pièce deux fois. — Je ne Tai vue qu'une, dit complaisamment Rulhicres. — Et moi, je l'ai vue deux, réplique étourdiment Arnault. — Je vous en fais mon compliment, reprend le prince d'un ton qui ne permettait pas la réplique. Déconcerté de cette répartie, Arnault craint que Monsieur, ne pense qu'il l'ait voulu braver, et s'empresse de rimer une critique malhonnête et basse, contre Charles IX, Le lendemain au lever il remettait ses vers à Monsieur, qui ne manqua pas de l'en féliciter.

Ajoutons pour la morale de celte histoire que la flatterie lui valut l'amitié de Frochot et de l'abbé Maury.

Tel fut le premier détracteur de Charles IX dont Scribe, dans un moment de belle humeur, ne craignit pas de vanter en pleine Académie, l'énergique franchise.

Chénier avait cherché, un an auparavant, à préparer le public à l'audition de son œuvre, par la publication d'un discours sur la liberté du théâtre. Il y développait ce thème que ceux qui pensent el qui

laissent penser sont les plus redoutables ennemis de la tyrannie et du fanatisme.

cSous la régence d*Ânned*Autriche,dit-il,et dans la jeunesse de Louis XIY, la nation française commençait à s'instruire en écoutant à son théâtre les scènes admirables de P. Corneille, et les excellentes comédies de Molière. Les deux poètes lui apprenaient à penser, tandis que les plus éloquents prosateurs bornaient encore tout leur génie à défendre Jansénius, où à flatter en chaire les princes morts et les princes vivants ; mais, quand on s'aperçut de cette route nouvelle que la raison se frayait en France, on résolut de la lui fermer. Plus nos poètes drama* tiques avaient illustré la nation chez Tétranger, plus on sut les voiler ; et plus leur art parut propre à former des hommes libres, plus on crut devoir rendre esclaves tous ceux qui le cultivaient. »

A Tépoque où parut Charles IX ce n'était point assez d'avoir composé en France une pièce de théâtre ; ce n'était point assez d'avoir à essuyer les intrigues, les cabales, les dégoûts sans nombre, inséparables de la carrière dramatique ; ce n'était point assez d'avoir à supporter les tracasseries les plus étranges, les rivalités les plus humiliantes ; pour faire représenter une pièce, il fallait monter d'échelon en échelon; de M. le Censeur royal à

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M. le Lieutenant général de police ; quelquefois à M. le Ministre de Paris ; quelquefois à M. le Magistrat de la Librairie ; quelquefois à M. le Garde des Sceaux. Voilà pour la ville. Voulait-on faire représenter la pièce à la Cour, c'était une autre échelle à monter. Il fallait s'adresser à M. Tlntendant des plaisirs dits menus, et de M. l'Intendant des plaisirs dits menus à M. le premier gentilhomme de la chambre en exercice. Tous ces messieurs avaient leur coin de magistrature, leur droit d'inspection sur les pièces de théâtre, leur privilège.

aOn a établi,continue Ghénier,des censeurs, agents subalternes du gouvernement, qui recherchent avec un soin scrupuleux dans les pièces de théâtre, ce qui pourrait choquer la tyrannie et combattre les préjugés qu'il lui convient d'entretenir. Tout ce qui est dépourvu de sens est approuvé par ces messieurs : les adulations basses et rampantes sont protégées ; les farces même les plus indécentes sont représentées sans obstacles ; les vérités fortes et hardies sont impitoyablement proscrites. La mission des censeurs est de faire la guerre à la raison, à la liberté ! Sans talent et sans génie., leur devoir est d'énerver le génie et les talents. Gcsont des eunuques qui n'ont plus qu'un seul plaisir ; celui de faire des eunuques.

'< Vous tous, Législateurs élus par le Souverain, citoyens de toutes les professions ; vous tous que nous avons chargés de rendre à la France les droits qu'on avait usurpés sur elle, ces droits qui sont à tous les hommes et qui nesauraient dépendre ni des climats, ni des époques ; parcourez un moment cet écrit. Vous suppléerez par vos lumières au peu d'étendue dès miennes ; vous penserez ce. que je n'ai peut-être pas osé dire ; vous sentirez combien la liberté du théâtre est à désirer pour Futilité publique. Cette raison devrait seule déterminer des citoyens ; mais cette raison, déjà si forte, n'est ici que secondaire, puisqu'il est question d'une chose rigoureusement juste. Il faut poser des lois écrites, des lois coercitives, des lois consenties par ceux qui représentent la nation ; il faut que ces lois prononcent sur tous les cas. Dans un pays libre, tout ce qui n'est pas expressément défendu par les lois est permis de droit. »

Nous avons tenu à reproduire en partie l'éloque/it plaidoyer de Chénier en faveur de la liberté du théâtre. Il parut presque en même temps que celui de Mirabeau pour la liberté de la presse. Leurs discours consacrent deux dates importantes dansl'histoire des révolutions littéraires. Le peuple a des armes ; la pensée a des ailes.

En 1790, les représentations de Charles IX furent suspendues par le conseil de l'Hôtel de Ville. Il

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fallut rinsistance des comédiens français qui présentèrent le 27 septembre une requête « tendant à obtenir Tordre ou la permission, par écrit, de donner Charks /X, » pour qu'elles fussent reprises^ par ordre de Bailly, maire de Paris.

On reprocha à Ghénier d*avoix représenté sur le théâtre un roi de France tout à la fois homicide et parjure, un roi de France qui verse le sang de ses sujets, comme s'il appartenait aux sujets de Louis XYI, de défendre la cause des courtisans de Charles IX. On trouva indécent qu'il eût mis des prêtres chrétiens sur le théâtre. C'est l'objection que les dévots firent autrefois contre la comédie de Tartuffe^ confondant à plaisir^la cause dos hommes avec celle de Dieu. On amassa enfin prétextes sur prétextes pour obscurcir la gloire dont il venait de jouir.

Chénier n'avait eu qu'un but : introduire sur la scène française les époques célèbres de l'histoire moderne, et particulièrement de l'histoire nationale ; attacher à des passions, à des événements tragiques^ un grand intérêt politique, un grand but moral. La tragédie est plus philosophique et plus instructive que l'histoire, écrivait AristotCé II voulait rendre notre théâtre plus sévère encore que celui d'Athènes, en chassant de la tragédie ce fatras d'idées mythologiques et de fables monstrueuses toujours répétées dans les anciens poètes, en joignant à la

We HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE

profondeur des mœurs de Tacite^ Téloquenèe harliioniôuse de Sophocle.

Ghénier a-t-îi atteint ce but?

En ne touchant qu*à la question littéraire on peut reprocher à Ghénier des tableaux trop sombres, et eéla aux dépens de Fhistoire, ain^i qu'une emphase qui va quelquefois jusqu'à devenir fatigante. Ma£s il n*en demeure pc» moins vrai, que c'est à lui que revient la gloire d'avoir composé le premier une ti^agédie vraiment nationale et d'avoir ouvert la route à tous ceux qui depuis s'y sont illustrés.

Le 7 décembre 1789, Gollot d'Herbois fait représenter au Théâtre Français le Paysan Magistrat^ comédie en cinq actes et en prose, imitée de l'espagnol, de Oaldéron, d'après la traduction de Lingnet. La pièce eut un mince succès. Gollot d'Herbois ne devait pas avoir comme auteur de plus brillantes destinées que celles qui l'avaient attendu en qualité de coméclien. La pièce avait été écrite à Genève, alors qu'Hâtait directeur de troupe, et que pour se venger des sifQets qui l'avaient accueilli à Lyon, il se promettait d'être un jour un homme de parti. On l'a aecusé d'avoir poursuivi plus tard Olympe de Gouges^ uniquement parce qu'elle l'avait remplacé quelques jours après sur l'affiche, avec l'Esclavage des. Nègres^ une ennuyeuse comédie en trois actes et en prose. Gollot d'Herbois est de ceux que l'histoirQ

sous LA RÉVOLUTION 2.21

aime à entourer de légendes, comme les peintreagor hiques faisaient pour les monstres qu*ils voulaienit peindre.

L'année 1700 s'ouvrit avec une petite eQniédie«revue de Fiins des Oliviers, le Réveil d'£pîménideau ks Etrennes de la Liberté,

Flins des Oliviers est une aimable originalité, bien que Chateaubriand ait fait de lui ua portfait peu flatteur.

« Je vis chez Delisle de Sales, Carbon Flins des Oliviers, qui tomba amoureux de madame de Par^ cy. Elle s'en moquait ; il prenait bien la chose, ear il se piquait d'être de bonne compagnie. Flins me fit connaître Fontanes, son ami, qui est devenu le mien.

» Fils d'un maître des eaux et forêts de Reims, Flins avait reçu une éducation négligée ; au demeurant, homme d'esprit et parfois de talent. On ne pouvait voir quelque chose de plus laid : court et bouffi, de gros yeux saillants, des cheveux hérissés, des dents sales, et malgré cela l'air pas trop igno-ble. Son genre de vie, qui était celui de presque tous les gens de lettres de Paris, à cette époque, mérite d'être raconté.

» Flins occupait un appartement rue Mazarine, aHsez près de La Harpe, qui demeurait rue {ijaéaé»-

gaud. Deux savoyards, travestis en laquais par la vertu d'une casaque de livrée, le servaient; le soir ils le suivaient, et introduisaient les visites chez lui le matin. Flins allait régulièrement au Théâtre- Français, alors placé à TOdéon^ et excellent surtout dans la comédie. Brizard venait à peine de finir ; Talma commençait; Larive, Fleury, Mole, Dazincourt, Dugazon, Grandmesnil ; mesdames Contât, Saint-Val, Desgarcins, Olivier, étaient dans toute la force du talent, en attendant mademoiselle Mars, fille de Monvel, prête à débuter au théâtre Montansier. Les actrices protégeaient les auteurs et devenaient quelquefois Toccasion de leur fortune.

» Plins n'avait qu'une petite pension de sa famille et vivait à crédit. Vers les vacances du Parlement, il mettait en gage les livrées de ses savoyards, ses deux montres, ses bagues et son linge, payait avec le prè| ce gu'il devait, partait pour Reims, y passait trois mois, revenait à Paris, retirait, au moyen de l'argent que lui donnait son père, ce qu'il avait déposé au mont de piété, et recommençait le cercle de cette vie, toujours gai et bien reçu, d

La scène du Réveil xTEpiménide se passe aux Tuileries. Epiménide va se réveiller, ainsi qu'il lui ar- ,rive tous les siècles, et étudier en gai philosophe les changements du monde. Il commence par applau-

sous LA RÉVOLUTION 223

dir au retour de Louis XVI qui, n'imitant pas Louis XIV, dédaigne une cour fastueuse et s'appuie sur le peuple. Les courtisans sont remplacés par des citoyens, le Parlement par l'Assemblée à la grande stupéfaction de tous ! Puis le voilà qui se croise avec Gorgi.

GORGi (à part)

Achevons maialenanl la feuille de Bruxelles.

Combien nous faudra-l-il tuer d'impériaux ?

Deux ou Irois mille? bagatelles 1 II me faut surpasser lous les autres journaux

Par de plus sanglantes nouvelles...

(Écrivant) « Vingt mille hommes tués dans le dernier combat. »

{Il heurte Epiménide) Je ne vous voyais point; pardon, je me retire.

EPIMÉNIDE

Pourquoi vous déranger? continuez d'écrire.

' GORGI

Il le faut bien, c'est mon élal....

Si ces messieurs voulaient souscrire?

EPIHÉNIDB

Volontiers, mais auparayant,

Monsieur,pour quel ouvrage ? Il faut nous en instruire.

GORGI

C'est pour un journal excellent Qui le matin ; dès qu'on s'éveille, Apprend dans tout Paris, ce qui dans le Brabant S'est à coup sûr, passé la veille.

d'harcourt

Moi je ne puis concevoir, Ck)mment de Gand ou de Bruxelles, Vous pouvez le matin nous donner des nouvelles, Tandis que le courrier n'arrive que le soir.

GORGI

Je n'attends pas les faits, monsieur, je les devine.

Les courriers sont d'une lenteur !

Et ce qu'on apprend d'eux après tant de longueur, Ne vaut pas ce qu'on imagine.

EPIMÉNIDE

Mais tromper le public...

sous LA RÉVOLUTION 226

60BGI

Le public est si bon I Il ne veut qu'être ému, c'est à quoi je m'applique. Je ne vois que complots et conjuration ; Je mets partout du fer, des mines, du canon ;

Ab I messieurs ; sans l'invention

Que deviendrait la politique I

Je ne m'aviserai point d'affirmer que la scène aurait aujourd'hui le même succès, en supposant qu'elle n'ait rien perdu de son actualité.

Mais voici monsieur Rature, censeur, qui vient conter ses peines. On lui a ôté son enipire I que va-t-il faire?

RATURE

Si, du moins, dans cette occasion, On nous avait laissé la moindre pension, J'aurais pu, je le sens, garder moins de rancune, Mais las! nous renvoyer sans pension auotiue!

d'HAR COURT

Ab! voilà le grand tort ; mais quoi! vous pourriez bien Composer au moins quelque ouvrage ?

RATURE

Je ralurais ayec courage ; Mais, moi, je m'imagine rien.

d'harcourt

Cependant les censeurs ont compté sur leur liste. Le sage Daleraberl, Pauieur de Rbadamisle, Môme il en- est encor que Ton pourrait citer.

RATURE

GeDalembert, monsieur.? Bon, c'était un faux frère. Il fut, dans tous les temps, suspect au ministère :

Sur lui Ton ne pouvait compter :

Il aurait respecté la prise de YoUaire :

Il aimait trop les arts : il allait tout gâter.

d'harcourt

Mais vous ?

RATURE

Moi, je n'ai pas ce reproche à me f^ire, Cependant je perds tout.

DHARCOURT

Espérez.

RATURE

Que j'espère!

d'harcourt

D'affaire, croyez-raoi, vous pouvez-YOUs tirer.

RATURE

Mon embarras^ monsieur, ne saurait se décrire.

d'harcourt Mais, secrétaire un jour...

RATURE

Je ne saiâ pas écrire.

EPIMÉNIDE

Ëh! que savez-yous donc?

RATURE

Je savais censurer!

Après M. Rature, c'est M. Fatras, un réactionnaire ; M. Grisante,

Qui va loin de ces lieux chercher un coin de lerre Oîi d'un peu d'esclavage on ait gardé le goûl.

M. l'Abbé chantant sur Tair d'Orphée :

J'ai perdu mes bénéfices, Rien n'égale ma douleur.

Cabriole, un professeur de danse, qui considère l'Etat comme sauvé pourvu qu'il puisse y exercer encore ses talents ; Uamon enfin, le démocrate, un farouche qui voit partout des conspirateurs et dont les neveux vivront éternellement.

Le Réveil d'Epidémide est, en somme, une revue pleine d'esprit et de fines satires. Le public lui fit la réception qui lui était due. Seul le rôle du censeur excita quelques murmures. On trouva de l'exagération dans ce trait : Je ne sais pas écrire, Flins s'en excusa en affirmant qu'il connaissait l'original.

L'Honnête Criminel de Fenouillot de Falbaire, mériterait une mention spéciale si la pièce n'avait

sous LA RÉVOLUTION 2î9

été imprimée vingt-cinq ans avanb le jour où elle vit la rampe. C'est un fait historique tiré de la politique de Marmonlel. Le héros est le fils d'un honnête protestant, qui délivre son père chargé d'une fausse acousation,se livre à saplace,et se laisse condamner aux galères, où il reste sept ans.

Cet ouvrage où l'on célébrait l'héroïsme filial, où l'on cherchait à intervenir en faveur des victimes de l'intolérance, avait essuyé à Paris une proscription de sept années. Il avait cependant été joué depuis 1767, dans toutes les provinces, et même à Versailles, par ordre de la reine ; ce qui prouve bien que le despotisme est plus souvent sur les marches du trône que sur le trône même.

V Honnête Criminel fut enfin donné pour la première fois, le 4 janvier i790, et obtint un brillant succès.

La pièce est en vers souvent très-heureux; les situations en sont attachantes et firent, au dire des journaux du temps, couler de douces larmes.

Jean Louis Laya pénétra le premier dans la brèche ouverte par de Falbaire, avec un drame en cinq actes et envers : Les Dangers de l'Opinion, LaysiBy ait toutes les qualités nécessaires pour s'engager dans la voie épineuse que lui avait tracée son prédécesseur : une connaissance approfondie de la langue et de ses immenses ressources, un style correct et facile, une élégance soutenue, de la dignité

sans emphase, enfin cette lucidité, preuve incontestable d*un esprit maître de son sujet.

Il fut donc, pour me servir des expressions de Charles Nodier * le partisan de cette innovation nécessaire, de cette innovation irrésistible qui se conforme, obéissante, aux progrès reconnus de l'intelligence sociale : qui procède, comme une innovation naïve, des innovations pratiques de la civilisation ; qui seconde par une expression bien faite, ou par une forme heureusement appropriée à la nature, Tinnovation d'une idée utile et populaire qui n'a pas encore de nom ; qui prête l'éclat et la vie d'une création nouvelle à tout ce qui porte un sceau de nouveauté et de création dans les conceptions de l'homme. Le trait distinctif de la biographie de Laya, était l'accord d'un beau talent et d'un beau caractère. C'était peu pour lui d'accomplir une composition souvent élégante, et quelquefois vigoureuse, s'il n'en voyait résulter une induction morale dont l'effet pouvait contribuer au bonheur de la société. Dans les Dangers de l Opinion^ il lutte contre le préjugé cruel qui flétrissait de la honte d'un coupable une famille innocente, comme plus tard dans Jean Calas, il livra à l'horreur publique la fureur de l'intolérance religieuse.

» Discours de M, Ch. Nodier en venant prendre 8éan<;e à l'Académie Française.

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Pour montrer combien ce préjugé peut devenir funeste, Fauteur suppose qu'une jeune personne est sur le point d'épouser son amant, mais qu'une flétrissure imprévue sur la tête de celui-ci, rompt tout à coup le mariage qui allait s'accomplir.

La tendre amante et le malheureux jeune homme, réduits au plus horrible désespoir, sont résolus à s'empoisonner, lorsqu'eilfin l'innocence du parent est reconnue et par conséquent la tache effacée.

A peine un ouvrage obtient-il du succès au théâtre, que tous les auteurs s'empressent de tailler des pièces sur le même patron. Nina avait donné le Chevalier de la Barre et le Délire ; le succès du Réveil (TÉpiménide devait faire éclore le Souper Magique ou *fes Deux Siècles, pièce épisodique en un acte, mêlée de chants, et dont la première représentation eut lieu le 11 février 1790. L'auteur mettait en scène Cagliostro qui, au moyen d'une baguette magique fait successivement paraître Golbert, Molière, l'homme au Masque de fer. Chapelle, la duchesse de la Vallière, La Fontaine, Ninon de Lenclos, etc., etc.

Tous ces personnages sont étonnés du prodigieux changement que la révolution vient d'opérer; de là naissent de longues dissertations sur la différence de leur siècle avec le nouveau. La duchesse de la Vallière fait des reproches assez sérieux à Louis Xiy,dont elle révèle les faiblesses et, dans un parallèle fort

déplacé entre ce monarque et Louis XVI, elle dit que celui-ci n'a « d'autre maîtresse que la nation. » La pièce fut trouvée longue, ennuyeuse et faiblement écrite.

Le lendemain ne fut pas plus heureux pour les comédiens qui donnèrent la première représentation de Louis XII père du peuple ^ tragédie en cinq actes et en vers, que les sifûets empêchèrent d'aller jusqu'à la fin.

L'auteur était Charles Philippe Ronsin, encore une personnalité peu connue, qui mérite quelques détails.

^ils de cultivateurs aisés, Ronsin s'était d'abord adonné à la poésie. En 1780 il publie : La ChiUe de Ruffifij un poème traduit de Glaudien. Six ans après il fait paraître trois tragédies : Isabelle, Lédicius^Bécube et Polïxène.La, révolution arrive, il devient orateur. Un jour, ou plutôt une nuit, où il achevait Louis XII, un ordre des Jacobins que ses déclamations avaient séduits, le nomme ordonnateur de l'armée de Belgique, ce qui lui vaut en quatre jours, l'honneur d'être successivement nommé capitaine, chef d'escadron, général de brigade et adjoint au minii^tre avec pleins pouvoirs pour suivre la guerre dans l'Ouest. Ronsin, qui était d'avis que tout citoyen peut être bon général, s'adjoignit en conséquence l'imprimeur Momoro, le comédien Gramont, le brasseur Santerre et l'orfèvre Rossignol. Us foà-

mèrent le fameux État-major de Saumier^ contrecarrant sans cesse le plan des généraux et des représentants, autorisant les pillages et les vexations sous le titre de réquisitions de guerre, et Tindiscipline sous prétexte de défendre le soldat contre le despotisme de l'officier. Le tribunal révolutionnaire ne lui tint pas compte de toutes, ces folies et demanda sa tète en 94.

Tel était Thomme.L'œuvre ne vaut pas davantage. Les critiques s'accordent à dire, qu'au milieu du tumulte qui accompagna la chute de la pièce, il leur fut impossible d'en saisir le plan. Nous avons lu Louis XII, dans le silence, et nous sommes forcé d'avouer qu'il n'y a rien gagné à nos yeux.

Nous voici arrivé à l'un des ouvrages les plus marquants du Théâtre -Français : les affiches de la Comédie annonçaient depuis quelques jours le Philinte de Molière, ou la suite du Misanthrope. ~

Etienne raconte que ce titre passa à l'instant dans toutes les bouches. On se demanda quel pouvait être l'insensé qui osait se déclarer avec tant d'audace le continuateur de Molière, et le 22 février, jour de la première, on se porta en foule à la Comédie-Française, avec l'intention bien prononcée de châtier l'insolence du téméraire auteur.

Le parterre ressemblait à une armée qui brûle d'en venir aux mains : le signal se donne, l'ennemi

234 HISTbiRE DE LA LITTÉRATURE

paraît, mais sa bonne contenance déconcerte ko assaillants, qui, forcés bientôt de l'admirer eux-mêmes, couvrent des palmes du triomphe la victime qu'ils venaient immoler.

Le Philinte de Molière est trop connu pour que nous entrions, à son sujet, dans de longues explications. Nons renvoyons nos lecteurs à Tadmirable étude qu*en a faite Jules Janin.

Fabre fit précéder son Philinte de Molière d'une préface qui n'honore pas son cœur. Elle était dirigée contre l'optimisme de Gollin d'Harleville, dont il pouvait critiquer les ouvrages avec décence. Mais l'amertume, le fiel qui régnent dans celte production cesseront .d'étonner, lorsqu'on saura qu'une secrète jalousie en avait tracé les pages. Gollin d'Harleville et Fabre d'Ëglantine avaient été en concurrence pour les Châteaux en Espagne et le Présomptueux Imaginaire^ et ce dernier avait toujours conservé le plus violent dépit de la préférence qu'avait obtenue sou rival.

Cette querelle appartient de droit à l'histoire littéraire ; c'est pour ce motif que nous avons tenu à la signaler. On ne peut s'empêcher d'en vouloir sérieusement à Fabre d'Ëglantine et de prendre parti contre le sectaire, en faveur du paisible rêveur de Mévoisins. On comprend ce qu'il doit y avoir de haine accumulée chez l'un et de mélancolie chez

sous LA RÉVOLUTION 235

Tautre, quand on compare ces deux hommes de lettres et qu'on se représente Fabre d'Eglantine soignant sa popularité de poète jusque sur les marches de Téchafaud, au point de retarder Tœuvre du bourreau pour distribuer à la foule ses poésies manuscrites, et GoUin d'Harleville, si modeste qu'il ait fallu rinsislance de ses amis pour le décider à passer la porte de la Cpmédie-Française.

Fabre d'Ëglantine avait été comédien et mauvais comédien ; il en reste toujours quelque chose. On retrouve dans sa diatribe, Taigreur de Facteur dont Tamour-propre a été froissé. On sent qu'il n'a pas été rappelé. Et voici comment il s'en venge :

Dans an grenier poudreux, masure d'un aulrc âge,

Un archilecle adroit, charpentier de village,

Sur les plans d^un valet, établit de son mieux,

A force de génie, un cirque glorieux.

Tout est prêt; et déjà rhonorable assemblée,

Sur six bancs rétrécis, se trouve amoncelée ;

Tous savanis, tous laquais, Champagne et Poitevin,

Des ga votes du temps font un concert divin.

Haut la toile I d'abord le souffleur en posture.

Du sage précepteur nous montre la tonsure .

Ne me trompé-je pas? demi-dieux prétendus !

Ciel ! avec vos valeis vous voilà confondus;

De la pièce avec eux vous partagez les rôles !

Lecteurs dignes du lieu, Forgueil les prend: les drôles.

Gourmandent plus d'un maître et les font ûler doux.

Oh I que j'applaudirais à leur plaisant courroux,

Si joignant quelque geste à la mercuriaie,

Ils osaient profiter de celle saturnale !

Voici-yenir enOn le palron du château^

Toujours nanli, de droit, du rôle le plus beau.

Du fracas de ses gens, les plafonds relenlissent ;

Du héros attendri, les épaules fléchissent,

Et copiant au mieux nos patelins auteurs,

Provoquent d'un salut, les bravo protecteurs.

Le jeu marche, Dieu sait! les barons, les comtesses^

Ont beau dans leur travail mettre Regnard en pièees,

C'est superbe ! divin ! les acteurs alléchés.

Sur un théâtre étroit l'un par l'autre empêchés,

Entassent cependant sottises sur sottises.

Les plumets font danser les poutres sur les frises ;

Et la marche, et le geste, et l'accent, et les airs,

Tout est fait gauchement, tout est dit de travers.

Tels sont, noble Marquis, les jeux dont (u t'amuses, £t l'on ne sert ainsi la vertu, ni les Muses. Adieu.

« Le Philinte de Molière, dit La Harpe, est précédé d'une préface très-étendue dont le but est de faire voir combien VOptinmte de Collin d'Harleville est un ouvrage immoral. U y a bien un fond de vérité générale dans les remarques du censeur à ce sujet ; mais d'abord il y règne un ton d'amertume qui

sous LA RÉVOLUTION 237

accuse une animosité personnelle, et qui, dès lors, infirme et discrédite Tautorité du critique ; de plus, c'est un grand principe d'erreur et d'injustice de tirer des conséquences tristes et rigoureuses des discours d*un personnage de théâtre pour les appliquer à Tauteur, comme s'il eut écrit un livre de philosophie. Il est certain qu'il se mêle à Toptimisme de Plainville une sorte d'insouciance sur les mœurs d'aiitrui qui est fort contraire à la philanthropie. Mais d'abord le caractère de Plainville n'est pas donné dans la pièce comme caractère à imiter. Il est représenté seulement comme un homme dont la tournure d'esprit consiste à voir tous les objets du côté le plus favorable. M. d'Eglantine relève quelques détails analogues à des préjugés qui régnaient encore quand M. GoUin a fait son Optimiste. Je ne vois pas qu'on puisse faire un crime à un auteur de se conformer aux préjugés dominants ; mais j'avoue qu'il est beau de les combattre, et je pardonne de bon cœur à M. d'Eglantine son indignation contre VOptimiste puisqu'il lui a fait faire son Phîlinthe,

Facit indignatio versum »

Il nous reste à signaler, pour mémoire seulement, une petite comédie de Laujon : Le Couvent, dont te but était de critiquer les vœux monastiques. L'an-

cien protégé de MM. de Nivernais, de Bernis, d'Argental, du duc d'Ayen, de la comtesse de Yillemier, voir même de madame de Pompadour, à laquelle la comtesse de Villemier Tavait présenté, Tex-secrétaire des commandements du comte de Glermont, Tancien chargé de fêtes de Chantilly, reniait ainsi tout son passé. Le public ne lui en tint pas compte et la pièce eut du succès, grâce au jeu des actrices et à la singularité du sujet qui n'offrait que des femmes sur la scène. Quelques contemporains assurent que ce fut plus au Couvent qu'à n'importe laquelle de ses autres productions, que Laujon dut l'honneur d'être reçu à l'Académie. La vie littéraire offre de ces anomalies.

Bien que Laujon eut, à différentes reprises, combattu l'institution des monastères, Bernardin de Saint-Pieire, chargé par l'Institut de répondre à son discours de réception, le félicita de n'avoir point vécu au sein de la Révolution et le plaignit de ce qu'elle eût néanmoins renversé sa fortune. On pardonnait au révolutionnaire en faveur du chansonnier. Les couronnes de roses préservent de la foudre encore plus sûrement que celles de laurier.

Le 14 juillet ne fit éclore qu'un petit a-propos, sans style et sans importance, intitulé : le Journaliste des Ombres,

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Telles furent les principales productions théâtrales qui parurent sur la scène, du 6 octobre au 14 juillet 1790. Elles n'offrent au point de vue des lettres qu'une importance — mais une importance capitale — l'apparition d'une tragédie nationale et la revendication de la liberté dramatique.

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