‹ Histoire de la littérature révolutionnaireChapitre 19 sur 40 · A TOUS LES PATRIOTES^ SALUT · texte numérisé non relu

A TOUS LES PATRIOTES^ SALUT

A l'exempte de M. l'abbé Sabalier, qui s'écrie que malgré la désertion de tous les imprimeui's, libraires el courtiers, il persiste à vouloir faire un journal, qu'il est du devoir d'un bon citoyen de se faire en ce moment journaliste, et de rallier aux principes ses compatriotes, je cède aussi, comme M. l'abbé, à Tamour de la Patrie et au zèle des principes. Gomme j'arrive à la onzième beure^ et que mes devanciers se sont emparés de tous les titres propres à séduire un lecteur, le litre n'est pas ce qui m'a le moins embarrassé. Nous avons déjà le Rôdeur, le Moniteur y le Censeur, le Chroniqueur, l'Obsercafeur, le Modérateur, et le Dénonciateur ; nous avio- s le Nou^ velliste Parisien, les Nouvelles de Paris, les Nouvelles de la Fille^ Vkmi du Peuple^ le Tribun du Peuple, le Mercure, le Furet, le Courrier de Paris , le Courrier Français, etc., etc., enfin nous avions dans le Cousin Jacques, un Patriote assez zélé pour nous apporter des nouvelles de la Lune, et entreprendre la Messagerie des Planètes. Le Journal Politique, Universel, Nafional. Général, Littéraire, Patriotique, Véridique, ne me laissait à choisir que le Journal Comique. Ce titre m'aurait plu fort, si j'avais pu le soutenir ; mais sentant

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mon insuffisance, au risque d^avoir un procès, je me suis déterminé à voler à M. Tournon son dire des Révolutions K

Après avoir volé un litre, je vais maintenant dérober un prospectus de l'abbé Royau ', que j'ai la modestie de m'approprier :

Messieurs, voici du bon :

Je ne suis point un écrivain vulgaire,

Ainsi que mon cousin Frèron.

Daignez des souscripteurs enfler la matricule,

Foi de prêtre, je fais serment De faire de mon mieux pour être bien méchant.

Maître Clément m'a vendu sa férule ; Je veux purger li terre de géants ;

Je veux faire oublier Hercule ; Par cinquante travaux répétés tous les ans.

Scudéry fll éloulFer trois porliers de comédie à une représentation de je ne sais plus quel chef-d'œuvre. Je m'engage, avec mes abonnés présents et à venir, à n'être pas content de moi, que je n'aie fait étouffer quatre colporteurs, au moins^ à la porte de mon Libraire, atin d'être un passe-Scudéry.

1 Alexandre Tournon. Les Révolutions de Paris ^ dédiées à la nation j 1789, in-8o.

2 L'abbé Royau était beau-frère de Fréron et lui-même très-acerbe. Il fut l'un des plus ardents défenseurs des doctrines politiques et littéraires du xvm« siècle.

Je ledéolarc donc, j'agrandis mon ressorl, el j'élends ma compéleace et ma juridiclion généralement sur tout ee qui pourra piquer la curiosité. Nous parlerons des anecdotes du jour et des réflexions de la veille. Tous les livres, depuis Pin-folio jusqu'au pamphlet ; tout le théâtre, depuis Charles IX y jusqu'à Polichinelle; tous les Corps, depuis les Parlements jusqu'aux confréries ; tous les citoyens, depuis le Président deP Assemblée Nationale, Représentant du pouvoir législatif, jusqu'à M. Sanson, Reppésentant du pouvoir exécutif, seront soumis à notre revue hebdomadaire. Nous ne reconnaissons pour sacré et inviolable que l'innocence ; et s'il y a des personnes au-dessus de la sévérité des lois, du moins n'y aura-t-il personne au-dessus de la liberté de notre censure.

Maintenant que nous connaissons le journal^ passons au journaliste. On a beaucoup exagéré le latent de (iamillo Desmoulins, comme publiciste, mais ceux-là ont pour excuses la sympathie naturelle qu'il excitait. S'il suffisait d'être original, facile, toujours spirituel, Camille Desmoulins serait, à tous ces titres, le premier des écrivains de la Révolution. Mais il manquait des qualités dont le besoin se faisait le plus vivement sentir, vu les circonstances où elles allaient agir. Il n'avait ni le poids de Brissot, ni les vues de Condorcet. C'était ce que nous appe- Ions aujourd'hui « un aimable chroniqueur, » frondant avec des mots, écornant bien l'ancien édifice, «

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mais incapable d'apporter une collaboration sérieuse à la construction de celui qu'on voulait élever. Ses plaisanteries s'aiguisaient volontiers sur un abus, mais qu'elles rencontrassent un principe à défendre, et leurs pointes de se briser aussitôt. Incapable de soutenir un sérieux argument, mais prompt à la riposte, il lui était aisé d'avoir presque toujours la galerie pour lui. Hébert et Barère en ont su quelque chose,comme avant Bailly, La Fayette,Mounier Panckouke et Mallet du Pan.

Nous ne retrouverons pas dans la Gazette Nationale le brio qui aida à la fortune des Bévolufùms.RBr baud Saint-Ëlienne et Ginguené, en firent une sorte de bulletin des Etats-Généraux et pour ainsi dire la préface du Moniteur. Ce n'est pas non plus dans r Assemblée Nationale et Commune de Pam qu'il faudrait le chercher. Nous le chercherons dans le Courrier de Brabant, toujours de Camille Desmoulins, et qui au 69° numéro devint le Courrier de France et de Brabant, Il vécut jusqu'au 9 septembre 1790.

L'Orateur du Peuple^ qui fut créé au commencement de décembre, était rédigé par Fréron et Labenette.

Le premier des deux, fils du fameux critique, protégé de madame Adélaïde et du roi de Pologne Stanislas, venait de se jeter^ en dépit de tous ses

amis, dans le parti révolutionnaire, au point de faire une sérieuse concurrence à Marat. On attribua cette subite détermination aux influences de Camille Desmoulins et de Robespierre, son ancien condisciple au collège Louis le Grand. 11 n'en faut accuser que le désir que Ton a sans cesse de compliquer les causes des effets les plus naturels. Fréron était naturellement affilié au Club des Gordeliers, moins par circonstance que par tempérament.

Le caractère de Labenette, plus prudent et plus réfléchi, n*influa qui médiocrement sur la verve emportée de son collègue. On lui attribue pourtant la profession de foi qu'ils publièrent, le jour du premier numéro de VOrateur.

Je viens après coup, animé du même courage et des mêmes vices qui dirigent vos plumes palrioliques. Je n^ose aspirer aux mêmes succès ; mais enfin on peut glaner où vous moissonnez. Tb\ de la sanlé, de la bonne humeur, et ma mère m'a dit que j'avais de l'esprit. £h donc ! je m'enrôle sous vos drapeaux, et je déclare^ sous le titre à' Orateur du Peuple^ guerre ouverte aux aristocrates de tout état, de tout sexe, de tout poil et de tout âge.

V Orateur fut avant tout un journal d'opposition, qui dut une partie de son succès aux persécutions de la police. Le genre n'en est pas perdu. Ce sont là des moyens qui réussissent en France. Ils

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devaient soutenir la réputation de /'Om^ewr jusqu'au 26 thermidor de Tan IIÏ.

Deux jours après,Gerisierpubliait la Gazette Universelle où il défendait avec autant de courage que de valeur les seuls principes qui pussent assurer Talliance de la monarchie et de la liberté. Historien sagace, styliste énergique, savant distingué, Tun des rédacteurs les plus remarqués et les plus remarquables de la Gazette de Leyde^ il s'était dès le commencement assuré la collaboration de Michaud et d'Anacharsis Cloots.

Anacharsis Cloots est une des figures les plus intéressantes de la Révolution. Neveu du fameux Cornélius de Pauw Cloots, il naît baron Prussien, en 1755. Héritier d'une fortune considérable, il se sauve de Clèves et court à Paris. Il avait douze ans. A quinze ans, il possède nos philosophes ; à seize il rêve de faire de Paris la métropole du genre humain.Nourri des anciens, admirateur fanatique de Sparte et d'Athènes, il se croit destiné à reproduire leurs systèmes. Et le voilà qui change son nom de Jean- Baptiste en celui d'Anacharsis et se met à parcourir successivement l'Angleterre, l'Italie, l'Allemagne pour revenir se fixer définitivement à Paris, abandonnant à tout jamais sa patrie et renon-

çantà tous les privilèges de sa naissance. Il fait paraître un livre étonnant d'audace, intitulé la Cer-

tùtnle des preuves du Mahoméiisme^Bou^ le pseudonyme de Ali-Gier-Ber, docteur en théologie et principal des collèges d' Andrinople, et dont le but est de saper toutes les religions établies.

L^ sorte de de6ance, dit-il, en matière de conclasion» que f ai de mes faibles talents, une timidité que mon âge motive et justifie (il avait vingt-cinq ans), m^ont longtemps tenu en suspens, si j^mprimerais cet ouvrage ou non. Enfîn, Tardent amour du vrai et la réflexion suivante m'ont déterminé à parler devant mes juges. Ai-je frappé au but, ou ne Pai-je pas atteint? S'il est manqué, mon livre eut-il tous les ornements du style, loule la richesse de Pélocution, il ne vaut rien. Mais si, au contraire, Tennemi que j'at laque est renversé ; si je démontre ce que j'ai voulu prouver ; si ma thèse triomphe, mon livre, péchât-il par ses accessoires, est bon et digne de voir le jour. Or, la conviction la plus intime, le sens commun le plus commun, me disent que j'ai vaincu.

Tout lecteur pénétrant se sera d'abord aperçu que cet ouvrage, qui manquait absolument à la République des lettres, est très-propre à opérer une révolution générale dans les esprits, puisqu'un principe fécond, d'où découle une chaîne de conséquences dirigées contre l'imposture, y attache à jamais l'erreur au char de la vérité. Un autre avantage : son utilité est de tous les pays et de tous les temps. A mille lieues d'ici, quelque système religieux qui naisse, quelques profondes racines qu'uae

secle puisse prendre désormais dans l^uni?ers^ mon ouvrage la foudroie jusque dans les entrailles de la lerre.

Deux années après, Anacharsis Gloots lit dans la séance publique du musée de Paris, une lettre sur les Juifs qui passe inaperçue. En 1786, il publie les Vœux dun Gallophiie qu'il appellera « sa lettre de naturalisation. » \

Enfin la révolution éclate, il la salue Icomme der vaut être Tare de l'accomplissement der ses projet?, et s'intitule « Orateur du genre humain\». lise propose pour être « l'organe de l'ambassad^ universelle qui va féliciter au nom de tous les peuples la régénération de la France. » Le pauvre gYa«d homme fait son apparition en pleine Assemblée, à la tète de six nègres déguisés en étrangers qu'il conduira plu3 tard à la fête de la fédération. C'est à un prince d'Allemagne, au Chevalier d'Ëon, au Prussien Stertzberg qu'il confie ses joies, à l'aspect du trône effondré, et il avoue en souriant que lui, l'ennemi personnel de Jésus-Christ, Théritier du grand Frédéric Sardanapale du Nord, y a bien été pour quelque chose. Il invente une métaphysique révolutionnaire, crée une religion, imagine un peuple nouveau, et quand lâchement soupçonné par ceux-là qui devaient l'avoir le plus en commisération, il s'avance vers l'échafaud, il demande à être exécuté après

tous ses complices afin d'avoir le temps d'établir certains principes pendant qu'on ferait tomber leurs tètes.

La Gazette Universelle ne fut pas le seul journal auquel collabora Gloots. On retrouve son nom dans ï Orateur du Peuple^ la Chronique du Mois^ etc. Dans les feuilles publiques, il demeure évangéliste. Sa carrière littéraire est un long prône en faveur de la République universelle, et de la liberté des croyances religieuses.

« La liberté religieuse, disait-il en matière de profession de foi, aplanit de grands obstacles ; elle rallie tous les bommes autour du tribunal de la conscience. On s'occupera plus des affaires d'ici-bas que de celles de là-haut, si toutefois il y a un haut et un bas. L'incrédule qui niera l'existence de Dieu, sera écouté aussi paisiblement que celui quijureraparlé Coran ou le Zend-Avesta. Il soutiendra, par exemple, que le monde est créé, et qu'il n'y a pas d'autre Eternel que le monde... C'est choquer les premières notions de la philosophie que de multiplier les êtres sans nécessité : donc les athées ont raison contre les théistes...»

Sans doute, tout ouvrage annonce un ouvrier, mais il nie que l'univers soit un ouvrage, il prétend que le monde est une chose éternelle, un être éternel.

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Il se fait fort de prouver, avec le misérable argument des théistes, que leur propre Dieu produit lant de calamités, qu*après avoir pesé le pour et le contre dans la balance des biens et des maux, il s'écrie avec le sage et profond Hobbes, « qu'un magistrat qui proposerait un Dieu dans une république d'athées, serait un mauvais citoyen. » La religion est une maladie sociale dont on ne saurait guérir trop tôt. Un homme religieux est un animal dépravé... Un préjugé ne peut se loger quelque part, sans qu'il n'en coûte cher à son hôte imprudent et débonnaire... La tyrannie des sophismes est presque la tyrannie des rois... Le fer des barbares a détruit moins d'hommes, moins de villes, moins d'Etats, que la langue des sophistes sacrés et profanes... Ne regrettons pas les prétendues consolations que la chimère d'un Dieu vengeur et rémunérateur procure aux sots mortels : c'est un palliatif chez des peuples vexés, au nom de Dieu, par des rois et des prêtres... On jouit de la vie sans songer à la mort, et l'on répète en mourant le mot sublime de Mirabeau: Dormir L, Le sommeil plaît à l'homme; chacun, riche ou pauvre, heureux ou malheureux, s'y livre avec volupté... La nature est plus prévoyante, plus indulgente que nous, avec nos sermons évangéliques, absurdes et lugubres, etc., etc.

Tel était en peu de mots le catéchisme d'Ânacharsis.

Il serait inutile, je crois, de faire remarquer que Gioots sut se modérer à la Gazette Universelle. Il suffira dé savoir qu'elle était lue par la Cour qui en subventionnait la rédaction, et qu'elle soutenait le système politique dit des Feuillants, Ce ne fut qu'au 10 août qu'il cessa d'y écrire.

Un des journaux démocratiques qui, à la fin de l'année 1789, attirèrent le plus vivement l'attention publique, fut le Mercure National, rédigé par Carra, Banville, Tournon, Robert, Kéralio, et qui l'année suivante fut continué sous le titre de Révolutions de l'Empire.

Carra touchait à toutes les questions, ce qui lui permit de se croire un grand politique. En tous cas c'était un sincère républicain.Il débutait à quarantecinq ans, après avoir étudié le peuple dans toute l'Europe, observant les choses et les personnes. Vers le mois de mai 1789, il avait donné des preuves, dans r Orateur des E taîs-Généraux ^ de son courage et de son patriotisme invariable dans ses principes. Honnête homme, ami des Jacobins, ce fut une bonne fortune pour le Mercure^ dont certains numéros sont presque entièrement rédigés de sa main. Tournon avait appris aux bureaux des dévolutions de Parts à fabriquer un article en dix minutes,selon l'expression de Loustalot. Banville qui, deux; ans après, devait mourir frappé d'un coup de rasoir au bas

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ventre, s'était fait une réputation d'homme d'esprit chez Robert. Kéralio était un disciple de Louviliac et sa fille qui devait plus tard épouser Robert, l'aidait dans ses inspirations de sa précoce expérience. C'était plus qu'il n'en fallait pour former une excellente rédaction. Elle ne devait cependant point survivre à la date du 29 Mai 1794.

Le commencement de l'année 1790, vit éclore un journal périodique, la Bouche de Fer, rédigé par Tabbé Fauchet et servant d'organe au Club de la Bouche de fer, dont le secrétaire était Nicolas de Bonneville.

Nicolas de Bonneville est un des hommes de la Révolution les plus intéressants et les moins connus. Il mériterait un livre spécial. Malgré les limiter que nous avons assignées à cet ouvrage, nous ne pouvons nous résigner à ne point insister de préférence sur cette étrange figure, et nos lecteurs nous pardonneront en faveur du sujet, si nous lui consacrons une étude particulière.

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