LIVRE III
IaA beauté
C14 Juillet 1790. — Novembre 179i;
L*ÉLOQÙENCE
Au înomenl où, dieitis l£L nuit mêttie du 14 Juillet, le peuple semblait puiser Utte tonfiance nouvelle dans son subliuië ehthousiastne, la reine ehvbyàit tîomplittlehiet Froment â Nice ; le toi accUtdâit'âUx AutHfehiehsle passage âur tetre de Pràhcé, poUr aller éôràôer la Révolution de Belgique ; la cour reihét^iâlt Pitt d'iilsUlter publiiîUement la France, tandis Iqùé le prêlr'e employait contre la Révolution le tJbHféssidhUal tet la t^bésfee.
La RévolUtloh allait aVolr à cômbaltnà deux terHbles ennemis : le Prêtre et TAnglais. Le premier s'étaitemparéd^félnihes ; le sébUnd cherchait à gagner
la bourgeoisie. Le Prêtre et l'Anglais furent personnifiés dans un seul homme ; celui qui fit le plus de mal à la France : Lally ToUendal.
(( L'éloquent \ le bon, le sensible Lally, qui n'écrivit qu'avec des larmes et vécut le mouchoir à la main, était entré dans la vie d'une manière fort romanesque ; il resta un homme de roman. C'était un fils de l'amour, que le malheureux général Lally faisait élever avec mystère sous le simple nom de Trophime. Il apprit dans un même jour le nom de son père, de sa mère, et que son père allait périr. Sa jeunesse, glorieusement consacrée à la réhabilitation d'un père, eut l'intérêt de tout le monde, la bénédiction de Voltaire mourant. Membre des Ëtats-^Généraux, Lally contribua à rallier au tiers la minorité de la noblesse. Mais, dès lors, il l'avoue, ce grand mouvement de la Révolution lui inspirait une sorte de terreur et de vertige. Dès son premier pas elle s'écartait impulsivement du double idéal qu'il s'était fait. Le pauvre Lally, le plus inconséquent à coup sûr des hommes sensibles, rêvait à la fois deux choses fort dissemblables, la constitution anglaise et le gouvernement paternel. J'ai parlé du 23 Juillet, où son éloquence étourdie gâta une occasion fort précieuse pour le
* Histoire dé la Révolution française, {Michelet,)
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roi de se rallier au peuple. En novembre autre occasion, et Lally la gâte encore ; Mirabeau voulait servir le roi, et tendait au ministère ; Lally avec sou tact habituel, prend ce moment pour lancer un livre contre Mirabeau.
« Il s*était alors retiré à Lausanne. La terrible scène d'octobre avait trop profondément blessé sa faible et vive imagination. Mounier, menacé et réellement en péril, quitta en même temps l'assemblée.
« Le départ de ces deux hommes nous fit un mal immense en Europe. Mounier y était considéré comme la raison, la Minerve de la Révolution. Il l'avait devancée en Dauphiné, et lui avait servi d'organe dans son acte le plus grave : le serment du Jeu de Paume. Et Lally, ce bon, ce sensible Lally, adopté de tous les cœurs, cher aux femmes, cher aux familles, Lally, l'orateur à la fois royaliste et populaire qui avait donné l'espoir d'achever là •Révolution par le Roi, le voilà qui dit au monde qu'elle est perdue sans retour, que la rbyauté est perdue et la liberté perdue... Le roi est captif de l'Assemblée, l'Assemblée du peuple. Il adopte, ce Français, ce mot de l'ennemi de la France, ce mot de Pitt : n Les Français auront seulement traversé la liberté » Dérision sur la France I l'Angleterre est désormais le seul idéal du monde. La balance des trois pouvoirs, voilà toute
la politique. Lally proclama c^ dogme « avec Lycurgue et Blackstone. »
« Fond ridicule, belle forme, éloquence passionnée, langue excellente, de la bofine tradition^ abondance et plénitude, un flot du cœur... Kt tout C6la, pour accuser la patrie, la déshonorer sUl pûiiyait, tuer sa mère... ûui, le même homme qui consacra une moitié de sa vie à réhabiliter son père, donn^ le reste à Fœuvre impie, parricide, de^ tuer samèr^la France. »
Tandis que le prêtre conspirait, le soldat se rapprochait du peuple et Tofficier de. l'étranger. Lafayette lui-même écrivait à de Bouille prenant parti pour la contre-Révolution. Après la persécution du régiment vandois de Ghateauvieux, c'est la marche de Bouille sur Nancy et les massacres du ^1 Août. L'Europe tirant une force de lUnlérêt qu'inspira Louis XVl se ligue contre la Révolution, pt pour Ini lenir tète, il faut une association plus jeune et plus unie que celle des Jacobins, il faut Taudaoe et Tinitiatiye des Cordeliers, c'est-4 dire des Marat, de& Desmoulins, des Fréron, des Robert, des Hébert^ des * Fabre d^Eglantine, etc.
Empruntons encore à Michelet, ce merveilleux portrait de Marat, en 4790.
« Quoi, c'est là Marat? cette chose jaune, verte
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d^habit, ces yeux gris jaunes, si saillants... C'est au genre batracien qu'elle appartient à coup sûr, plutôt qu'à Tespèce humaine. De quel marais nous arrive cette choquante créature?
« Les yeux pourtant sont plutôt doux. Leur brillant, leur transparence, l'étrange façon dont ils errent, regardant sans regarder, feraient croire qu'il y a là un visionnaire, à la fois charlatan et dupe, s'attribuant la seconde vue, un prophète de darréfour, vaniteux, surtout crédule, croyanttout, croyant surtout ses propres mensonges, toutes les fictions involontaires auxquelles le porte sans cesse l'esprit d'exagération. Leshabitudes d'empirique, la circonstance surtout d'avoir vendu sur la place lui donnaient ce tour d'esprit. Le crescendo sera terrible ;
il faut qu'il trouve, ou qu'il invente, que de sa case il puisse crier au miracle aii moins ime fois par jour, qu'il mène ses abonnés tremblants, de trahisons on trahisons, de découvertes en découvertes, d'épouvante en épouvante.
« Il remercie l'assemblée.
«Puis, sa figure s'illumine. Grande, terrible trahison I nouveau complot découvert. Voyez comme il est heureux de frémir et de faire frémir... Voyez, comme la vaniteuse et crédule créature s'est transfigurée I... sa peau jaune luit de sueur. »
La crédulité de iMarat éclate partout, mais prin-
cîpnlement dans ses discours. Nous ferons grâce à nos lecteurs de toute dissertation sur la forme de son éloquencCi il suffira de lire les extraits qui suivent pour se rendre un compte exact de la sorte de naïveté qui le caractérisait encore à la fin de
Un homme qui se dit un vainqueur de la Bashlle, vrai patriote y monie h la tribune et s'adressantà Marat :
Un bon patriote du f lubourg sainl-Anloine,qui est à la piste de toutes les menées honleuses du général Laraj^elle, se flatte que le public judicieuse ne verra pas sans édilication que, quoique le héros dos deux mondes soudoie cent plumes fénnies pour vomir journellement des horreurs contre Philippe d'Orléans, celui-ci ne fait pas distribuer gratis aux colporteurs des hotles de pamphlets contre son infâme calomniateur. Encore moins a-l-il recours à mille petits moyens de séduction qui ne peuvent aller qu'à un véritable charlatan, tel que le divin Moitié. Vous savez^ mon cher concitoyen, que ce plat courtisan s'est fait graver et modeler en tous sens; vous savez aussi qu'il a envoyé son portrait et son buste aux auteurs patriotes ou anti-patriotes, h Tcxccption peut-être de Tami du peuple, qui Ta démasqué dés le principe. J'ai vu un de ses bustes de grandeur colossale, chez Camille Desmoulins ; et je conseille à cet écrivain de le mettre en pièce publiquement, s'il est vrni qu'il soit bon citoyen. Aujourd'hui l'héroïque Moitié qui n a aucun Irait de patriotisme à montrer à la nation, lui présente de nouveau sa figure
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judaïque. Dans le seul faubourg Sainl-Ânloine, il yienlde faire fabriquer douze à quinze mille labatières» quMl fait distribuer dans les provinces, par les mouchards qu'il y lient à demeure, et à Paris, par Esiienne et Geoffroi, ses mouchards favoris. Ces tabatières ofîrent Moitié de profil, sous verre. Les faits sont certains : on peut aller aux informations dans le faubourg Saint-Â nloine, et surtout chez le sieur Thirion, maître menuisier» qui connaît plusieurs personnes dignes de foi, qui ont reçu en cadeau de ces beaux bijoux.
Marat se lève et bondissant :
Ce nouveau trait de charlatanisme et de séduction est digne du faquin qui s'est fait baptiser par ses barbouilleurs, le héi*os des deux mondes. Je n'en doute pas un instant. Je ne préjugerai pas l'honnêteté du sieur Thirion: toutefois avant de le nommer, mon interlocuteur aurait dû lui faire déclarer le fait et nommer les masques, devant témoins honorables: je me flatte que le sieur Thirion ne trahira pas la vérité; mais, une observation beaucoup plus importante, est de constater !^i ces tabatières n'ont pas été imaginées pour faire passer secrètement aux chefs des conjurés dans tous les départements et dans la capitale, avec lesquels il a eu des relations, les mots sacrameniaux de son plan de contre-révolution, qui est prêt à être consommé ; si quelques-unes de CCS tabatières sont tombées dans des mains patriotes, je le^ conjure de les briser, je suis presque sûr que l'on trouvera sous le portrait la preuve de ma conjecture. Je
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prie tous les écrivains patriotes de répandre, par leurs feuilles, la même invitation, el de demander de prompts éclaircissements sur cette affaire !
Dans la séance du 25 Décembre il est plus curieux encore à entendre.
Vous allez voir se renouveler parmi nous la saint-Barthélémy et les vêpres siciliennes. Tandis que les bandes sanguinaires se répandront dans toutes les rues et toutes les places^ une partie doit briser les réverbères, couper les cordes des cloches et défend ro Feutrée des églises, pour empêcher qu'on ne sonne le tocsin, lorsque le fatal moment sera arrivé. Sera-t-il permis de douter encore de toutes les machinations infernales de nos enne-r mis, diaprés les faits constants que je vais q^iellre sous vos yeux !
Vous savez que le signe auquel les conjurés se reconnaîlrontj, est une cocarde blanche, qu'ils portent soi|s leurs habits, et quMls arboreront à leurs chapeaux dès qu'ils seront rassemblés en nombre. L'autrichiepqe en a déjà distribué dix mille, et elle vient d'en commander trente mille à ses marchandes de modes. Je tiens ce fait d'une fille de boutique de la fameuse Berlin. Ce sont d'énormes commandes qui ont fait hausser le ruban blanc de trois sous par aulne.
Mei^r^t avait déjà écrit sur les sujets les plus divers. En 1773, il publiait une étude sur VHomme esquissant las principes et les lois de rinfluence de
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Târae sur le corps et du corps sur Tâtme, ouvrage dont Voltaire rendit compte dans la Gazette Littéraire, En 4779, 1780, 1782, 1784, 1785, n<!>Dsle voyons s'adonnant à la physique, étudiant particulièrement le feu, Téleclricité et la lumière. Il ambitionnait quelques récompenses académiques, qui se firent tellement attendre, qu'en 1791, pour se venger de Toubli dans lequel on le tenait, il rédigeait ses Lettres sur k charlatanisme académique,
A cette époque, il commençait à être une idole pour le peuple qui dans ses délations croyait voir autant de prophéties. Renonçant à la science qu^l accusait d'ingratitude, ne se contentant plus d'être un révolutionnaire, Marat aspirait au titre de prophète.
On a fait paraître une foule de brochures contre Marat ; la plus remarquable est intitulée : Comparaison singulière de J, P. Marat avec Jésus-Chvist, les Apôtres et les Miracles çle ces deux personnages. Elle date de 1794. Dirigée à la fois contre Jésus- Christ et contre Marat, on y lit en guise d'Avis.
« Les yrai^ amis de la justice sont invités à f^ire passer à l'adresse du libraire *, toutes pièces et potes signées, propre^ à éclairer l'opinion publiqvje, sqr tousces vampires qu'elle nourrit et qui la cjévprent.»
* A Paris. Chez Prévost, rue de la Vieille- Boucherie, oit te trouvent tous les Ouvrages (Vlnstimction et chez tous les marchands de Nouveaidés.
■ I ' ' ' I II I ■ I ■ 1 1 I ■ Il ■ I I 1 .1
L*auteur se plaint de ce que les femmes à chapelets à gros grains, toujours munies de suaires et de scapvlaires, la tète farcie cTOremus^ ne puissent passer devant un de ces ateliers réformés de la tyrannie du catholicisme, sansqu'àTinstant elles n*emploient le signal de Terreur et de la superstition, en copiant ridiculement l'image de la croix, depuis Pos cofH>nalf jusqu*au bas du sternum^ et de Tépaule droite à Tépaule gauche. Puis sans transition le voici qui s'écrie :
Les Clémentines, les Séraphincs, les jacobines mères, filles et femmes des Âpôlrcs de l^ homme dieu des enragés, ne passent pas devant les effigies de celle idole des Cannibales, qu^elles ne lui adressent comme à Jésns-Cbrisl, celle slrophe des lilanies, d'un û!s de charpentier d'un bourg do Galilée.
j4gnns Dei qui lollis pcccata mundi ; miserere
no bis»
Cet agneau de Dieu, suivant les tricoteuses de Topinion publique, c'est marât ; celui qui devait efi'accr les péchés du monilo> c'esl marat ; celui dont, enfin, le peuple réclamait la divine pitié : c'est encore h\rat. âme lulélaîre de la révolution française^ c'est toujours Marat. C'est toujours marat, Marat intriguant comme jésus, marat faisant comme le Législateur de Judée, une récolle d'apôlres, partout où il trouvait des esprits faibles à manier
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tout aussi bien que le sculpteur fait usage d'une cire molle.
Nous ne suivrons pas l'auleur plus loin dans celte comparaison. La plupart de ceux qui durant la Révolution ont voulu combattre Marat lui ont emprunté sa langue et ses images, et chose curieuse chacun d'eux a consciencieusement continué son œuvre en cherchant à la démolir.
Je ne m'étendrai pas plus, dil Pauleur en lerminant, sur les momerics qui se mulliplièrcnl dans Fespace de temps où les restes de marat furent déposés aux Cordeliers, que sur cette mise en pratique, par Joseph d'Ârimalhie et les saintes femmes, de compagnie avec les bienheureux apôtres^ au saint sépulcre de Jérusalem ; mais je ne puis m'empécher de citer une épilaphe que quelques Pharisiens de nos jours inscrivirent sur la tombe provisoire de F Ami du Peuple, et qu'on y remarque depuis quelque temps, parmi le nombre des opuscules à sa louanse :
Ci-gtt Marat Enfant né du crime ; Apôtre et yictime
De l'assassinat.
Celui qui d'une main hardie charbonna celle succinle oraison funèbre de marat, n^élail sûrement pas disposé à le révérer comme un Dieu, à prêter son ministère à lui bâtir un temple, à lui élever des autels et à y brûler un
coupable encens. Moflel ! qui que lu sois! cofhmenl^ lorsque tu oses si libremeol ^exprimer sur le compte de la divinité du jour, ne te souviens-tu pas d'oRpHée^ ce cbanlie de la Tll^âcfe, mis eil plèbes pat* des bacchâtileà effrénées.
Jésus-Cbrisl! Maral ! prophètes ! si tous fûteâ tous deux les objets de la vénération des hommes, soyez maintenant ceux de leur juste indignation. Les croisades de Montforl, les vêpres Siciliennes, les massacres delaS»- Barlhelémy,les meurtres juridiques des Calas el des Mont- Bailly, ne feront plus prononcer le nom de Jésus-Cbrisl qu'avec eiïroi et toi, mârat, c'est à la postérité à l'assigner la place qui t'est due!
L'auteur a eu la pudeur de ne pas signer.
Quand Maral montait à la tribune^ ou tremblait. Souvent même personne n'osait prendre la pdrole après lui.
11 en faut cependant excepter une femme: M"® Tlîéroigne de Méricour.
Si vous êtes vraiment des apôtres, s' écrie- 1- elle un jour, en repoussant du coude Maral bt Danton, eh bien, vous le prouverez, vous bâtirez le temple, le temple de la liberté, le palais de l'assemblée nationale... Et toiis le bâtireî §ur la place ôU fut la Bastille.
Comment^ tandis que le pouvoir etéculif habite It plMs beau palais de l'uhivers, le patilion de Flore et les> bo-
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loaaades du Louvre, le pouvoir législatif est encore campé sous les tentes, au jeu de paume, aux menus, au MANÈGE... comme la colombe de Noé qui n'a point où poser le pied ?
Cela ne peut rester ainsi. Il faut que les peuples^ en regardant les édifices qu^ habiteront les deux pouvoirs, apprennent, par la vue seule, où réside le viai souverain. Qu'est-ce qu'un souverain sans palais, un dieu sans autel? qui reconnaîtra son culle.^ Bâtissons-le cet autel. Et que tous y contribuent, que tous apportent leur or, leurs pierreries -- voici les miennes. — Bâtissons le seul vrai temple. Nul autre n'est digne de Dieu que celui où fût prononcée la déclaration des droits de Thomme*. Paris, gardien de ce temple, sera moins une cité que la patrie commune à toutes, le rendez-vous des tribus, leur Jérusalem 1
Suivant la ligne que je. me suis tracée dans cet ouvrage, j'ai longtemps cherché un portrait de mue Théroigne, mais un portrait qui fût du temps, m*inquiétant peu du nom, voir même du talent du peintre, pourvu qu'il eût dessiné d'après nature. La Bibliothèque nationale possède un exemplaire, le seul connu, d'un portrait gravé à la manière noire, qui la représente le sein gauche entièrement nu. Mais l'estampe reproduit moins fidèlement la belle Liégeoise qu'une petite brochure, datée de 1790 et
attribuée par quelques bibliophiles au banquier
Perrigaux,
Ce fut en Tan de grâce 1768 elle 9 du mois de décembre, àllnstant où Vénus entrait en conjonction avec Mercure et sous Theureux signe du Capricorne, que Luxembourg vit naître, pour Thonneur du sexe féminin et la félicité nationale, demoiselle Suzette, Magdeleine, Agnès, Théroigne dcMéricour. Il parait que M"* de Mcricour « qui avait professé les avantages et goûté les douceurs de cette liberté indéGnie, » cultiva si soigneusement les heureuses dispositions de sa fille, qu*à dix ans elle connaissait les droits de Thomme. M"*" Théroigne confié^ à un vieux baron Allemand voyagea en
Europe pendant deux ans. Ici un incident :
Jaloux de former un sujel aussi rare que la jeune Théroigne, le baron lui avait expressément défendu d'initier personne dans la science dont il croyait lui donner les premiers éléments; ^cependant elle ne put résister au plaisir de faire un prosélyte d'un jeune valet de chambre qui coiffait le baron; le trouvant au moins égal en droits à son maître, elle avait avec lui de fréquents entretiens, dont la liberté faisait toujours la base. Un jour^ le baron les surprit au moment le plus intéressant d'une séance où les droits de P homme étaient fortement développés ; il en fît sur-le-champ de ferles applications à sa manière, au point que la jeune Théroigne, assommée de la force de ces arguments, y trouvant même une aristocratie dangereuse, prit, sans Tinvitation du baron, le sage parti d'une retraite indispensable.
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Où vont-ils aller? en Angleterre. M"* Théroigne se lie avec une foule de citoyens, se fait admettre dans les communes, se déclare pour le parti deTopposîtion, attaque vivement le despotisme ministériel qui (( redoutant son influence » la fait repasser en France. C'est en débarquant à Calais qu'elle apprend la convocation des Etats-Généraux.
Dès lors elle parut aux galeries de la salle nationale, elle ûxa lous les i égards, essaya le dangereux pouvoir de ses charmes sur nos sensibles députés. On la voyait applaudir l'un d'un sourire, encourager l'autre d'an regard, inspirer à lous son civisme national, et faire l'adrairalion des spectateurs comme de tout le corps iégis^ latif. Arrivait-elle, marohail-clle, c'était la plus jeune des grâces parcourant les bosquets d'Amalhonle : s'asseyaitelle, c'était Hébé prenant place au banquet des dieux : parlait-elle, c'était Vénus empruntant le langage do Minerve. Oh ! combien de motions siiblimes dont le sentiment fui puis<^datts ses beaux yeux ! L'abbé Sieyès luimême, ce sévère puritain, ne désavoue pas que la pré* sence Je Théroigne donna une nouvelle énergie à sa conslilulion.
En faisant la part de l'exagération, il restait encore à M"* Théroigne : une taille fine qu'on eût pu tenir dans ses dix doigts, un minois chiffonné, un
air malin qui lui allait à ravir et un de ces nez retroussés qui changent la face des empires •
Cependant, parmi tous les hommages qu^on rendit à celle fiMo célèbre, elle dislingua bicnlôtceuxderbeureux Populas. Gel honorable membre n^eul à combattre, ni les difficullés simulées et capricieuses d^une coquelle, ni les froissements éludiés d'une prude, ni les obstacles constants de rioexpérience, tant on a d'ayantage a?ec une femme qui connaît parfaitement les droits de l'homme. L'intéressante Méricour fil avec une ingénuité charmanie, TaYeu de sa déraile, et le front de ces tendres amants se vit bientôt couronné des myrtes deTamour*.
Il est vrai que la nature libérale envers Populus Ta doué de tous les avantages qui peuvent justifier ce penchant irrésistible; c*est pour lui que furent fait les vers suivants que Voltaire pilla pour les appliquer à Gabrielle d'Estrée>.
* On a reproché à Suleau, l'un des rédacteurs des Actes des ÀpdtreSf d'avoir inventé la même histoire. Le fait est vrai. L'auteur de la brochure citée le tenait de Popolus lui-même qui en avait fait son confident.
s II est bon de révéler ici une erreur de if" les Apôtres, qui, dans leur excessive prévention pour M. Target, ont prétendu que ces vers ont été faits pour lui. De pareilles erreurs trouvent toujours leur excuse dans le sentiment qui les produit ; mais il faut rendre à M. Populus ce qui lui appartient; ces vers ont été faits pour lui. J'en suis sûr, il était de mes amis, et je les ai vus dans son porteeuiile. {Note de V auteur de la brochure,)
Populus est son nom, la main de la nature, De ses aimables dons, le combla sans mesure.
El cet autre :
Et sa grâce, plus belle encor que sa beauté.
Car, il est de notori<:té publique à Bourg-en-Bresse, sa patrie, que les grâces avaient réellement agité son berceau.
A l'air d'aménité du fameux comte de Mirabeau, il joint celle grâce parliculière dont Target seul offrait le modêfle, ce qui le distinguait de tous les jolis cayaliers de la capitale : si ce dernier conservait qnelqu'avantage du côté du centre^ c*esl que depuis longtemps il était gros de la constitution, et que les suites d^une couche pénible et douloureuse... Mais, écartons loin de nous un souvenir déchirant qui fera longtemps couler nos larmes.
Quoique Populus n'ait que 4 pieds, 7 pouces et 3 lignes, on lui doit celte agréable courbure, ce gracieux arrondissement d'épaules qui annonce la profondeur, la multipncité des études, et Phabitude de la méditation; aussi, quoiquMl n'ait que de 30 à 35 ans, on ne lui voit point les airs évaporés qui distinguent les jeunes Français. Les cheveux, du plus beau gris pommelé, et retroussés sur ses oreilles en boucles aplaties, accompagnent merveilleusement sa figure, lui donnent plus de rondeur et d'évidence, et ceux de derrière, herméliquemeni fermés dans un crapaud qui badine sur ses épaules, lui impriment le caractère auguste et majestueux d'un représen-
tant de la nation; aussi, jamais dépalé n*eut Pair plas député, que cet honorable député.
L^ incarnat de sa figure annonce que si Vénus a ses adorations, Baccbus obtient aussi ses bommages; en yérite, quand monseigneur Barnave en aurait choisi la couleur, elle n'aurait pas un éclat plus Tif. Cet auguste vi-. sage semble n'attendre que le mois d'avril pour donner la plus abondante moisson de fleurs; tel paraît dans nos champs un jeune et vigoureux pécher, lorsqu'au printemps la sè?e qui enfle ses pores s'élance avec force vers sa tige empourprée, et commence à entr'ouvrir le boulon qui la retenait captive.
Mais revenons avec Tauteur à a Tincomparable Théroigne. » Ce fut elle qui la première éleva la voix pour empêcher le pouvoir législatif d*alleF chez le pouvoir exécutif assiégé dans son château par des citoyens ; ce fut elle qui harangua les bons parisiens et le régiment de Flandre sur la place d'armes de Versailles ; enfin, nouvelle Thalestris, on la vit revêtue d'un habit rouge à la Barnave, d'un jupon de Hongrie à la d'Aiguillon, et coifl'ée d'un chapeau à panache jaune à la Populus, se mettre à la tète des sans-culottes, et attaquer le centre des gardes du corps. Ce qui lui valut le cœur du général Lameth, et l'estime du duc d'Aiguillon, qui, après le combat, lui fit présent de son casaquin de bataille.
Telssont les principaux traits du dessin en question .
En somne l'éloquence a momentanément déserté
sous LA RÉVOLUTION ZZl
TAssemblée. Elle a cru pouvoir élire domicile dans les clubs où elle est trop à l'étroit. Danton et Robespierre ont la parole et s'en servent contre Mirabeau que Charles de Lameth a le courage de défendre. L'initiative républicaine, prise par Nicolas de Bonneville fait elle-même défaut. Beaucoup de paroles, beaucoup de bruit et voilà tout. L'éloquence disparaît pour quelquer temps avec Mirabeau qui meurt, tué par la médiocrité. Dans un élan de lyrisme qu'il regrettera huit jours après, Desmoulins s'est écrié : a Mirabeau est mort I de quelle immense proie la mort vient de se saisir 1 » et les petites discussions de club ont continué de plus belle. Il nous faudra attendre l'ouverture de l'Assemblée législative, élue sous l'impression du danger public.
Pourtant, il serait injuste de ne point insister sur deux hommes, Brissot et Robespierre.
Brissot était déjà le chef de la faction Brîssotine. Condisciple du poète Guiliard, de Bouvet, de Sergens, de l'abbé Chasle, de Pétion, il vint à Paris pour s'y croiser avec Robespierre. Il y a des destinées. Sept ans avant la Révolution il demandait qu'une réparation fût accordée aux accusés innocents. C'était la suite de ses théories sur les lois criminelles *, de ses études philosophiques sur les lé-
i Théorie des Lois Criminelles. (1781 J
gislateurs, les politiques et les jurisconsultes *, et de son discours sur les moyens d*adoucir la rigueur des lois pénales en France, discours qui en 1780, avait été couronné par l'académie de Ghâlons-sur- Marne. « Vous avez réalisé Tun de mes vœux les plus anciens ; écrivait à Brissot Tavocat général Servan, la réunion de tous les ouvrages qui ont traité des lois criminelles. Crions, monsieur, crions tout un siècle ! Peut être, à la fin, un roi dira : Je crois qu'ils me parlent ; peut-être il réformera, b Gela fait, il partait à Londres où il publiait sur l'Angleterre d'intéressantes notices*. De retour à Paris, on l'enferme à la Bastille comme auteur d'un pamphlet dirigé contre la reine et écrit par le marquis de Pelleport. Rendu à la liberté par le crédit du duc d'Orléans, il collabore avec Glavière à de remarquables travaux sur les finances, qu'ils font paraître sous le nom de Mirabeau >. Envoyé de nouveau à la Bastille, mais prévenu à temps, il retourne à Londres et se fait présenter à la société de l'abolition de la traite des
1 Bibliothèque philosophique du législateur, du politique et du juriconsulte. (1782.)
« Journal du lycée de Londre8.(i784.)
s Dénonciation au public d'un nouveau projet d*agiotage, ou lettre à M. le comte de S. (^1786.) — Point de banqueroute, ou lettre à un créancier de Tétat (1787.) — Discours sur la rareté du numéraire, et sur les moyens d'y remédier. (1790.)
sous LA RÉVOLUTION 333
noirs. Eq 1788 il se charge d'allerétudier aux Etats- Unis le moyen d'émanciper les populations qu*on voulait rendre libres », mais la Révolution rappelle et il accourt se mettre à son service.
Dix mois se sonl écoulés, s'écrie-t-il à son retour, dans le discours qui servit de préface au plan de conduite de n89, depuis que je tous ai quittés, pour traverser l^Atlantique. Je ae vous connais plus, yous avez franchi un intervalle immense. Vous languissiez dans l'esclavage, et vous êtes libres ; on vous croyait énervés, et vous avez déployé une grande énergie ; on vous croyait ignorants, et vous avez montré de profondes connaissances en politique. On vous croyait légers^ incapables de persévérance^ et vous avez persévéré. On vous croyait incapables d'harmonie, et le concert a repris dans votre marche comme dans vos principes. On prédisait que vous seriez dupes, ou des finesses ministérielles^ ou de Taristocratie parlementaire, cachée sous un air de popularité, ou des prétentions de la noblesse et du clergé, déguisées sous le voile de la générosité. Yous avez opposé les parlements aux ministres, et les minisires sont tombés. Aux parlements, vous avez opposé vos droits, et ils se sont tus. Forcés jusque dans leurs derniers retranchements, par des écrivains énergi-
» Examen critique des voyages dans TAmérique septentrionale de Chastellux f 1786^. — Voyage nouveau dans les Etats-Unis de T Amérique septentrionale (1788). — Mémoire sur les noirs de TAmérique septentrionale, lu h la société des amis des noirs (1790).
' Ce fut en l*an de grâce 1768 et le 9 du mois de décembre, à l'instant où Vénus entrait en conjonction avec Mercure et sous Theureux signe du Capricorne, que Luxembourg vit naître, pour Thonneur du sexe féminin et la félicité nationale, demoiselle Suzette, Magdeleine, Agnès, Théroigne deMéricour. Il parait que M"® de Méricour « qui avait professé les avantages et goûté les douceurs de cette liberté indéfinie, )> cultiva si soigne us 3ment les heureuses dispositions de sa fille, qu*à dix ans elle connaissait les droits de Thomme. M"® Théroigne confié^ à un vieux baron Allemand voyagea en Europe pendant deux ans. Ici un incident :
Jaloux de former un sujel aussi rare que la jeune Théroigne, le baron lui avait expressément défendu d'initier personne dans la science dont il croyait lui donner les premiers éléments; ^cependant elle ne put résister au plaisir de faire un prosélyte d'un jeune valet de chambre qui coiffait le baron ; le trouvant au moins égal en droits à son maître, elle avait avec lui de fréquents entretiens, dont la liberté faisait toujours la base. Un jour, le baron les surprit au moment le plus intéressant d'une séance où les droits de P homme étaient fortement développés ; il en fit sur-le-champ de fortes applications à sa manière, au point que la jeune Théroigne, assommée de la force de ces arguments, y trouvant même une aristocratie dangereuse, prit, sans Tinvilation du baron, le sage parti d'une retraite indispensable.
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Où vont-ils aller? en Angleterre. M"* Théroigne se lie avec une foule de citoyens, se fait admettre dans les communes, se déclare pour le parti deTopl»osition, attaque vivement le despotisme ministériel qui « redoutant son influence » la fait repasser en France. C'est en débarquant à Calais qu'elle apprend la convocation des Etats-Généraux.
Dès lors elle parul aux galeries de la salle nationale, elle fixa tous les i égards, essaya le dangereux pouvoir de ses charmes sur nos sensibles députés. On la voyait applaudir l'un d'un sourire, encourager l'autre d'an regard, inspirer à tous son civisme national, et faire l'admiration des spectateurs comme de tout le corps législatif. Arrivait-elle, marchail-clle, c'était la plus jeune des grâces parcourant les bosquets d'Amathonte : s'asseyaitelle, c'était Hébé prenant place au banquet des dieux : parlait-elle, c'était Vénus empruntant le langage do Minerve. Oh ! combien de motions sublimes dont lo sentiment fut puisi^dans ses beaux yeux ! L'abbé Sieyès lui* même, ce sévère puritain, ne désavoue pas que la présence Je Théroigne donna une nouvelle énergie à sa constitution.
En faisant la part de Texagération, il restait encore à M"® Théroigne : une taille fine qu'on eût pu tenir dans ses dix doigts, un minois chiffonné, un
air malin qui lui allait à ravir et un de ces nez retroussés qui changent la face des empires .
Cependant, parmi tous les hommages qu'on rendit à celle ûlle célèbre, elle distingua bienlôt ceux de l'heureux Populus. Gel honorable membre n'eul à combattre^ ni les difficultés simulées et capricieuses d'une coquelle, ni les froissemenls étudiés d^une prude, ni les obslacles constants, de Tinexpérience, tant on a d'avantage avec une femme qui connaît parfaitement les droits de Thomme. L'intéressante Méricour ût avec une ingénuité charmante, Taveu de sa défaite, et le front de ces tendres amants se vit bientôt couronné des myrtes de l'amour ^
Il est vrai que la nature libérale envers Populus l'a doué de tous les avantages qui peuvent jusliûer ce penchant irrésistible; c'est pour lui que furent fait les vers suivants que Voltaire pilla pour les appliquer à Gabrielle d'Estrées.
< On a reproché à Suleau, l'un des rédacteurs des Actes des ApôtreSf d'avoir inventé la même histoire. Le fait est vrai. L'auteur de la brochure citée le tenait de Populus lui-même qui en avait fait son confident.
3 II est bon de révéler ici une erreur de M^ les Apôtres, qui^ dans leur excessive prévention pour M. Target, ont prétendu que ces vers ont été faits pour lui. De pareiUes erreurs trouvent toujours leur excuse dans le sentiment qui les produit ; mais il faut rendre à M. Populus ce qui lui appartient; ces vers ont été faits pour lui. J'en suis sûr, il était de mes amis, et je les ai vus dans son porteeuille. {Note de fauteur de la brêchure.)
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Populus est son nom, la main de la nature, De ses aimables dons, le combla sans mesure.
Et cel autre :
Et sa grâce, plus belle encor que sa beauté.
Car, il est de notoriété publique à Bourg-en-Bresse^ sa patrie, que les grâces avaient réellement agité son berceau.
A l'air d'aménité du fameux comte de Mirabeau, il joint celle grâce particulière dont Target seul offrait le modêfle, ce qui le distinguait de tous les jolis cavaliers de la capitale : si ce dernier conservait quelqu'avantage du côté du centre, c'est que depuis longtemps il était gros de la constitution, et que les suites d^une couche pénible et douloureuse... Mais, écartons loin de nous un souvenir déchirant qui fera longtemps couler nos larmes.
Quoique Populus n'ait que 4 pieds, 7 ponces et 3 lignes, on lui doit celte agréable courbure, ce gracieux arrondissement d'épaules qui annonce la profondeur, la multiplicité des éludes, et Thabitude de la méditation; aussi, quoiqu'il n'ait que de 30 à 35 ans, on ne lui voit point les airs évaporés qui distinguent les jeunes Français. Les cheveux, du plus beau gris poiumelé, et retroussés sur ses oreilles en boucles aplaties, accompagnent merveilleusement sa Ggure, lui donnent plus de rondeur et d'évidence, et ceux de derrière, hermétiquement fermés dans un crapaud qui badine sur ses épaules, lui impriment le caractère auguste et majestueux d'un représen-
tant de la nalion; aussi, jamais dépulé n'eut Pair plus dépulé, que cet honorable député.
L'incarnat de sa figure annonce que si Vénus a ses adorations, Bacchus obtient aussi ses hommages; en Yéfilé, quand monseigneur Barna?e en aurait choisi la couleur, elle n'aurait pas un éclat plus vif. Cet auguste vi-. sage semble n'attendre que le mois d'avril pour donner la plus abondante moisson de fleurs; tel paraît dans nos champs un jeune et vigoureux pécher, lorsqu'au printemps la sève qui enfle ses pores s'élance avec force vers sa tige empourprée, et commence à cntr'ouvrir le bouton qui la retenait captive.
Mais revenons avec l'auteur à « Tincomparable Tbéroigne. » Ce fut elle qui la première éleva la voix pour empocher le pouvoir législatif d*al]eF chez le pouvoir exécutif assiégé dans son château par des citoyens ; ce fut elle qui harangua les bons parisiens et le régiment de Flandre sur la place d'armes de Versailles ; enfin, nouvelle Thalestris, on la vit revêtue d*un habit rouge à la Barnave, d'un jupon de Hongrie à la d'Aiguillon, et coiQ'ëe d'un chapeau à panache jaune à la Populus, se mettre à la tête des sans-culottes, et attaquer le centre des gardes du corps. Ce qui lui valut le cœur du général Lameth, et l'estime du duc d'Aiguillon, qui, après le combat, lui fit présent de son casaquin de bataille.
Tels sont les principaux traits du dessin en question .
En somrie l'éloquence a momentanément déserté
sous LA RÉVOLUTION Wt
TAssemblée. Elle a cru pouvoir élire domicile dans les clubs où elle est trop à Tétroit. Danton et Robespierre ont la parole et s'en servent contre Mirabeau que Charles de Lameth a le courage de défendre. L'initiative républicaine, prise par Nicolas de Bonneville fait elle-même défaut. Beaucoup de paroles, beaucoup de bruit et voilà tout. L'éloquence disparaît pour quelquer temps avec Mirabeau qui meurt, tué par la médiocrité. Dans un élan de lyrisme qu'il regrettera huit jours après, Desmoulins s'est écrié : « Mirabeau est mort I de quelle immense proie la mort vient de se saisir 1 » et les petites discussions de club ont continué de plus belle. Il nous faudra attendre l'ouverture de l'Assemblée législative, élue sous l'impression du danger public.
Pourtant, il serait injuste de ne point insister sur deux hommes, Brissot et Robespierre.
Brissot était déjà le chef de la faction Brissotine. Condisciple du poète Guillard, de Bouvet, de Sergens, de l'abbé Chasle, de Pétion, il vint à Paris pour s'y croiser avec Robespierre. Il y a des destinées. Sept ans avant la Révolution il demandait qu'une réparation fût accordée aux accusés innocents. C'était la suite de ses théories sur les lois criminelles*, de- ses études philosophiques sur les lé-
' Théorie des Lois Crimineliee. (1781 J
gislateurs, les politiques et les jurisconsultes^^ etde son discours sur les moyens d*adoucir la rigueur des lois pénales en France, discours qui en 1780, avait été couronné par l'académie de Ghâlons-sur- Marne. « Vous avez réalisé Tun de mes vœux les plus ancienS; écrivait à Bri^sot Tavocat général Servan, la réunion de tous les ouvrages qui ont traité des lois criminelles. Crions, monsieur, crions tout un siècle ! Peut être, à la fin, un roi dira : Je crois qu'ils me parlent ; peut-être il réformera, o Gela fait, il partait à Londres où il publiait sur l'Angleterre d'intéressantes notices'. De retour à Paris, on l'enferme à la Bastille comme auteur d'un pamphlet dirigé contre la reine et écrit par le marC[uis de Pelleport. Rendu à la liberté par le crédit du duc d'Orléans, il collabore avec Glavière à de remarquables travaux sur les finances, qu'ils font paraître sous le nom de Mirabeau 3. Envoyé de nouveau à la Bastille, mais prévenu à temps, il retourne à Londres et se fait présenter à la société de l'abolition de la traite des
1 Bibliothèque philosophique du législateur, du politique et du juriconsulte. (1782.)
s Journal du lycée de Londre8.(1784.]
3 Dénonciation au public d'un nouveau projet d'agiotage, ou lettre à M. le comte de S. (^1786.) ^ Point de banqueroute^ ou lettre à un créancier de Tétat (1787.) — Discours sur la rareté du numéraire, et sur les moyens d'y remédier. (1790.)
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noirs. En 1788 il se charge d'alierétudier aux Etats- Unis le moyen d'émanciper les populations qu*on voulait rendre libres S mais la Révolution l'appelle et il accourt se mettre à son service.
Dix mois se sonl écoulés, s'écrie- t-il à son retour, dans le discours qui servit de préface au plan de conduite de n89, depuis que je vous ai quittés, pour traverser l'Atlantique. Je ae vous connais plus, vous avez franchi un intervalle immense. Vous languissiez dans l'esclavage, et vous êtes libres ; on vous croyait énervés, et vous avez déployé une grande énergie ; on vous croyait ignorants, et vous avez montré de profondes connaissances en politique. On vous croyait légers^ incapables de persévérance^ et vous avez persévéré. On vous croyait incapables d'harmonie, et le concert a repris dans votre marche comme dans vos principes. On prédisait que vous seriez dupes, ou des finesses ministérielles^ ou de l'aristocratie parlementaire, cachée sous un air de popularité, ou des prétentions de la noblesse et du clergé, déguisées sous le voile de la générosité. Vous avez opposé les parlements aux ministres, et les ministres sont tombés. Aux parlements, vous avez opposé vos droits, et ils se sont tus. Forcés jusque dans leurs derniers retranchements, par des écrivains énergi-
* Examen critique des voyages dans l'Amérique septentrionale de Chastellux (1786J. — Voyage nouveau dans les Etats-Unis de T Amérique septentrionale (1788). — Mémoire sur les noirs de l'Amérique septentrionale, lu à la société des amis des noirs (1790).
quesy les privilégiés ont frémi d'indignation, et cependant n^ont pu défendre qu'en soupirant, que mollement, les distinctions inconciliables avec les lumières, cl celle constitution libre que tous les ordres réclament.
Encore une fois, yous avez fait de grands pas vers la liberté. Mais vous êtes encore bien loin du but.
Que demandait Brissot ? Que, pour remplir leur objet, les Etats-Généraux adoptassent un mode de délibération et de vote, qui les mit à portée de former une résolution générale et éclairée sur chaque point. Il traça lui-même cette esquisse d*un mode de délibération et de vote. Division des trois ordres en deux chambres composées d'un nombre de députés égal. Dans chacune il devait y avoir la moitié de la députation du Tiers-Htat de chaque bailliage, et un nooibre égal de noblesse et de prêtres, en sorte que le nombre de ces derniers ne fût jamais supérieur à la représentation du Tiers-Etat. En supposant qu'on ne comptât que mille députés, il y aurait eu dans chaque chambre :
Du Tiers-Etat. 250
Nobles. J25
Prêtres 125
Total 500
Les députés élus les premiers dans leurs bailliage^
sous LA RÉVOLUTION -n^
formaient la première chambre ; les autres allaient dans la seconde. Quant aux prêtres et aux nobles ils auraient tiré au sort dans quelle chambre ils devaient aller.
La première assemblée dut ses échecs à sa mauvaise organisation. Mirabeau Tavaitfait pressentir et témoigna publiquement à Brissot ses regrets de n'avoir pas vu la nation adopter son plan.
Brissot ne tarda pas à jouir d'une grande popularité. On a dit que dans la soirée du 14 juillet 1789, les vainqueurs de la Bastille déposèrent entre ses mains les clefs de la forteresse à la chute de laquelle il venait d'assister. Président du comité des recherches de la ville, c'est lui qui en 1791, lors de la fuite du roi, rédigea de concert avec le chevalier de Laclos, la pétition appelée du Champ de Mars, dans laquelle était demandée la déchéance de Louis XVI. Premier apôtre du parti républicain, nous n'avons pas voulu laisser s'écouler Tannée 1791 sans lui en rendre hommage. Aussi bien le temps pressait ; Brissot n'a plus que deux ans à vivre.
Robespierre que nous avons quitté dans un précédent chapitre, appuyant timidement Barnave qui proposait de créer un tribunal pour les crimes de le e-nation, a changé de ton. Depuis la mort de Mirabeau, il est impérieux et a pris une autorité imposante. On le sent dès le 16 mai, quand
il demande que le législateur se fasse un devoir de rentrer dans la foule des citoyens et de se dérober lui-même à la reconnaissance. La voix de Robespierre sera bientôt celle de toutes les sociétés Jacobines, de là sa force.
Pourtant il aura encore quelques instants d'hésitation. On s'attend à le voir superbe quand après la fuite du roi, la Bouche de Fer se déclare pour la république. Eh bien non I ni Robespierre, ni Brissot n'osent se prononcer. « Nous ne sommes ni républicain ni monarchiste, disent-ils. » Le 13 juillet Robespierre s'adressant aux Jacobins : «On m'a accui^é d'être républicain, on m'a fait trop d'honneur, je ne le suis pas. Si l'on m'eut accusé d'être monarchiste, on m'eut déshonoré, je ne le suis pas non plus. » Pétion lui-même qui avait professé la république dans la voiture de Louis XYI, ne répondait pas. Quand on l'interrogeait... il jouait du violon. Ce n'est qu'au 1*' septembre, la révision étant terminée, lorsqu'il s'agira de savoir si la Constitution sera présentée à l'acceptation du roi, comment on constatera que le roi est libre, que Robespierre jalousant Adrien Duport, redeviendra lui-même et dans un suprême effort, achèvera du même coup les constitutionnels et l'assemblée.
POÉSIE
Fontenelle avoue qu*il faut du talent pour tout^ et il ajoute, qu'il faut de Tenthousiasme pour la poésie. Les poètes populaires de la Révolution se sont généralement contentés de leur enthousiasme et à parler franc ce n'était pas assez. Les autres ont introduit entre chacun de leurs vers cette fameuse raison universelle que La Harpe avait déjà si vivement reprochée à La Mothe, grand mot^ pour me servir des expressions de Fauteur du Cours de Littérature^ que Ton ne connaissait guère jusque-là^ que dans les matières philosophiques, et que Ton commençait alors à mettre en avant hors de propos ;
dS8 HISTOIRE DE LÀ LITTÉRATURE
que bientôt on fit entendre à tout propos, et qui, répété sans cesse et partout et mis à tout, et tenant lieu de tout, a fait voir qu*il contenait, non pas tous les talents, mais toutes les extravagances. Cette petite logique oix l'on appelait la philosophie au secours de la vanité n*a jamais d'ailleurs fait fortune. Fontenelle et La Mothe sont restés à un intervalle immense de nos classiques, et Diderot, avec son drame honnête pour lequel il prit la peine de faire une Poétique tout exprès, ne s'est créé qu'une modeste place dans la poésie dramatique.
Le 27 juillet 1790, l'Assemblée apprit que le roi accordait aux Autrichiens le passage sur la terre de France pour aller écraser la Révolution de Belgique. Le même mois, Pitt approuvait en plein parlement la diatribe de Burke contre la France. Royalistes et constitutionnels fraternisaient. M. d'Orléans, profitant dés massacres de Nancy pour revenir à Paris, conférai! avec Lafayette .
L'entrevue demeura secrète.
Un poète qui signa K... L... essaya delà révéler dans uiie pièce intitulée : Entrevue de messieurs le duc d'Orléans avec le marquis de Lafayette^ 5 Août 1790.
LE DUC
Ton audace^ il est vrai, me força de partir, Je craignis un soufflet, je le dis sans rougir.
sous LA RÉVOLIJTION 339
On m'eul va, cependant, pour braver ton courage, En politique adroit endurer cet outrage ; Et le 6er Mirabeau, ne m'eut déconcerté, Eq me disant : « fuyez, vous Tavez mérilé.'^ » Sans ce cruel propos, il faut que je l'avoue, J'eus reçu ce soufflet et tendu l'autre joue. Je t'en eus bien puni, quelque bras acheté Aurait su me venger de ta témérité.
Mais il est des revers qu'il faut qu'un sage essuie. Ne songeons qu'au présent ; le passé je l'oublie, Concertons nos projets et devenons amis.
Le veux- tu?
LE MARQUIS
Peux-tu bien marchander mon mépris, Dis-moi quel Dieu pourrait opérer ce prodige ?
Le duc d'Orléans essaie par tous les moyens de gagner Lafayette. Efforts superflus 1
LE MARQUIS
Je dois être à jamais ton premier ennemi.
LE DUC
Ëb bien, je te perdrai.
LE MARQUIS
Moi je te ferai pendre ; Le Châtelet bientôt saura se faire entendre.
LF DUC
Va ! je ne le crains pas, et je te fais garant, Qu'on te verra garder un silence prudent.
La moitié m'esl vendue, et je fais trembler L'autre. Talon me sert lai-môme^ et s'est fait mon apôtre,
LB MARQUIS
Redoute mes conscrits : Menou, Target, Biron, La Touche, Mirabeau, Chapelier, d^ Aiguillon, Les Lameth, les Garât, Barnave, Robertspierre. Pourrais-tu résister à ma cabale entière !
LB DUC
Je Tais trouTcr Laclos, et parler à Biron.
LE MARQUIS
Moi, je yerrai Dumas et surtout Gouvion.
LB DUC
J^armerai contre toi ma nombreuse séquelle.
LE MARQUIS
Je m'ouTironnerai de ma troupe fidèle.
LE DUC
Je régnerai sans toi.
LE MARQUIS
Tu périras avant.
LE DUC
Le trépas t'est permis.
LE MARQUIS
Le Ghâtelet t'attend.
S*il y avait quelqu*audace à s'attaquer alors àLafayette et à d*Orléans, combien il en fallut plus encore pour oser plaisanter Marat«
Un nommé Clément Rioux qui devait d^aiileurs le payer bientôt de sa tète, osa faire vendre dans les rues : La guerre des Districts ou la fuite de Marat : poème héroï-comique en trois chants.
G*e8t une des pièces les plus curieuses que nous ayons découvertes.