CHANT DERNIER
Quand l'astre qui nous éclaire Du côté de Saint Mandé, Eut tout Paris inondé De sa rapide lumière^ Cinq à six gros bataillons; Suivis de deux escadrons, S^avancèrent en silence Du côté de V Observance.
Bailly sachant le moment Où se ferait Farmement, Têle-à-léte avec sa femme, Qui croit être grande dame.
Etait à prendre son thé Avec beaucoup de gaîté.
« Marat sera pris, dit-elle, « Que mon cœur est enchanté !
« Il voulait par vanité « Flétrir ta gloire immortelle; c Mais le sort en est jeté. »
« — Oh, mon épouse ûdèle !
« Lui dit d'un air caressant, « Monsieur le maire à Pinstant,
« Que ton discours est charmanl !
« Je Yeux te faire un enfant !
« Je le trouve toule belle
t Et mon feu se renouyelle. »
« — Modère Ion amitié,
Lui dit sa obère moitié.
t Je ne fais point la coquette,
• Mais attends que Lafayette « Ail enfermé le vaurien. • Bailiy dit : « Je le veux bien. »
Necker en qui la vertu brille, Entre sa femme et sa Glle Goûtait dans le même instant Le plus doux contentement.
« Nous ferons mourir le drdfle « Au fond de quelque geôle.
« Il attaque mes écrits
• Et me couvre do mépris.
« Moi! dont le sublime rôle « Jette partout tant d^éclal !
« Moi ! ministre potentat 1 « Être vexé par Maral ! »
SlaCl, la fière ambassadrice, Sentit un noble courroux, Qui fit rougir sa jaunfsse :
t Mon père, consolez- vous ; « Je yeux faire une satire « Contre tous les insolents, « Qui censurent vos talents
sous LA RÉVOLUTION 353
« Et de TOUS fiennenl médire.
« Mon cher NarhonnCy Lara ' « Dans ce travail m'aidera « Guibei't * aurait pu le faire, « Sa plume est assez légère, « Mais il ne sait plus me plaire ;- « Et dans mes hardis pamphlets, t J^écraserai Ghampcenelz ', « Ce mystique personnage « Dont je hais le persiflage. »
La mère, à ces Gers accents,
< Le comte Louis de Narbonne avait quitté W^^ Comtat pour M">e de Staël, mais il a fait comme Antoine qui revenait toujours h Cléopdtre, et Tactrice Ta emporté sur Tambassadrice. {Note de Clément Rioux.)
> Le comte de Guibert avait été quitté par M">e de Staël ; une telle perte Ta consolé de toutes ses disgrâces. [Note de Clément Rioux,)
s Le marquis de 'Champcenetz est la bête noire de Tambassadrice, à cause de cette fameuse épigramme qu'on lui a faussement attribuée et qu*il a la candeur de désavouer : Armande a pour esprit tout ce qu'elle a pu lire, Armande a pour vertu le mépris des appas ; Elle craint le railleur que sans cesse elle inspire^ Elle évite damant qui ne la cherche pas.
Puisqu'elle n'a point Part de cacher son visage. Et qu'elle a la fureur de montrer son esprit, Il faut la défier de cesser cTétre sage, Et cTentendre ce qu'elle dit,
(Note de Clément Rioux,)
Dit à tous deux. « Mes eafants,
« Car vous Télés sans partage,
• Et quand je vous envisage,
« Mon cœur fait comme mes yeux,
« Je vous confonds tous les deux ;
« Songez bien à notre gloire.
t Servez-vous de Técritoire,
t Car c^est par celte armejà,
« Que ce grand Ministre est là.
« La horde patriotique
« Des Merciers et des CtuHns,
« Nous venge tous les matins,
« De la horde famélique
« Qui rampe sous Démoulins.
« Leur pension n^esl pas forte ;
« Mais pour vaincre les Marats,
« Nous avons la fière escorte
-t Des Suards et des Carats,
« Et s'il faut plus de ducats
« A celle avare cohorte ;
N Donnons-en, que nous importe,
« Puisque nous n'en manquons pas.
c Mais raisonnons d'autre chose,
ff Sans aucune letlre close,
« On a déjà pris Marat,
« Restaurons-nous d'une dose
« De ce mousseux chocolat. »
Toulefois dans l'entrefaite, Le district des cordeliers
. sous LA RÉVOLUTION 8W
ÀYait armé ses gaerriers ; Par maiale et mainte cbarrelte, Par les Gacres qu^oa arrête, Les passages sotft fermés, Et les fusils sont armés.
Mais de crainte, que l'on perce Le passage du Commerce, On place deux canons Et deux ou trois pelotons ; A la porte, non cocbère.
De Marat gîte ordinaire, On met trente grenadiers Et cinquante fusiliers»
Mais les troupes en présence S^observent et font silence^ Lorsque dans cette occurrence La maîtresse de Marat, Vigoureuse chambrière.
D'un eouTent jadis tourière *, Dont l'œil n'est pas sans éclat, Adresse cette prière Au trop malheureux amant Qui cause tout son tourment :
« Veux-tu que l'on t'assassine ?
ff Ou bien, dans une prison.
I La maîtresse de Marat a été novice dans un «couyent d*où elle fut enlevée par notre héros. {Soie de Ciément Hioux,)
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURl
Sans Javotte^ et sans cuisine.
Sur un mauvais paillasson, Veux-tu que Ton te conGne ?
Prends ma coiffe, mon jupon.
Et mon Ochu de coton.
J'enfourcherai ta culotte, Et suivi de ta Javotte Qu'on prendra pour un garçon ; Nous irons loin de la Tille, Prendre tin autre domicile.
Veux-tu Toir brûler Paris Pour quelques mauvais écrits ? »
Marat n'en voulait rien faire.
Mais l'adroite chambrière
En pleurant, en sanglotant,
Sut attendrir son amant.
« Je ne veux pas tant de sang, f Dit Marat d'un air sensible.
« Laissons la ville paisible ; « Changeons d'habit à l'instant, t A l'amour tout est possible. »
Sous cet accoutrement, Marat parvient à fuir. Danton apprend la nouvelle et la paix est résolue. La noire Cruauté furieuse, court méditer quelque forfait au Ghàtelet et...
La Bétùe plus tranquille Revint à l'hôtel de ville.
Ainsi finit sans combat, Mais non sans un sot éclal, L'aventure de Maral.
J*al dit plus haut que Tauteur avait payé ce poème de sa tête. Il fut guillotiné en 1793. Marat lui reprocha personnellement la Guerre des Districts.
— Et Javotte ? demanda Clément Rioux.
La Guerre des Districts parut quelques mois après sous le titre de : Triumvirat ou messieurs Necker^ Bailly et Lafayette, poème comique en trots chants,
Parmi les sujets qui devaient inspirer les poètes, il faut citer la mort de Mirabeau. La poésie de ses derniers instants, la pompe de ses funérailles, rimpression qu*il laissait, calme, solennelle, pleine d'un sentiment d*immortalité, semblaient convier la Muse.
Nous avons retrouvé une petite pièce assez curieuse,intitulée : Complainte sur lamort de Mii^abeau. Nous la reproduisons, entre les autres, sur la recommandation de M. Baucher, un érudit qui Fa découverte dans des papiers de famille, et qui croit pouvoir l'attribuer à un certain Laisant, colonel de la garde nationale.
AIR : De tous les dieux de la fable.
Il n'est plus rhomme célèbre, Ce savant législateur.
France, qu'un voile funèbre, Nous annonce la douleur.
D'une mort trop ennemie, Succombant sous tes cfTorls, Celui qui te rend la vie.
Descend au séjour des morts.
Il commençait son automne.
Tu cueillais ses heureux fruits.
Mais la parque le moisonne 11 n'en reçoit point le prix.
Hélas! ce nouveau Moïse ^ . ~ Rendit libre tes enfants.
Il vit la (erre promise Et ne peut entrer dedans.
Dieux Irop jaloux de sa gloire, Vous l'enlevez aux Français, Mais à jamais sa mémoire Excitera nos regrets.
Sur sa dépouille mortelle Vous faites couler nos pleurs, Mais une amour éternelle e fera vivre en nos cœurs.
'uffira pour apprendre olre postérité.
sous LA RÉVOLUTION 359
L'hommage quelle doil rendre Âa chef de la liberté !
Sans faste que Ton imprime, Sur son glorieux tombeau, Celle inscription sublime :
Gi-git le grand mirabeau.
A mesure que le convoi de Mirabeau disparaissait, les imaginations entraient aussi dans le ténébreux avenir, dans les pressentiments sinistres. Dans ces conditions on chante mal. Il faut en exceptée cependant Joseph Chénier qui composa TOde que l'on sait, et imposa silence aux royalistes qui avaient eom^mencé à dédier aux mânes du grand orateur quelques pièces satiriques, profitant de Toccasion pour latacer leurs épigrammes contre Villette et publier un cantique en Thonneur de Tabbé Lamourette.
Une fois Mirabeau mort, Robespierre succéda au crédit de Lameth, conseiller de la cour près des Jacobins. La lutte religieuse éclata.
L'abbé Raynal adressa le 31 mai à Bureau de Pugy qui présidait l'Assemblée nationale, la fameuse lettre offrant une rétractation solennelle des principes consignés dans CHùtotre Philosophique et la désapprobation absolue des doctrines et des actes des nouveaux législateurs. La façon de penser de Raynal, que Mgr de Bo-
nal^ évèque de Glermont, accusait de donner Texemple « d'une tolérance religieuse^) était si bien connue que le 30 décembre 1790 on publiait déjà sous le titre de Lettre de Vabbé Raynal à V Assemblée nationale (datée de Marseille, 10 décembre) une brochure (iVi-8°, 94 /).) dans laquelle on prêtait à Tauteur de V Histoire Philosophique des sentiments et un langage directenient opposés aux idées révolutionnaires.
Tous les journaux révolutionnaires accusèrent Raynal. (Lettre d* André Chénier, Moniteur^ i5juin 1791 ; Lettre d'Anacharsis Glootz à un de ses ami^ Chronique de Paris, juillet 1791, etc.)
Les poètes devaient s'en mêler, et le 5 juin 1791, Félix Nogaret lui dédiait l'apostrophe suivante qui d'ailleurs n'a pas été recueillie dans ses œuvres.
Quantum mutaiuê ab. illo !
Tuez-moi, puisque Thomme change, Ma plume a secondé vos vœux. Au peuple opprimé qui se venge, Mes jours consacrés sans mélange Feront dire: il meurt vertueux 1 Ta mémoire est déshonorée Vieux fourbe, traître abbé Raynal 1 Ta raison s'enfuit égarée.
PTas-tu pas donné le signal, Qui d'un despotisme infernal Sauve la liberté sacrée ?
sous LA. RÉVOLUTION 36t
Le reste est sur ce ton.
Il ne fallut rien moins que le voyage à Varennes pour réveiller la verve populaire.
Personne n'ignorait les détails de cette fuite. Le roi avait communié le matin, et léger de conscience il décidait aussitôt de s'enfuir. C'était livrer ses amis à la mort. C'était perdre Lafayette. C'était compromettre le ministre Montmorin. Qu'importe! Le 20 Juin, Louis XVI se sauve, déguisé en laquais. Le 21 on l'arrête. La royauté tombe aux genoux de l'épicier Sauce et le supplie de la sauver. La fille de Marie-Théièse était assise sur une caisse de chandelles. Elle se lève, court dans la chambre de M™® Sauce et la conjure en invoquant ses sentiments d'épouse.
— Vous pensez au roi, lui répond l'épicière, moi je pense à Monsieur Sauce. Chaque femme pour son mari.
Et dans la boutique même de M. Sauce, on composait huit jours après la chanson qui suit, datée de Varennes.