LITTÉRATURE RÉPUBLICAINE
Si les passions, les intérêts^les jalousies et les cabales ne venaient point à rencontre de tous les grands mouvements et de toutes les nobles inspirations, les grands siècles seraient ceux des Révolutions! La liberté, Tégalité politique et les mœurs qui s'accordent avec ces institutions, permettent à la pensée une éclosion nouvelle, et lui laissent la faculté de se développer et d'être l'expression du caractère d'une nation. Or une nation n'a de caractère que lorsqu'elle est libre, tant la législation d'un peuple a de
puissance sur ses goûts, ses talents et ses habitudes.
Lacédémone a existé à côté d'Athènes^ L'égalité politique ne pouvant subsister que si l'on classe les différences d'éducation avec encore plus de soin que la féodalité n'en mettait dans les distinctions arbitraires, la pureté du langage, la noblesse des expressions, l'image de la fierté des âmes, deviennent plus que ja- . mais nécessaires dans un Etat fondé sur des bases démocratiques. Auparavant, certaines barrières factices empêchaient la confusion totale des diverses éducations : mais lorsque le pouvoir ne repose que sur la supposition du mérite personnel, quel intérêt ne doit-on pas mettre à conserver à ce mérite tous ces caractères extérieurs.
L'indépendance républicaine doit donc chercher à imiter la correction des auteurs du siècle de Louis XIV, pour que les pensées utiles se propagent, et que les ouvrages philosophiques soient des ouvrages classiques en littérature. Le bon goût est inséparable des bonnes mœurs.
* M»e de Staël.
Elle permettra aussi de transporter dans la littérature des beautés plus énergiques, un tableau plus philosophique et plus déchirant des grands événements de la vie. La république développant nécessairement des passions plus fortes, Tart de peindre doit s'accroître en même temps que les sujets s*agrandtssent, de même que permettant au génie de changer les gouvernements, elle doit inspirer des écrits éloquents par le même mouvement qui la rend susceptible d'actions courageuses. Toutes les récompenses de la monarchie, toutes les distinctions qu'elle peut ofiFrir ne donneront jamais une impulsion égale à celle que fait naître Tespoir d'être utile. La philosophie elle-même, n'est qu'une occupation frivole dans un pays où ses lumières ne peuvent pénétrer dans les institutions. Lorsque la pensée ne peut jamais conduire à l'amélioration du sort des hommes, elle devient, pour ainsi dire, une occupation efféminée ou pédantesque. Celui qui écrit sans avoir agi ou sans vouloir agir sur la destinée des autres, n'empreint jamais son style ni ses idées, du caractère et de la puissance de la volonté.
Vers le xvin* siècle, quelques écrivains fran-
çais ont çonçu^ pour la première fois, Tespérance de propager utilement leurs idées spéculatives ; leur style en a pris un accent plus mâle, leur éloquence une chaleur plus vraie* L^homme de lettres, alors qu'il vit dans un pays où le patriotisme des citoyens ne peut jamais être qu'un sentiment stérile, est, pour ainsi dire, obligé de s'exciter à l'émotion pour en saisir les effets, de se modifier pour écrire, et de se placer, s'il le peut, en dehors de lui-même pour examiner quel parti littéraire il peut tirer de ses opinions et de ses sentiments.
Parmi les choses qui doivent le plus favoriser la littérature républicaine, il faut citer encore l'amour de la gloire et l'émulation \
Quelques esprits s'alimentent du seul plaisir de découvrir des idées nouvelles; et dans les sciences exactes surtout , il y a beaucoup d'hommes à qui ce plaisir suffit. Mais lorsque l'exercice de la pensée tend à des résultats nouveaux et politiques, il doit nécessairement avoir pour objet d'agir sur la destinée des hommes. À Athènes, à Rome, dans les villes dominatrices
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du monde civilisé, en parlant sur la pl^ce publique, on disposait des volantes d'un peuple et du sort de tous ; de nos jours, c'est par la lecture que les événements se préparent et que les jugements s'éclairent. Le littérateur pouvant se sentir le maître d'une nation, grâce à la seule puissance de son génie, on comprend quel intérêt il doit avoir à briguer le premier rang par la force de ses moyens de convaincre et l'espérance d'un résultat prochain.
En avançant dans ce travail, quand nous étudierons les hommes qu'a produits la Révolution de 1789, nous verrons,hélasI plutôt ce qu'ils ont fait que ce qu'ils auraient pu faire. Nous aurons l'occasion de regarder de près comment les passions et les événements modifient certaines lois. Il nous suffira pour cela de parcourir ensemble l'intervalle des dix années qui s'étendent depuis la prise de la Bastille jusqu'au 18 brumaire, depuis le moment où s'ouvrit la brèche contre l'ancien régime jusqu'au jour où recommencera l'ère d'un réghne nouveau. Cet intervalle fut tout révolutionnaire sans aucun repos, perpétuellement coupé par des catastrophes. La plus longue durée de chaque régime
(si Ton peut appeler de ce nom le règne éphémère de constitutions mouvantes) était de trois années. Il ne se passa jamais trois ans sans une révolution — nous ne parlons par des insurrections, il y en avait tous les jours — ou un coup d'Etat comme celui de Fructidor, qui venait avertir que rien n'était établi.
Pour qu'une littérature ait de la vie avec ensemble et consistance, il faut une certaine habileté non éloquente ; il faut pour l'émulation^ un cercle de juges compétents et d'élite, quelque chose ou quelqu'un qui organise, qui régularise, qui modère et ^ui contienne, que l'écrivain ait en vue et qu'il" désire de satisfaire ; sans quoi, il s'émancipe outre mesure, il se disperse et s'abandonne. Au xvn"" siècle on avait eu Louis XIV aidé de Boileau. Au xviii* siècle on avait la société, Popinion, cette reine d'alors. Les grands siècles littéraires ont toujours eu ainsi un juge, un tribunal dispensateur de qui l'écrivain se sentait défendu.
En i789,ily eut un moment d'inspiration générale, un souffle universel et rapide qui suffit pendant quelque temps (\ la production divine et spontanée des œuvres. Mais les années qui suivirent
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étranglèrent bien vite le progrès au passage.
On saisirait pourtant un moment, vers 1798, où une littérature républicaine parut avoir chance non-seulement de se développer, mais de s'établir. Jamais la patrie n'avail été plus belle et plus grande^ les orages de la Révolution paraissaient calmés et, pour me servir de la pittoresque expression de M. Thiers, « on regardait ces restes d'agitation comme la vie même d'un Etat libre. » La France, au comble de la puissance, resplendissante d'une gloire immortelle, était maîtresse de tout le sol qui s^étend du Rhin aux Pyrénées, de la mer aux Alpes/ D'admirables armées faisaient flotter les trois couleurs à la face des rois qui avaient voulu l'anéantir. Vingt héros, divers de caractère et de talent, pareils seulement par l'âge et le courage^ conduisaient les soldats à la victoire : Hoche, Kleber, Desaix, Moreau, Joubert, Masséna, Bonaparte, et une foule d'autres encore s'avançaient ensemble. Les talents littéraires ne manquaient pas, non plus qu'une sorte d'inspiration particulière, dont on trouve des exemples dans les écrits d'alors, dans ceux de Garât, de Daunou,
de M.-J. Chénier^ de Lemercier, de Benjamin Constant, dont M"""* de Staël a essayé do construire la théorie dans son livre de la Littérature publié en 1800. Mais il eût fallu pour cela que le Directoire durât avec la Constitution de l'an m, et il était impossible que le Directoire durât.
Si les événements ont été contraires à l'apogée auquel on pouvait s'attendre^ les passions ont certainement fait le reste. Tout état social ou insocial, tout ordre ou désordre poli* tique a ses préjugés ; la démocratie a les siens comme la monarchie^ puisque les préjugés ns' sont que des opinions nécessaires, adoptées sans réffexion par les passions ou par Tignorance. Les passions sont de tous les hommes et de tous les temps, et Tignorance appartient surtout à un nouvel état de choses^ puisque les lumières ne sont, pour le commun des hommes que le résultai de Texpérience. C'est peut-être pour cela que les vieilles monarchies ont bénéficié des efforts des jeunes Républiques. Au commencement de la Révolution^ nous avions toutes les lumières nécessaires pour que le monde sentît les défauts de ce qui était : mais en avions-nous
assez pour savoir géDéralement ce qui devait être et assez de vertu pour le vouloir? Il est aujourd'hui trop sûr que la république d'alors a été infectée de tous les vices d'une ancienne corruption, et que trop de gens ont spéculé sur la liberté aussi bassement qu'ils avaient autrefois spéculé sur la servitude. Il n'est pas moins certain que la multitude qui a su détruire, étant trop peu instruite pour édifier, a été la dupe des fripons qui ne voulaient bâtir que pour eux-mêmes.
Malgré ces événements et ces passions^ et si 89 arrêta certains talents déjà formés, elle en produisit d'autres à l'instant, et la France naquit du même jour à la vie et à l'éloquence politiques. Les Romains qui mettaient volontiers toute la littérature dans l'éloquence, ce grand instrument de gouvernement (Tu regere impc" ria...) disaient que rien n'était plus favorable à la production des talents que les jours d'orage. Montaigne prétendait que les champs libres et indomptés portaient les herbes les plus gaillardes. Mais cela était vrai pour les Romains, plutôt que pour nous peut-être. C'étaient de rudes athlètes et plus faits que nous à un anta-
gonîsme violent. Mais sans prétendre nier que le souffle des grandes tempêtes aille chercher jusque dans les profondeurs de la société «t y exciter tous les hommes qui se sentent faits pour les luttes publiques et pour l'action, il n'est pas moins certain que ces époques en dévorent beaucoup avant l'heure de la maturité ; et surtout qu'elles effarouchent,qu^elles fassent rentrer en elles-mêmes ces autres natures tendres, poétiques, rêveuses, si éminemment littéraires. Virgile court risque d'y périr, et Horace attendra que la foudre ait fait silence pour comnoiencer à chanter. Il suivra le précepte de Pythagore : « Dans la tempête il faut adorer Técho. »
En somme, s'il ne se fit point, s'il ne put se faire de grandes compositions littéraires durant les dix années ardentes de la Révolution, la tribune eut ses moments de tonnerre et d'éclat, la scène eut ses soirées brillantes, comme la presse eut ses pamphlets implacables. D'illustres savants, des têtes puissantes, celle d'un Lagrange ou d'un La Place, s'isolèrent, s'enfermèrent, comme Archimède, dans la haute sphère, dans la sphère d'Uranie, et développèrent d'une plume aidée du compas leurs conceptions
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inaltérables. C'étaient là des élémenfs encore assez riches pour tenter un écrivain et lui servir d'excuses aux yeux de ceux qui voudraient lui reprocher la hardiesse de son entreprise.