‹ Histoire de la littérature révolutionnaireChapitre 5 sur 40 · ÉLOQUENCE · texte numérisé non relu

ÉLOQUENCE

Il paraît tout simple à qui entreprend Thistoire littéraire d'une époque, de rechercher successivement, pour le soumettre à son analyse et à son examen, ce que cette époque a produit dans chaque genre. Cette méthode toutefois, exclusivementi employée, a ses dangers, ses inconvénients.

Elle expose d'abord à ne pas distinguer assez,parmi tous ces genres dont on suit à part, pendant un certain nombre d'années, le développement, ceux qu'appelaient l'étatdes esprits,le cours des sentiments et des idées, qui en étaient l'expression naturelle et nécessaire, desquels, par conséquent, pouvait sortir

quelque chose de caractéristique, d*original, et ceux qui ramenés, sans raison de reparaître, seulement par rhabitude, la routine, ne devaient donner lieu qu'à d'insipides et insignifiantes redites. Alors cette production, absolument dénuée de valeur, qui, dans uae exposition générale eut été à peine indiquée, reçoit de l'attention particulière accordée à l'histoire d'une seule classe d'ouvrages, une importance exagérée ; et, rompant la proportion du livre, elle y occupe une place que réclamaient de plus dignes sujets d'étude.

L'application trop rigoureuse de la division par genres à l'histoire littéraire la faussa encore de plus d'une manière. Cette méthode d'exposition rompt le lien qui souvent rattache entre elles des compositions produites à la fois par une inspiration commune, sous des formes diverses. Elle disperse dans plusieurs chapitres la biographie des écrivains, et ce qui en fait le principal intérêt. Je veux dire le développement de leur esprit, de leur talent, la suite régulière, l'enchaînement et comme la généalogie de leurs œuvres. Enfin, et c'est là le plus grave reproche que l'on puisse adresser à cette méthode, dans ce morcellement universel qui en est l'efi^et inévitable disparaissent le mouvement, l'ensemble, l'unité de l'époque littéraire dont on annonçait l'histoire.

Uiie époque littéraire, en effet, pourvu qu'elle

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mérite réellement ce nom, est quelque chose de distinct dans le mouvement général des lettres ; quelque chose qui se sépare en partie de ce qui le précède et de ce qui le suit, et qui en partie s'y rattache ; quelque chose qui a son point de départ et son terme, et, dans l'intervalle, ses vicissitudes et son progrès. Cette époque, si on ne la présente pas ainsi, dans un tableau où se concilie, tâche difficile, j'en conviens, avec la succession chronologique des faits Tordre logique des idées, on peut en éclairer utilement certains points particuliers, parla patience et l'exactitude de ses recherches, par la justesse de ses appréciations, mais on n'en est pas, à proprement parler l'historien.

C'est ce qui nous a décidé à adopter la classification que l'on verra.

Le devoir de l'orateur, a dit Gicéron, est d'être en état de parler sur toutes les questions de l'ordre civil, en se conciliant, autant que cela peut dépendre de lui, l'assentiment des auditeurs. La qualité de son influence dépend donc uniquement du but qu'elle propose. On voit, avec le secours de l'histoire, l'éloquence causer bien des malheurs, mais on la voit aussi fonder des villes, éteindre des guerres, établir des alliances et serrer les nœuds d'une sainte amitié. L'éloquence sans la sagesse, peut être funeste aux Etats, mais sans l'éloquence

la sagesse ne leur sera d'aucun secours. L*homme qui, oubliant la sagesse et le devoir, s'écarte des sentiers de l'honneur et de la vertu, pour donner tous ses soins à Tétude de l'éloquence, peut être un

citoyen inutile à lui-même et dangereux* pour sa patrie ; mais s'il s'arme pour défendre et non (tour attaquer les intérêts de TEtat, il se rend aussi utile à lui même qu'à son pays, il mérite l'amour de ses concitoyens.

L'éloquence est la faculté de persuader et de convaincre en communiquant des impressions vives et fortes ; car pour émouvoir et entraîner les autres, il faut être soi-même vivement et fortement ému. Quid est eloquentia, nisi continuus animae motus?

Les débats publics, qui chez les peuples précédent et éclaii*ent les jugements où l'existence civile, les biens, l'honneur et la vie des citoyens sont intéressés, ont toujours ouvert un champ vaste à l'éloquence. Les plus anciens comme les plus nobles de ces débals, dont la tradition soit parvenue jusqu'à nous, sont ceux qui dans l'Egypte, cette terre classique de la sagesse, des sciences et des arts, préparaient les jugements rendus au nom du peuple pour ou contre la mémoire des rois après leur mort. Le peuple d'Athènes, au contraire, demandait tous les jours, à ceux qui plaidaient devant lui, des émotions et des flatteries nouvelles, tandis que l'arène

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judiciaire devait, à Rome, les premiers miracles du talent et de Fart.

C'est en France, après une éclipse de plusieurs siècles, que Ton vit renaître l'éloquence de la chaire avec l'aurore des lettres ; et l'éloquence politique avec la Révolution. Pour retrouver la liberté des débats populaires, il faut franchir dix-sept fois cent années, attendre sur les bords de la Tamise que se relève la tribune aux harangues, jusqu'à l'ouverture des États Généraux en France, où l'éloquence française monte à la Tribune politique.

Une vaste et magnifique tâche s'offre alors à l'acteur populaire.

Mirabeau l'entreprit.

Il y avait chez lui deux natures dont la réunion ne pouvait manquer d'en faire un grand orateur. Il y avait en lui l'homme politique et le tribun, le penseur éclairé par les méditations de la philosophie, par l'expérience profonde des affaires, par l'étude pratique des gouvernements existants, et l'homme aux passions ardentes, à l'imagination mobile et irritable, aux transports impétueux et menaçants. Il était également fait pour mener une assemblée par des voies détournées au but qu'il avait marqué, et pour enlever tout à coup les âmes par la contagion de son enthousiasme ou de sa colère ;

poiar insinuer ce qu'il ne pouvait on ne voulait pas dire tout haut, et pour triompher à force d*audace, des situations les plus difficiles et des questions les plus dangereuses ; pour éclairer les esprits par un savant enchaînement de preuves convaincantes et dldôes positives, et pour les décider en un instant par un mouvement passionné, par une phrase entraînante, par un mot vainqueur. Partout dans les discours de Mirabeau, se retrouvent, à un égal degré, ces deux facultés puissantes qui font le véritable orateur : la force du raisonnement et la chaleur des passions. Chez lui, ces deux facultés se prêtant un mutuel appui et s'excitant Tune par L'autre, produisent des beautés oratoires d'un effet irrésistible. Aussi souvent la colère active et précipite la marche de son argumentation : mais la logique n'y perd rien, parce qu'il a le secret de renfermer en quelques mots toute une preuve, et de resserrer en une phrase longue une déduction. La logique n'en devient que plus pénétrante et plus* acérée. En même temps, par une réaction de l'une des deux forces sur l'autre, chaque nouvelle preuve rapidement exprimée est un nouveau coup de fouet donnée pour ainsi dire, à la passion. Ainsi l'orateur dont l'esprit s'éclaire, dont la véhémence s'accroît à mesure qu'il avance, devient le maître tout-puissant des âmes, auxquelles se communiquent toutes les lumières, et dans lesquelles il fait passer tous les mouvç^

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ments. Ge fui le cas de grands orateurs de 1780.

Le peuple né, il fit les semailles. La moisson fut superbe, lé grain était jeune, vigoureux. La terre avait ses sillons,creux, frais, engraissés par des éternités de larmes. Le vent dispersa des hommes de parole, des héros d'action, des poëtes, des philosophes, des historiens. S'ils n'eurent pas toujours le temps de se recueillir pour rappeler le passé, ou prédire les temps futurs, ils chantèrent les temps présents. Et ce fut un chœur universel, solennel et touchant dont le sujet était la Patrie, et le refrain, la Patrie encore. Il y avajt à démolir, mais il y avait aussi à construire, et pour une édification nouvelle, tout le monde est bon.

C'est pour cela que tous ceux dont nous nous occuperons, même avec leurs erreurs ont mérité l'amour de leurs concitoyens.

Le talent de Mirabeau, se ressent, dans sa première manière, des aspirations du moment; on pressent dans la période, qu'il a souffert, qu'il a été repoussé, humilié, méprisé, condamné, à l'instar du peuple dont il est le plus complet symbole. La paternité avait été dure pour lui comme la royauté pour le peuple. «H était orateur,a dit M. Victor Hugo, dans une admirable étude qu'il a faite sur lui,

parce que, grâce aux larges issues ouvertes par les ébranlements de i789, il avait enfin pu exhausser dans la société tous les bouillonnements intérieurs si longtemps comprimés dans la famille : parce que, brusque, inégal, violent, vicieux, cynique, sublime, diffus, incohérent, plus rempli d'instincts encore que de pensées, les pieds souillés, la tète repoussante, il était en tout semblable aux années ardentes dans lesquelles il a resplendi et dont chaque jour paraît marqué au front par sa parole. »

Ce double caractère du génie de Mirabeau peut s'observer aisément dans ses célèbres plaidoyers où l'adresse et la vigueur de Démosthènes sont souvent égalées ; dans le discours sur le titre à donner aux députés de TAssemblée Nationale, dans la lettre au roi sur le renvoi des troupes, dans Timprovisation sur la banqueroute, dans la réponse à Barnave sur le droit de paix et de guerre.

Quelque brillante que fiH la réunion des talents dont se composait l'Assemblée Constituante, on n'y trouve cependant personne qui se soit approché de cette grandeur de génie, personne qui ait lutté avec avantage contre ce despotisme d'éloquence. Barnave, lui-même,riche d'imagination, avec son^abondance brillante, sa logique exercée, n'est qu'un adversaire et non un rival de Mirabeau.

Il fut à proprement parler, le seul orateur de l'Assemblée. Il fut même le seul de la Révolution.

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On a voulu comparer Mirabeau et le Cardinal de Heiz. Tous deux ont dû sans doute leur élévation à la faveur publique, mais c'est, jusque-là, tout ce qu'ils ont eu de commun. Il y a autant de différence entre leur génie et leur conduite, qu'entre les siècles où ils vécurent et les circonstances où ils se trouvèrent. Le Cardinal de Retz n'eut à sa disposition que des moyens fougueux (le mot est du comte Boissy-d'Anglas) tendant aux succès du moment ; Mirabeau avait en vue les succès de l'avenir. L'un voulait détruire ce qu'il attaquait ; l'autre l'améliorer pour le conserver.

C'est à ce but que nous devons la logique et la modération qui président aux premiers discours. Parcourons-les, nous allons pouvoir en détacher jusqu'à des préceptes. Le temps était aux enseignements :

a Représenter une nation, est le droit le plus auguste. Usurper cette représentation, serait un crime de lèse-nation. »

a Au physique, comme au moral, l'action ne vient qu'après la puissance. Il faut être, avant de savoir ce que l'on est. »

L'ouverture des Etats-Généraux se fait à Versailles. A l'heure, indiquée, les députés des communes se rendent à la Salle des Etats. Les députés

de la noblesse et du clergé ne viennent pas. Chapelier et Rabaud S^ Etienne font une motion dans le but de démontrer aux deux ordres Tirrégularité de leur conduite. Mirabeau désire qu'un a\is mitoyen tempère leurs opinions. Cependant la noblesse et le clergé continuent à refuser de se rendre dans la Salle des Etats. Cette fois les voies de douceur sont épuisées, toutes les conférences sont finies, il ne reste que les partis décisifs et peut-être extrêmes. Ce dernier mot effraie Mirabeau.

« Extrêmes I s'écrie-t-il dans un élan de sagesse, rehaussé par une superbe éloquence, oh 1 non, messieurs, la justice et la vérité sont toujours dans un sage milieu : les partis extrêmes ne sont jamais que les dernières ressources du désespoir ; et qui donc pourrait réduire le peuple français dans une telle situation? d

Depuis le 20, la Salle Nationale est fermée. Réfugiés au jeu de paume, les représentants delà nation avaient juré de ne se séparer que lorsque la France aurait une Constitution. Les portes de la salle furent ouvertes le 23 juin. Le Roi parut accompaghé de ses ministres, et prononça un discours qu'il termina en ces termes :

« Je vous ordonne, messieurs, de vous séparer tout de suite, et de vous rendre demain matin, cha-

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cun dans les chambres affectées à votre ordre, {K>ur y reprendre vos séances. J'ordonne en conséquence au Grand-Maître des Cérémonies de faire préparer les salles. »

La majorité de la noblesse et quelques membres du clergé obéirent à Tordre qui leur était donné : les membres de FAssemblée Nationale restèrent immobiles. M. de Brézé, Grand Maître des Cérémonies, crut alors pouvoir rappeler au Président Tordre que le roi venait de donner : Mirabeau lui adressa ces paroles :

<f Les communes de France ont résolu de délibérer : nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées au roi ; et vous, qui ne sauriez être son organe auprès de TAssemblée Nationale ; vous qui n'avez ici, ni place, ni voix, ni droit de parler, allez dire à votre Maître que nous sommes ici par la puissance du peuple, et qu'on ne nous en arrachera que par la force des baïonnettes. »

A partie de cette époque, la tranquillité publique est troublée. Le peuple est dans une grande agitation, Mirabeau se lève :

« Messieurs, je sais que les éyénemeals inopinés d'un jour irop mémorable, ont affligé les ooàurs palrioles, mais qu'ils ne les ébranleront ^as. A ta hauteur où la raison a placé les représentants de la nation, es jugent sai-

nemenl les objets, et ne sonl point trompés par les appareDceSj qu'au travers des préjugés et des passions on aperçoit comme autant de fantômes. Si nos rois, instruits que la défiance est la première sagesse de ceux qui portent le sceptre, ont permis à de simples cours de judicature de leur présenter des remonlrances, d'en appeler à leur volonté mieux éclairée ; si nos rois, persuadés qu'il n'appartenait qu'à un despote imbécile de se croire infaillible, cédèrent tant de fois aux avis de leurs parlements, comment le prince qui a eu le noble courage de convoquer l'Assemblée Nationale, n'en écoulerait-il pas les membres avec autant de faveur que des cours de judicalure, qui défendent aussi souvent leurs inlérêts personnels que ceux du peuple ? En éclairant la religion da roi, lorsque des conseils violents l'auront poussé, les députés du peuple assureront leur triomphe ; ils invoqueront toujours la bonté du monarque ; et ce ne sera pas en vain dès qu'il aura voulu prendre sur lui-même de ne se fier qu'à la droiture de ses intentions, et de sortir du piège qu'on a su tendre à sa vertu. Ils ont été calmes dans un moment orageux, ils le seront toujours ; et ce calme est le signe non équivoque du courage. »

Puis il passe en revue Teffet que la journée du 23 juin a produit sur le peuple inquiet et malheureux. Où les représentants de la nation n'ont vu qu'une erreur de rautorité, le peuple a cru voir un dessein formel d'attaquer leurs droits et leurs pouvoirs. Il est temps de prévenir de nouveaux accès de frénésie. .

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« A qui, dans ce moment, convienl-il mieux qu'aux députés de la France, d'éclairer, de calmer, de sauver le peuple des excès que pourrait produire Tivresse «funzèle furieux... Les représentants de la nation doivent verser dans les cœurs inquiets le baume adoucissant de Texpérience, et les apaiser avec la puissance de la persuasion et de la raison. »

Était-il possible de mettre plus de force au pouvoir de plus de modération ?

Le 13 juillet, M. Necker a quitté le ministère. L'Assemblée Nationale arrête que ce ministre, ainsi que tous ceux de ses collègues qui ont été éloignés de lui, emportent ses regrets. Le 14, la Bastille est prise. Le 15 une troisième députation de l'Assemblée va partir pour demander encore une fois le renvoi des troupes, qui seul peut rétablir le calme.

Mirabeau, s'adressant à celte députation envoyée au roi :

c Dites-lui que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et leurs caresses, leurs eihortalions, et leurs présents ; dites-lui que toute la nuit ces satellites étrangers, gorgés d'or et de vin, ont prédit dans leurs chants impies Passervissement de la France, et que leurs vœux brutaux invoquaient la destruction de TÂssemblée Nationale; dites-lui que, dans son palais

même, les courlisans ont mêlé leurs danses au son de celle musique barbare et que telle fut Pavanl-scène de la Saiat-Barthéiemy.

« Dites-lui que ce Henry dont l'univers bénit la mémoire, celui de ses aïeux qu'il youlait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans Paris révolté, qu'il assiégeait en personne, et que les conseillers féroces font relourner les farines que le commerce apporte dans Paris fidèle et affamé. »

Nous venons par ces quelques extraits de donner .toute la gamme du génie de Mirabeau. A rouverture des États-Généraux nous le trouvons digne et modéré. Le 23 Juin on aiguillonne le lion, il secoue sa crinière et comme des plis de la tunique de Torateur il s'en échappe des torrents d'éloquence altière et mâle. Le 15 juillet, il pressent une traîtrise, il prend ses foudres et charge la députation au roi de lui porter une des réponses les plus sublimes que Thistoire ait eu à enregistrer.

Prenez l'histoire, consultez-la, suivez-la, et vous verrez comme le génie de Mirabeau suit toutes les fluctuations de celui du peuple. Beethowen n'a jamais rendu les bruits de la nature avec une vérité plus grandiose que Mirabeau les grondements populaires. Mendelssoln (Démosthènes a dit que Téluquence était la musique de Tâme) sur la proue de son navire n'a pas mieux saisi les colères de l'Océan que Mirabeau les tempêtes de la foule. 11 a été la

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manifestation la plus haute et la plus complète de ses dignités, de ses froissements, de ses douleurs et de ses rages.

En avançant dans cette étude nous aurons plus d'une fois l'occasion de signaler ces parallélismes, ^ non-seulement en ce qui concerne Mirabeau, mais encore tous ceux qui comme lui ont été Texpression de cette grande époque, qu'ils Talent rendue par la parole, qu'ils en aient écrit l'histoire, le roman, la poésie, ou le drame.

Le 10 juin, un homme s'écria, en entrant dans l'Assemblée :

— Coupons le câble, il est temps I

Cet homme était Sieyès.

c( Depuis ce jour, dit Michelet, le vaisseau de la Révolution, malgré les tempêtes et malgré les calmes, retardé,'] amais arrêté, cingle vers l'avenir. »

Le mot porta.

Mirabeau considéra quelques instants l'interrupteur. Il venait de deviner un homme d'État, un grand théoricien.

Sieyès avait alors quarante et un ans.

C'est à lui qu'on devait nos plus belles institutions sociales. Elles étaient les résultats ou les développements de ses principes. Les définitions, les dénominations de « Tecclésiastique-administrateur w (de peur qu'on le confondit avec les ecclésiastiquesprêtres) avaient été presque toutes consacrées par Tassentiment national et la révolution française était ce qu'il avait écrit qu'elle serait : « l'effet naturel prévu, et bien gouverné, d'une vue simple et juste, d'un concours heureux, favorisé par les circonstances, et promu avec franchise par toutes les classes intéressées. » Il avait appris à aimer la vé rite en lisant Locke, Gondillac, Charles Bonnet, et venait de l'affirmer dans sa brochure : Qu'est-ce que le Tïers-Ftat? répondant à Louis XVI qui invitait les écrivains de la France à faire connaître leurs vues sur les États-Généraux, qu'une constitution à donner à vingt-cinq millions d'individus ne pouvait être que l'ouvrage des représentants de vingt-cinq millions d'entre eux et que par conséquent seul le Tiers pouvait rendre la liberté à la nation.

Qu'est-ce que le Tiers-État 2 avait fait grand bruit. Tout le monde en parlait, les gens de cour et les hommes de ville.

Chose bizarre, le titre en revenait à Chamfort I à l'irascible Chamfort, et c'est là un point littéraire trop curieux pour ne s'y point arrêter.

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Ghainforl à qui le monde était nécessaire et insupportable à la fois, était bien aise de voir comment ses idées pourraient se conformer aux événements probables. Dans ses*hésitations, il avait recours à Lauraguais, Tauteur anonyme des Lettres à la dn(jhesse d'Urssel, lequel de son côté était charmé d'essayer sur lui l'effet que les événements pourraient avoir sur Tesprit public.

De ces épreuves mutuelles naissaient des conversations.

En voici une, à l'appui de ce que nous venons de dire.

Chamfort. Vous avez reçu un petit, mot que je laissai hier à votre porte ? je vous priais de m'attendre ce matin, car j'ai bien des choses à vous dire.

Lauraguais. Tant mieux : que vous est-il donc arrivé?

— Bah I arrivé ; qu'est-ce qu'il arrive à nous autres? qu'est-ce qui vient au-devant de nous? C'est bien assez de ne pas faire enfuir ce que nous cherchons.

— Eh bien ! qu'avez-vous fait ?

— Ah! c'est autre chose, je viens vous en parler; j'ai fait un ouvrage.

— Gomment I un livre ?

^- Non pas un livre, je ne suis pas si bête ; mais

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peut-être le meilleur ouvrage qu'on puisse faire dans ce temps, qui fait parler chacun, et ne laisse à personne celui de méditer.

— 11 doit être curieux?

— Il doit être utile ; car il mettra dans les mw» de tout Je monde ce qui est dans la bouche de beai»coup de genSyCt peut former aussiropinion générale.

— Voyons le titre de cet ouvrage ?

— Vous verrez que ce titre est Touvrage luimême ; car il contient tout son esprit, aussi ea«i-je fait déjà présent à mon puritain Sieyès ; car il le commente impudemment, il le commentera impunément ; il aura beau dire, on ne se ressouviendra que du titre de Touvrage. Le voici : Qu'est-ce qtœ le Tiers-État ? tout. Qu'a^t-il ? rien. Trouvez-vous là des longueurs? qu'en pensez-vous?

— Qu'en effet, il n'est pas possible, en moins de paroles, d'annoncer ou de promettre plus de sottises.

— Parbleu, s'il en était ainsi, j'aurais fait un beau présent à mon ami Sieyès I

— Et que diriez-vous, s'il faisait sa fortune ?

— Peste 1 vous me mettez martel en tête. Ne disiez-vous pas que œ titre qui m'a paru piquant n'annonçait rien de vrai? prouvez-le moi vite.

— Je vous disais que tous les faits sont contraires à ce qu'il annonce.

<*— C'est ce que je n'ai point vu, ou ce que j'ai

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mal vu : parce que, dans le tourbillon du monde, chacun, quoi qu'on en dise, est physicien, et ne regarde qu'au travers le prisme du monde, ou de sa lanterne magique. Montrez-moi donc les choses telles qu'elles étaient, et surtout telles qu'elles sont encore.

— Eh bien I au lieu de soutenir que le tiers est tout, quoiqu'il n'ait rien, je pense que vous conviendrez qu'il est tout, parce qu'il a tout. La magistrature lui appartient absolument, depuis l'avocat jusqu'au chancelier, et cette longue chaîne embrasâe même les ministres, secrétaires d'état; car, pour avoir des places, il faut être reçu avocat. Le ministère et les conseils d'administration, depuis le subdélégué jusqu'à l'intendant, et les maîtres des requêtes jusqu'aux ministres, sont dévolus aux gens de robe, tellement du Tiers-État, que malgré leurs efforts pour en sortir et former un quatrième ordre, Louis XIY les laissa dans le troisième. Le Tiers-État avait aussi tout le commerce et toute la finance. Enfin, les dignités de l'Église et les couronnes de la littérature ; il pouvait les obtenir, il les obtenait souvent. La seule chose que l'ancienne barbarie de la noblesse parût avoir réservée à sa postérité, était le service militaire ; et beaucoup d'exemples prouvent que, si cette carrière était la seule où la noblesse entrât, elle n'était fermée à personne.

— De sorte que le pauvre tiers joignait seulement

hi HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE

la puissance de Tautorité et celle dos richesses à Tempire des lumières. Parbleu I j'aurai donné une belle besogne à faire à Tabbé Sieyès, j'espère qu'on se moquera bien de lui.

— Cela n'est pas sûr; car ce Tiers-État, si distingué à tant d'égards, du peuple, se confond maintenant avec lui, jusqu'à ce qu'il s'en sépare encore. Le temps des rieurs est passé ; celui des furieux arrive ; il y a longtemps que l'anarchie est préparée. Nous remarquions comment l'énorme distance entre la cour et la ville s'est remplie.

— Oui, les États ont éprouvé des changements comme leurs capitales.Paris n'était qu'une petite cité entourée de remparts enfermés par des tours, des forts. C'était ici le Fort-l'Évéque, parce que c'était réellement le fort de l'évéché ; là, le Chàtelet, qui était un vrai château fort.Sans Sainte-Foix,nou8 n'en saurions plus un mot. Tout cela est changé. Paris est devenu une ville immense, dans laquelle à la vérité les fiacres s'égarent moins que les philosophes; mais enfin, chacun va comme il peut,. et retrouve son gîte, à moins d'être invité à prendre gîte à la Bastille. Nous n'avons plus qu'elle de barbare ; nous verrons si Sieyès vient à bout de la démolir.

— Et que diriez- vous s'il parvenait même à nous en jeter les pierres à la tête?

— Pauvres diables que nous sommes I serait-ce

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donc vrai que nous ne pourrions éviter le danger d'y être enfermés, sans courir le risque d'en être écrasés I

— Cela n'est sûrement pas nécessaire ; mais ne m'avez-vous pas répété cent fois qu'il n'y a que le nécessaire qui n'arrive jamais?

— C'est vrai, il faut renoncer à l'honneur de nous croire gouvernés par la fatalité, et convenir que nous sommes abandonnés aux caprices du hasard.

— Et que diriez-vous, si la Hévolulion future, avec d'autres effets précédents, avait la même cause?

— Impossible ! Ja fin du xvii® siècle ne saurait ressembler au commencement du xv° ni même du xvi°.

— Sans doute, pour les académies, mais pas pour les Révolutions ; aussi la philosophie dont on parlera beaucoup n'y sera pour rien, et l'amour-propre, dont on ne dira mot, sera tout. Depuis François I*', le monde a voulu entrer à la cour ; ensuite la ville a voulu entrer dans le monde : eh bien ! à présent le public veut entrer partout.

— A merveille ; et pour entrer dans des édifices trx)p peu vastes pour le contenir, il brisera les portes, les fenêtres, les murailles ; mais il aura beau faire I le lieu dont il se sera emparé ne sera plus la même place : et l'on pourra écrire sous les

pieds des Troyens et sur la terre natale qu'ils fouleront : Htc campos, tune Troja fuit I Que de sottises Tabbé Sieyès va écrire avec sa plume de fer et mal taillée t

— Consolez-vous, vous aurez peut-être fait sa fortune.

— Gomment I

-^ J'ignore ce qui arrivera : mais vous lui avez donné le peuple à rendre au Tiers-État.

— Je nji'en pendrai I

Ghamfort ne s*en pendit point; mais le cbagrin du succès de Tabbé Sieyès et la crainte de la mort lui inspirèrent Tidée d*en choisir une et de se la donner.

Les mémoires du temps cherchent à insinuer que Mirabeau fut jaloux de Sieyès; c'est une erreur* La seule chose à regretter, c'est qu'ils n'aient pas collaboré. Sieyès aurait fait les paroles et Mirabeau la musique. L'un aurait écrit les projets que l'autre aurait développés dans son admirable langue. Mirabeau eût été à Sieyès ce que Beethoven fut à Landsyn, çt comme Beethoven a regretté que Landsyn ne composât plus ses admirables thèmes sur son violoncelle, Mirabeau a publiquement manifesté le regret de voir le silence dans lequel s'enfermait Sieyès.

En mai 1790, on discutait le droit de paix et de guerre, Mirabeau s'écria à la fin de son premier discours : « Je ne cacherai pas mon profond regret que rhomme qui a posé les bases de la Constitution et qui aie plus contribué à notre grand ouvrage, que rhomme qui a révélé au monde les véritables principes du gouvernement représentatif, se condamnant lui-même à un silence que je déplore, que je trouve coupable, à quelque point que ses immenses services aient été méconnus, que Tabbé Sieyès... je lui demande pardon, je le nomme... ne vienne pas poser lui-même, dans sa constitution, un des plus grands ressorts de Tordre social. J'en ai d'autant plus de douleur, que je n'avais pas porté mon esprit sur cette question, accoutumé que j'étais de me reposer sur ce grand penseur de l'achèvement de son ouvrage. Je l'ai pressé, conjuré, supplié au nom de Tâmitié dont il m'honore, au nom de la patrie... de nous doter de ses idées, de ne pas laisser cette lacune dans la constitution ; il m'a refusé, je vous le dénonce. Je vous prie à mçn tour d'obtenir son avis, qui ne doit pas être un secret, d'arracher enfin au découragement un homme dont je regarde le silence et l'inaction comme une calamité publique. »

Malgré ces glorieuses provocations, Sieyès de-

meura inflexible et à partir de ce moment, sauf à quelques rares intervalles, il s*enveloppa dans le silence.Il semblait deviner que son argumentation serrée, précise, ne prévaudrait plus à l'époque des tempêtes. Il avait jeté les bases de l'édifice, les avait faites assez solides pour résister aux flots, et laissait à ses contemporains le soin d'en couronner le faite.

Le capitaine Gazalès fut un de ceux qui y travaillèrent le plus activement. Né avec une imagination vive, avec un génie ardent et créateur, il était à même de paraître avec avantage parmi les régénérateurs de l'ordre social. Il préféra le danger produit par la résistance à sa tranquillité personnelle, les murmures du peuple à ses applaudissements et refusa de se réunir au Tiers-État.

J'ai toujours soupçonné Gazalès de coquetterie, il y a de cela dans sa conduite. Entendons-nous : il avait la coquetterie du danger, combattant le peuple en 89 il le prône quelques mois après, et avec assez de rigueur pour que Mirabeau se porte caution de sa loyauté. Aussi bien, et c'est le côté intéressant de son génie oratoire qui s'en ressentit toujours, il était aimable, généreux, chevaleresque. Tout ce qui était grand l'enflammait. A l'urbanité la plus prévenante, à la réputation d'homme aimable, il alliait un courage, une fermeté invincibles. Il

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eut ce beau caractère qu'il a donné à la langue française de peindre d*un seul mot : il eut le cœur français. Il ne lui manqua pour devenir grand orateur, que de professer les maximes sans lesquelles il n'est point de véritable éloquence.

(/était, du moins, l'avis de Mounier qui les professa,après les avoir exprimées dans ses Nouvelles observations sur les Etats- Généraux fOixwTSige fort remarquable où se trouvent condensées toutes les théories des imitateurs du gouvernement anglais. Mounier n'atteint pas la hauteur de Mirabeau, mais se rallie à la rhétorique de Sieyès et à la chevalerie de Gazalès.

« On croit assez généralement, écrit M. Léonce de Lavergne, que la Révolution française s'est montrée dès le début incompatible avec tout essai de rénovation modérée, et qu'elle n'a produit les idées de monarchie constitutionnelle qu'après avoir épuisé sa fougue dans des entreprises plus radicales. C'est une erreur de fait. Il y a eu dès 1789 un grand parti monarchique et constitutionnel dont le succès a été quelque temps possible et même probable. Parmi les partis qui ont tour à tour occupé la grande scène de la Révolution, celui-là est le premier, le plus ancien, et les hommes qui le formèrent ont droit de compter parmi les plus nobles citoyens que la France a produits. »

Malheureusement ils sont venus trop tôt, et ils ont trop peu réussi pour laisser un souvenir bien retentissant. Aucune passion ne s'est attachée à leurs noms pour les rendre célèbres, ni l'emportement qui a bouleversé de fond en comble l'ancienne société, ni l'obstination aveugle qui voulait tout conserver d'un passé plein d'abus. Ils n'ont pas eu, comme Lafayette, l'illustration qui s'attache toujours à un grand commandement militaire ; ils n'ont pas eu, comme Mirabeau, la grandeur de l'éloquence et de la popularité; ils n'ont pas eu, comme les Girondins, le bonheur d'une mort touchante, ou comme les Montagnards, le prestige sauvage de la terreur. Rien de tragique et de poétique dans leur mémoire, rien qui puisse frapper l'imagination ou le cœur, ni la consécration du succès, ni l'intérêt d'une belle chute ; ils ont combattu et succombé obscurément, car ils n'avaient pour eux que ce qui émeut le moins les hommes, la vérité, le justice et la raison.

Mounier et Malouet étaient de ceux-là.

Le premier ne fera que passer dans cette étude. Le 6 octobre il fut obligé de s'enfuir pour échapper à ses assassins. Mais sa conduite courageuse, son caractère, ses ouvrages, le désignaient déjà à la postérité comme un des hommes les plus distingués de

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Tépoque. Son crime fut d'avoir cru que Tattioriié royale, sagement réglée, était le plus ferme appui de la liberté et que le Corps Législatif devait être divisé en deux Chambres.

C'était alors un délit sans pardon. Il avait pour excuses d'avoir animé de son esprit TAssembléo, d'avoir fait adopter les trois premiers principes de notre rénovation politique, l'égalité du nombre entre les députés du Tiers et ceux des deux autres Ordres, la délibération des trois Ordres en commun, le vote par tète ; on ne lui en tint pas compte, il pouvait rappeler que ce fut lui qui proposa au Jeu de Paume le fameux serment de ne se séparer que lorsque la constitution serait fixée ; il ne le voulut pas. Son talent raisonnable et pratique recula devant les moyens exigés par les défenses personnelles et c'est à Genève qu'il continua de l'exercer.

Malouet qui avait plus de tempérament dans le caractère et dans la discussion, lutta jusqu'au 10 août. Il fut moins actif mais plus persévérant, peutêtre parce qu'il se sentait plus vigoureux. Il sut avec Clermont-Tonnerre dominer l'orage des débats, opposant aux tempêtes du parlement l'art de s'imposer par la vertu, la modération et la sagesse.

Mais la modération et la sagesse sont de frêles brisants contre les colères de la foule et ne sau-

raient résister surtout aux ambitieuses menées des gens de parti. Les voici qui s'agitent et conspirent, faisant leur éloquence sur les murs de la rue du Chaume, comme des lionceaux aiguisent dans Tombre leurs jeunes griffes. Un club vient de s'ouvrir, celui du conseiller Duport. Il y réunit les parlementaires les plus avancés, des avocats, des députés. Nous allons y voir naître une éloquence qui bientôt fera école. Aujourd'hui encore elle est pratiquée par des artistes ou des rêveurs, mais demain elle ira donner aveuglément de l'aile, dans les bas fonds des sociétés populaires. Aujourd'hui elle va se mettre à la disposition d'esprits subtils, de facultés parfois imposantes, de sentiments souvent généreux, mais où allons-nous la retrouver 1 N'anticipons pas.

Donc le conseiller Duport ouvre un club. Voyons de quels éléments il se compose ; les genres de chacun de ses membres. Suivons ainsi la marche ascendante d'un art nouveau, dont nous aurons bientôt l'occasion d'étudier l'épanouissement, alors que cessera, un langage de contagion, dont la rhétorique n'aura plus le secret.

L'anecdote suivante, rapportée plus tard par un

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ancien magistrat du parlement,, va de âuite nous faire connaître Duport.

Ceux qui ont suivi les événements dans ces temps orageux n'ont pas oublié le lit de justice tenu le 8 mai 1788, dans lequel le roi enjoignit au parlement de transcrire sur ses registres les édits bursaux qui faisaient pousser des clameurs si hautes à la suprême magistrature, a Voici dit M. Ferrand, en parlant de ces lois, une anecdote qui peut paraître intéressante, parce qu'elle appartient à Tun des plus violents moteurs de la Révolution. Adrien Duport, qui, certes, pendant l'Assemblée Constituante a travaillé avec le plus de suite à détruire pièce à pièce tout ce qui constituait la monarchie, se trouva à côté de moi, en sortant du lit de justice du 8 mai : Eh bien/ lui dis-je, voilà donc ce grand secret/ Sur quoi il reprit tout à coup : Ih viennent d'ouvrir une mine bien ric/ie ; ils s'y ruineront, mais nous y trouverons de Vor, La Révolution, qui avait toujours été dans son cœur, était déjà dans sa tète. »

Il la traduisit ou plutôt la commenta, puis la fit traduire. Il la commenta avec méthode, sagesse, sagacité. On devinait l'homme habitué à traiter des sujets de simple législation, et nous pourrions citer comme exemple le beau discours qu'il prononça lors de la discussion de rétablissement de

la procédure par jurés. D'autrefois, s'il s'agissait de dénonciations violentes, de mouvements populaires, il s'abandonnait à une verve communicative qui plus d'une fois entraîna lui et ses disciples au delà des bornes du bon goût.

Il la fit traduire par Barnave et Lameth, qui formaiient le Triumgueusat. Sieyès était plus sévère encore : <x C'est une politique de caverne, disait-il ; ils prennent des attentats pour des expédients. » Il les désigne ailleurs plus durement encore : « On peut se les représenter comme une troupe de polissons méchants, toujours en action, criant, intriguant, s'agitant au hasard et sans mesure ; puis, riant du mal qu'ils ont fait... On peut leur attribuer la meilleure part dans l'égarement de la Révolution. Heureuse encore la France, si les agents subalternes de ces premiers perturbateurs, devenus chefs à leur tour, par un genre d'hérédité ordinaire dans les longues révolutions, avaient renoncé à l'esprit dont ils furent agités si longtemps I »

Tandis que Barnave en poète, et Lameth en froid raisonneur, travaillaient sans art pour le compte de Duport, Danton utilisait à son profit deux puissances douées d'aptitudes opposées, cherchant ainsi à conquérir les suffrages par d^ moyens différents.

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Danton était à Mirabeau ce que le dogue est au lion. Tandis que Tun grognait ses discours, Tautre rugissait ses dithyrambes. Il y a une belle étude à faire sur Téloquence comparée de ces deux hommes. Il fallait à Mirabeau une Assemblée, il faut à Danton une populace. L'un est le Jupiter de la tribune, Tautre le Tyrtée de la borne. L'éloquence de Mirabeau procède par périodes étudiées, celle de Danton par images grossières mises à la portée de toutes les intelligences et de toutes les aspirations. M. P. L. Roederer a tracé de lui un curieux portrait. Il avait une figure de chien, une tête sanguine, emportée, mais corrompue, capable d'une atrocité et point atroce, accessible aux bons sentiments et aux -mauvais. L'esprit de ses discours laisse deviner qu'ils ont été préparés par un avocat sans principes, paresseux, dissipé, aimant le plaisir propre à une conspiration plus qu'à une faction, d'abord sans autre but que de se faire acheter par la cour et ensuite de gouverner la République. Il aimait la popularité sans en être soigneux, sans instruction, sans principes politiques ni moraux. Relisez ce qu'il a fait ou plutôt ce qu*il a dit, vous y verrez quelle absence de logique, de dialectique, sans en exclure cependant une sorte d'éloquence qui lui était personnelle. On devine l'horreur, la crainte de la discussion, l'absence du raisonnement.

TouL ce qui peut s^enlever par un mouvement, en revanche, il Tenlève. Il n'a ni persuasion ni autorité, mais une impétuosité qui fait tout céder.

Danton sentait qu'il lui manquait deux choses : la logique qui vient à bout de tous, et l'esprit auquel le Français résiste difficilement.

Et il s'attacha Target et Camille Desmoulins.

Target, froid, modéré, compassé, traduisait ses côtés faibles, sans grand bénéfice de succès d'amourpropre, mais avec une chance certaine d'être écouté sinon applaudi.

Camille Desmoulins auquel suffisaient les bravos de la foule, de cette foule parisienne,spirituelle,composée de philosophes et de chicards, mit à son service un verbiage insolent, procédant à la fois de la sottise et de Vengiœulade.

Nous avons de lui un beau portrait qu'il ne reste plus qu'à faire parler.

11 est signé : Lamartine.

« Camille Desmoulins, dit-il dans les Constituants^ fils du lieutenant-général de Guise, né d'une honnête famille de la bourgeoisie, richement doué par la nature, remarqué avant l'âge par les triomphes

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remportés sur ses condisciples dans ses études, passionné pour les lettres, adorateur un peu superstitieux de la vertu antique, altéré de gloire, fanatique de liberté, ne voyant dans Thistoire que le vertige des grands mouvements populaires à imprimer par imitation à son siècle et les statues des hommes de mémoire à rivaliser, était doué surtout de cette impressionnabilité nerveuse et féminine' qui reçoit et qui communique, avant de les réfléchir,tous les spasmes de la passion publique. Une vanité maladive, qui lui donnait le besoin de prendre un rôle dans toute série, une légèreté puérile, qui faisait tourbillonner son âme à tous les vents, une jeunesse oisive et licencieuse^ consumée dans les lieux publics, un cœur instinctivement humain, mais non sans courage, et qu '•aucune conscience rigide ne pouvait empêcher d'aller chercher au besoin la popularité dans le crime, ou le salut dans la lâcheté, s'associaient dans Camille Desmoulins à ce caractère. Son visage le révélait au premier coup d'oeil. Tout y était évaporé comme son âme. L'irréflexion était écrite sur son front : c'était la légèreté, l'émotion, le rire, les larmes, l'impression fugitive et contradictoire de la foule ; quelque chose de trivial, de railleur et de cynique jusqu'à la cruauté, achevait la ressemblance. »

Laissons maintenant la parole à Thomméi

Il la prend dans son premier discours anK Parisiens intitulé : La Lanterne aux Parisiens :

Ecoutez-le :

« Braves Parisiens.

a Quels remerciements ne vous dois-je pas ? Vous m^arez rendue à jamais célèbre el bénie entre toutes les lanternes. Qu'est-ce que la lanterne de Sosie ou la lanterne de Diogène, en comparaison de moi ? Il cherchait un homme^ el moi j'en ai trouvé 200 mille. Dans une grande dispute avec Louis XIII mon voisin, je l'ai obligé de convenir que je méritais mieux que lui le surnom de juste. Chaque jour je jouis de Pextase de quelques voyageurs Anglais, Hollandais ou des Pays-Bas, qui me contemplent avec admiration ; je vois qu'ils ne peuvent revenir de leur surprise, qu'une lanterne ait fait plus en deux jours que tous leurs héros en cent ans. »

La gouaillerie n*est point son unique procédé.

11 sait qu'il s'adresse aux masses. 11 faut fixer lears esprits par des métaphores, par des tableaux. Camille Desmoulins se fait peintre et peintre coio^ riste.

Je me suis amusé à relever dans ce premier discours des passages qui sont de véritables croquis, de véritables aquarelles, car les couleurs y sont.

Voulez- vous des petits maîtres ?

Ainsi donc, ces petits maîtres, si délieats, si parfumés,

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qui ne se montraienl que dans leurs loges, ou dans d'élégants phaëtons, qui chiffonnaient dans les passe^temps de Messaline êl de Sapho, l'ouvrage galant de la demoiselle Berlin, à leurs soupers délicieux, en buvanl des ?ins de Hongrie, trinquaient dans la coupe de la volupté à la destruction de Paris et à la ruine de la nation française.

N'est-ce pas qu'ils sont campés, étoffés et vivants ?

Maintenant vite de Tesprit :

Nous aurons des magistrats moins aristocrates, moins chers ; mais nous ne manquerons point de jurisconsultes qui ne céderont en rien à ceux de l'université de Louvain, d'Oxford, et de Salaraanque. Certainement tant qu'il y aura des hommes il y aura des plaideurs. Ne diraiton pas qu'on ne plaide que dans les monarchies ? On plaidait h Athènes, à Rome, et on voit même, par leurs sacs, qu^ les Romains étaient bien plus grand chicaneurs que nous. Il est vrai qu'il n'y aura plus vingt professeurs de droit intéressés à peupler le barreau d'ignorants, parce que leurs revenus croissent en proportion de l'ignorance et de la paresse, mais les écoles de droit subsisteront cependant, avec cette différence qu'il y aura une véritable chaire^ : u lieu d'un comptoir. Il est vrai que Calchas n'aura plus ^1 00,000 liv. de rentes ; mais il ne faut à Thermosgris qu'une flûte et un livre d'hymnes, tandis qu'il faut à Mathau des thiares et des trésors. Il est vrai que le sieur Léonard ne fera plus crever six chevaux

pour aller mettre des papillotles à Versailles, qu'il ne perdra plus 50,000 liy. sur la caution de son peigne ; mais les coiffeurs ne seront pas bannis de la République.

L'esclavage des rois est secoué, mais pour charmer le songe de la Yie, on a besoin de l'esclavage des femmes et la galanterie française restera.

S'il y a des ayocats dans le public, et évidemment il y en a, les voilà rassurés. Les muscadins du Palais-Royal peuvent également prendre haleine ; on ne touchera pas à leur coiffure.

Revenons à Camille Desmoulins, peintre.

Voici un curieux tableau : fe Palais-Royal en 1789 :

Je sais que la promenade du Palais-Royal est étrangement mêlée ; que des filous y usent fréquemment de la liberté de la presse y et que maint zélé patriote a perdu plus d'un mouchoir dans la chaleur des motions. Cela ne m'empêche pas de rendre un témoignage honorable aux promeneurs du lycée et du portique ; le jardin est le foyer du patriotisme^ le rendez-vous de l'élite des patriotes qui ont quille leurs foyers et leurs provinces pour assister au magnifique spectacle de la Révolution de 4789 et n'en être pas spectateurs oisifs. De quel droit priver de suffrages celle foule d'étrangers, de suppléants, de correspondants de leurs provinces ? Ils sont français, ils ont intérêt à la Constitution et droit d'y concourir. Combien de parisiens même ne se soucient pas d'aller dans leurs districts? Il est plus court d'aller au Palais-Royal. On n'a pas besoin d'y demander la parole à un président^ d'at-

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tendre son tour pendant deux heures. On propose sa motion. Si elle trouve des partisans, on fait monter l'orateur sur une chaise. S'il est applaudi, il la rédige ; s'il est sifflé, il s'en ya. Ainsi faisaient les Romains, dont le Foriim ne ressemblait pas mal à notre Palais-Royal.

Nous étudieronà Tinfluence des temps sur le génie de Camille Desmoulins. Empiétons surravenir pour le parachever comme coloriste.

Il est chez le vieux Sillery. Nous allons vivre quelques instants dans un intérieur en 1793. C'est un morceau à « suspendre à un mur. »

Nous étions seuls dans le salon jaune de la rue Neuve des Malhurins. Le vieux Sillery, malgré sa goutte, avait frotté lui-même le parquet avec de la craie, de peur que le pied ne glissât aux charmantes danseuses. M™* Sillery venait de chanter sur la harpe une chanson que je garde précieusement, où elle invitait à l'inconstance, etM^^*''' Paméla et Sercey dansaient une danse russe, dont je n'ai oublié que le nom, mais si voluptueuse et qui était exécutée de manière que je ne crois pas que la jeune Hérodias en ail dansé devant son oncle une plus propre à lui tourner la têle, quand il fut queslion d'en obtenir une lettre de cachet contre Jean lebaptiscur. Bien sûr de ne pas succomber à la tentation, je ne laissais pas de jouir intérieurement d'être mis à une si rude épreuve, et je goûtais Je même plaisir que dût éprouver Saint-Antoine dans sa tentation. Quelle fut ma surprise^ au milieu de mon eslase'et dans un moment ou la gouvernante magicienne

opérait sur mon imagination avec le plus de force el où la porte devait être fermée aux profanes de yoir entrer, qui? un aide-de-camp de Lafayelte.

Est-ce animé ? est-ce peint? les personnages vivent-ils ? les groupes sont-ils disposés ?

Il faut en convenir pourtant, si séduisants que puissent être de pareils procédés ils ne constituent point Téloquence. Cela est bon pourun pamphletou pour une gazette.

On amuse des passants, on embauche des gamins, mais on ne domine ni une assemblée ni même un club.

Camille Desmoulins aura jusqu^à ses moments de trivialité. Alors que la période lui fera défaut, il appellera à son secours Targot du faubourg et quand ce ne sera pas pour lui un moyen de défense ce sera quelquefois, hélas I une manière de persuasion.

Le dernier orateur qui précéda la date du 6 octobre fut Maximilien Robespierre.

Etienne Dumont a raconté ses débuts aux Etals- Généraux. Le clergé voulant essayer d'obtenir par surprise une réunion des Ordres, députa aux communes TArchevêque d'Aix, qui fît un discours pathétique sur les malheurs du peuple et la misère des campagnes ; il produisit un morceau de pain noir

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que des animaux auraient pu dédaigner, et auquel les pauvres étaient réduits ; il invita les communes à envoyer quelques députés pour conférer avec ceux du clergé et de la noblesse sur les moyens d'adoucir le sort des indigents. Les communes, qui voulaient garder leur immobilité, sentirent le piège, et n'osèrent pas rejeter ouvertement une proposition dont le refus pouvait les compromettre aux yeux de la multitude. Un député prit la parole et renchéritsur les sentiments du prélat en faveur de la classe indigente, mais de façon à fain^ adroitement douter des intentions du clergé.

C'était llobespierre.

Alioz, dit-il, à l'Archevêque, et dites à vos collègues que s'ils ont tant d'impalienc^ à soulager le peuple, ils viennent se joindre dans celle salle aux amis du peuple : dites- leur de ne plus relarder nos opérai ions par des délais affectés, dilêa-leur de ne plus employer de petits moyens pour nous faire abandonner les résolutions que nous avons prises, ou plutôt, .minisires de la religion, dignes imitateurs de votre maître, renoncez à ce luxe qui vous entoure, à cet éclat qui blesse l'indigence ; reprenez la modestie de votre origine; renvoyez ces laquais orgueilleux qui vous excitent ; vendez ces équipages super bas, et convertissez ce vil superfin en aliments pour les pauvres.

C'était un début plein d'énergie et pourtant plein

de modération. Dans les premiers temps de l'Assemblée chaque fois qu'il prit la parole, il s*en servit d'une façon remarquable. Il possédait alors « une éloquence d'événements, » et c'est celle qui dans les temps où nous sommes,avait le plus de poids sur les auditeurs. C'est la révolution qui avait fait Robespierre. Il commença par être un organe révolutionnaire, rien de plus. Nous verrons parla suite les transformations que subit sa manière.

La seconde fois que Robespierre monta à la tribune parlementaire, ce fut le 21 octobre. Un boulanger ayant été mis à mort par le peuple, la commune de Paris, envoya à l'Assemblée Nationale une députation pour lui rendre compte de cet événement et pour demander qu'elle rendit une loi martiale. Barnave fit observer qu'une loi martiale ne serait pas suffisante, et proposa de créer un tribunal ad hoc . pour juger les crimes de lèse-nation. La motion de Barnave fut appuyée par plusieurs députés. Robespierre prit la parole en ces termes ;

Ne serait-il donc question Jans cette discussion que d'un fait isolé, que d'une seule loi?.*. Si nous n'embrassons pas à la fois toutes les mesures, c'en est fait de la liberté. Les députés de la commune tous ont fait un récit affligeant ; ils ont demandé du pain cl des soldats. Ceux qui ont suivi la réYolution, ont pré?u le péril où yous ôtesy ils ont prévu que les subsistances manque-

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raient'y qu'on tous montrerait au peuple comme la seule ressource iils ont prévu que des situations terribles engag-^raient à tous demander des mesures Yiolenles, afin d'immoler à la fois et tous et la liberté. On demande du pain et des soldats : c'est-à-dire : le peuple attroupé veut du pain : donnez-nous des soldats pour immoler le peuplé. On TOUS dit que les soldats refusent de marcher... Eh r peuvent-ils se jeter sur un peuple malheureux dont ils partagent le malheur ? Ce ne sont donc pas des mesures violentes qu'il faut pnîndre, mais des décrets sages pour découvrir la source de nos maux, pour déconcerter la conspiration qui peut- être dans le moment ou je vous parle ne nous laisse plus d'autres ressources qu'un dévouement illustre. Il faut nommer un tribunal vraiment national.

Nous sommes - tombés dans une grande erreur, en croyant que les représentants de la nation peuvent juger les crimes commis envers la nation. Ces crimes au contraïre, ne peuvent être jugés que par la nation ou par ses représentants, ou par des membres pris dans vôtre sein. Qu'on lie parle pas de constitution quand tout se réunit poutPécraser dans son berceau. Des mandements fncendiàites sont publiés, les provinces s'agitent, les gouverneftient s favorisent l'exportation sur les frontières... Il faUt^enlendre le comité des rapports ; il faut entendre le coraité des recherches, découvrir la conspiration, étouffer la jjDsnspiratioB... Alors nous ferons une constitution digoe.de nous et de la nation qui l'attend.

lA^^Ul iJeotQre de paroles aussi modérées on a le droit

:rj llISTOlftE DE LA LITTÉRATURK

(le ?c demander si on a afTaire ici au futur sectaire. Il y avait chez rhomme un mélange de hardiesse et de timidité qui le rendait naturellement défiant ; aussi bien on le sent à son style. Au lieu de se laisser résolument emporter par ses idées démocratiques et sociales, il suivit Tœuvre des autres, dans l'unique but de l'attaquer aussitôt qu^elle devenait gênante. Et tout en expi^imant l'idée révolutionnaire, il cesse à chaque instant d'être luimême. '

S'il est vrai que l'on puisse dire de l'éloquence ce que Buffon a dit du style, nous allons retrouver Torateur dans l'admirable silhouette qu'en a dessinée Charles Nodier;

(t La nature n'avait rien fait poir lui qui semblât le prédestiner aux succès de l'orateur. Qu'on s'imagine un homme assez petit, aux formes grêles, à la physionomie qffilée, au front comprimé sur les côtés, comme une bête de proie, à la bouche longue, pâle et serrée, à la voix rauque dans le bas, fausse dans les tons élevés, et qui se convertissait dans l'agonie et la colère, en une espèce de glapissement assez semblable à celui des hyènes; voilà Robespierre. Ajoutez à cela l'attirail d'une coquetterie empesée ; prude et boudeuse, et vous l'aurez presque tout entier. Ce qui caractérise l'âme, le regard, c'est en lui je ne sais quel trait pointu qui jailUt

sous LA REVOLUTION 77

d*uDe prunelle fauve, entre deux paupière^ convulsivement rétractiles, et qui vous blesse en vous touchant. Vous devinez tout au plus au frémissement nerveux qui parcourt ses membres palpitants, an tic habituel qui tourmente les muscles de sa face, et qui leur prête spontanément Texpression du rire ou de la douleur, aux tressaillements de ses doigts qui jouent sur Ja planche de la tribune comnie sur les touches d'une épinette, que toute l'àme de cet %omme est inhérente dans le sentiment qu'il veut communiquer ; et qu'à force de s'identifier avec la passion qui le domine, il peut devenir de temps en temps, grand et imposant comme elle. »

Nous venons de voir défiler sous nos yeux, les orateurs de la première période révolutionnaire. Quel que fût leur talent, Thistoire nous apprend que c'est au service du bonheur de tous qu'ils le mirent.

Plût à Dieu que les intérêts de parti ne les eussent jamais écartés d'un but aussi sublime !

ri-

POÉSIE

De tous les genres littéraires, la poésie est sans conteste celui qui se doit modifier le plus aisément au contact des événements.

89 nous a donné une poésie et un poète, une poésie informe la plupart du temps, mais tumultueuse et vivante ; un poète sans délicatesse et sans grâce, mais plein de force et d'inspiration. L*idée n'est point ciselée^ fouillée, agrémentée d'ornements, elle est taillée brutalement dans le roc, mais dans un roc qui peut insister aux tempêtes et dont la base est inébranlable.

La Poésie mérite un nom spécial : nous l'appellerons Poésie Révolutionnaire.

80 HISTOIHR DE LA IITTÉRATURK

Elle est à la fois épique, lyiique et didactique ; elle tient du poème et de la fable, «le la satire et de la chanson ; elle est bizarre, originale, hétéroclite, hybride, surnaturelle.

Le poète s'appelle : peuple !

Tandis que le monde travaillait à son bonheur, tandis que Thumanilé se sentait naître, le poète Peuple rêvait, concevait et de ses mille bras écrivait mille vers. Que lui importait les règles de la prosodie I les classifications ! les exigences poétiques 1 autant de bornes trop étroites pour des sentiments aussi vastes I et puis le temps 1 songez donc avec quelle promptitude se précipitent les événements I à chaque séance, à chaque émeute, à chaque victoire, à chaque crime, il faut une pièce, ode, fable poème, satire, chanson, qu'importe I L'actualité est dévorante 1 vite une plume, de Tencre et une borne, un coin de table, un tambour, un mur, un billot! n'ergotons pas, soyons clairs I et surtout soyons francs I

Le 5 mai avait eu lieu l'ouverture des Etats-Généraux. Le soir à huit heures on vendait un poème intitulé /e Nouveau Messie, où l'on flagellait sans pitié, Noé, Prestavery, Grégoire, Portails, Jaubert, Maurcl, André, Pelissier, Baux, Durand, Savournin

»r sous LA .mï^OLUTIOî^ 81

et Perrat. Allez donc; « repolir » dans ces conditions-là a. : • - -M

Et cependant il^ne se contente pas de reproduire ce qu'il a vu, il symbolise sans perdre pour cela une minute. Il est question d'unè'ïusiôn temporaire entre les trois ordres, le voilà qui frappe le bronze, entame le cuivre,évoque là fable.Des médailles sont distribuées avec ces mots : Vive le roi pour le bonheur de son peuple I hQ^ caricatures courent les rues. L'une d'elle* représente un homme de basse extraction porjlant sur son dos un noble et un prêtre. Au Palais-Royal on s'arrache le morceau qui suit* :

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