CHAPITRE XL
défaut de poètes romains, il traduit des passages de poètes grecs, pour orner et égayer les discussions philosophiques. On ne peut donc rien conclure, relativement k la manière d’Attius, d’après les vers imités des Trachiniennes ; mais les fragments des Phéniciennes d’Attius sont tout k fait conformes, et pour la pensée et pour l’expression, aux passages analogues de la pièce imitée.
Attius, comme son devancier, avait une prédilection particulière pour Eschyle. Ce n’est pas seulement par conjecture qu’il est permis de l’affirmer, c’est sur des preuves encore parlantes. Eschyle est celui des tragiques grecs dont Attius avait le plus mis k contribution le théâtre; et nonseulement Eschyle avait fourni au poète latin un grand nombre de tragédies, mais c’étaient les tragédies qu’ Attius avait composées d’après Eschyle qu’admiraient le plus les Romains, et c’est dans ce qui reste de ces tragédies qu’ Attius se montre k nous avec ses qualités les plus solides et les plus brillantes. Ecoütez l’Achille de la pièce des Myrmidons, et dites si jamais poète, si Homère lui-même a fait parler plus vivement le héros, ni plus conformément k son caractère ; « Tu prétends que c’est obstination, Antiloque; obstination, soit : je veux être obstiné. Qu’on m’appelle obstiné, pourvu que j’en fasse k ma tête ; je m’y résous sans peine : peu m’importe le nom d’obstiné! Ma conduite est d’un homme de cœur; l’obstination est le partage des sots; tu me reproches sans raison un défaut, et tu me fais tort d’une vertu. » Attius avait fait un Prométhèe délivré. La peinture des tourments de Prométhée, qu’on lit dans les Tusculanes k côté des plaintes d’Hercule, est-elle une citation de la tragédie d’Attius, ou un exercice de Cicéron luttant contre la poésie d’Eschyle ? W. Schlegel et bien d’antres n’hésitent pas k faire honneur de ces beaux vers k Attius, et non point k Cicéron. Ce qui est certain, c'est que le grammairien Nonius a cité quelque part, sous le nom d’.\ttius même, un des vers que prononce en latin Prométhée. W. Schlegel, qui traite si légèrement la tragédie latine, et qui n’a pas même daigné en étudier les reliques, ne peut s’e-Tapêcher d’admirer ce qu’il appelle le monologue de Pro-
méthée, et de le proclamer digne d'Eschyle. La tragédie d’Atlius était, comme je l’ai dit, un ProméUiée délivré, et non pas une imitation du Prométhée que nous possédons. Les menaces de Mercure sont accomplies ; et le chien ailé de Jupiter, comme parle Eschyle, est en possession de sa victime. Les Titans sont là; Prométhée leur conte ses douleurs : c’est une tirade, du moins à ce qu’il me semble; ce n’est point un mcmologue. < Race des Titans, alliée de notre sang, engendrée du ciel, voyez comme je suis lié et enchaîné à ces âpres rochers. Quand la mer se soulève retentissante, les nochers timides, effrayés par la nuit, amarrent leur navire au rivage. Ainsi m’a cloué Jupiter, lils de Saturne ; et la volonté de Jupiter a mis en œuvre la main de YuLcain. C’est Yulcain, qui, d’un art cruel, a enfoncé ces coins et brisé mes membres. Infortuné que je suis, son adresse m’a transpercé de part en part; et me voilà habitant de ce rocher des Furies. Tous les trois jours, instant funeste ! le sateUite de Jupiter s’élance d’un vol effrayant, me déchire de ses ongles crochus, et dévore impitoyablement les lambeaux de ma chair. Puis, gorgé, repu à souhait de mon foie suoculent, il pousse un grand cri, et, s’envolant dans les airs, il lèche mon sang de sa queue empennée. Mais, quand mon foie dévoré s’est renouvelé et a repris son volume, alors l’oiseau avide revient à sa hideuse {Âture. Ainsi je nourris ce gardien de mon déplorable tourment ; ce bourreau qui me fait subir, tout vivant que je suis, l’horreur d’une perpétuelle angoisse. Car, comme vous voyez, serré par les chaînes de Jupiter, je ne puis repousser de ma poitrine l’oiseau cruel. Ainsi je ne dispose plus de moi; je suis sous l’empire d’un fléau que je redoute; et, pour trouver un terme à mes maux , je verrais la mort avec plaisir. Mais la volonté de Jupiter repousse la mort loin de moi. Depuis longtemps, depuis des siècles, s’accumulent sur moi ces maux affreux, les douleurs de ce supplice rivé à mon corps ; et de mon corps tombent, distillant sous les ardeurs du soleil, des gouttes qui sans cesse arrosent les rochers du Caucase. » Je voudrais pouvoir afflrmer que Nonius ne s’est point trompé; mais, eu présence de l’étonnement des amis de Cicéron, qui ne recon-