‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 104 sur 397 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

une réputation presque égale à celle du vieux chevalier. Get ancien esclave se nommait Publius Syrus, c’est-à-dire Publius le Syrien, à cause de la nation dont il était originaire. Les comédies que composaient Syrus et Labérius n’étaient ni des pièces imitées du grec, ni des pièces semblables à celles d’Afranius, ni même des atellanes ou des exodes : c’étaient des mimes; c’est toujours sous ce nom qu’elles sont citées chez les auteurs anciens.

inimed.

Il n’est pas aisé de dire en quoi consistaient les mimes latins, et ce qui les distinguait précisément des autres sortes de comédies. Nous avons dit ailleurs ce qu’on sait des mimes grecs : les scènes dialoguées que’Sophron nommait ainsi étaient écrites en prose; elles n’étaient faites que pour la lecture ou la récitation; elles n’avaient ni nœud dramatique ni unité, et elles se suivaient les unes les autres sans préparation, sans lien nécessaire. C’était purement et simplement la nature prise sur le fait, reproduite sans apprêt et sans prétention ; c’était la vie des classes populaires, leurs sentiments, leur langage ; c’étaient les aventures de la rue et de la place publique : rencontres, conversations, querelles; gens qui se heurtent et s’injurient; commères bavardes s’égayant aux dépens du prochain ; en un mot, à peu près ce qu’on voit dans les Syrdcusaines. Le mot mime est un mot grec, et ce mot signifie proprement imitation. Les mimes latins, pour être dignes de leur titre, devaient présenter quelque analogie avec ceux dont nous parlent les Grecs. C’étaient probablement des scènes du même genre que celles de Sophron; mais ces scènes formaient, dans chaque mime, un ensemble : chaque mime était une petite pièce, ayant son commencement, son milieu et sa fin; une pièce non-seulement susceptible d’être représentée, mais toujours faite pour l’être, et, par conséquent, soumise à la loi de l’unité dramatique. Les mimes latins étaient d’ailleurs écrits en vers, comme la comédie ; et les vers qui nous restent des mimes de Labérius, de Syrus et d’autres, sont ou des vers ïambiques senaires, ou des vers trochaïques. La facture en est

d’une sévérité beaucoup plus grande que celle des vers de Plaute ou de Térence. Ils sont comparables, peu s’en faut, aux vers de la comédie grecque, et même à ceux d’Aristophane, pour la conformité du moins aux tj'pes réguliers de la prosodie.

Si donc il est permis de conjecturer quelque chose sur des ouvrages qui n’existent plus, les mimes latins étaient de petites comédies fort courtes, où figuraient, comme dans les comédies à toge, des personnages romains. C’était, si l’on veut, Névius ou Afranius, Aais réduits à des proportions plus exiguës, et n’ayant point à s’inquiéter de la règle latine des cinq actes. Le mime prenait, selon l’occurrence, les tons les plus divers. Celui de la farce y dominait, vu la nature de la plupart des personnages; mais il avait, lui aussi, ses Chrémès ou ses Micion; lui aussi, il élevait de temps en temps la voix. Les sentences qu’on a pu extraire des mimes de Syrus en sont une preuve sans réplique.

■.•bérlaa et jrulea Céaar.

U parait que Labérius, dans son opposition politique à Jules César, n’avait pas toujours gardé une parfaite mesure. Peut-être s’était-il borné à des paroles plus ou moins piquantes ; peut-être avait-il écrit quelque satire outrageuse à l’adresse du rival de Pompée; peut-être même lui avait-il décoché quelques traits en plein théâtre, sous le couvert des personnages qu’il faisait parler. Toujours est-il que César croyait avoir une revanche k prendre sur le poète. César, homme d’esprit s’il en fut, n’eut pas de peine à imaginer une vengeance terrible, et qui pourtant n’était rien moins que sanguinaire. Voici le fait, tel que le raconte Macrobe‘ :

« César invita Labérius, chevalier romain, homme d’une âpre liberté de parole, à monter sur le théâtre, moyennant la somme de cinq cent mille sesterces, et à jouer lui-même les mimes qu’il composait. Or, la puissance commande, nonseulement quand elle invite, mais alors même qu’elle prie. Aussi Labérius, dans un prologue, témpigne-t-il, par les

<. Saturnales, livre II, chapitre vu.

CaiAPITRE XII.

vers snivants, de la contrainte que César lui avait fait subir :

« Où m’a précipité, à la lin presque de mon existence, cette « nécessité funeste dont beaucoup ont voulu, dont si peu ont « su éviter l’impétueux assaut? Moi, que nulle ambition, < que jamais nulle largesse, qu’aucune crainte, aucune vio- « lence, aucune autorité, n’avaient pu. dans ma jeunesse, <t écarter de ce qu’exigeait mon rang, voilà comment, dans << ma vieillesse, m’en fait déchoir sans effort la parole douce « et flatteuse sortie de l’âme clémente d’un homme illustre. « En effet, celui à qui les dieux n’ont rien pu refuser , qui « pourrait souffrir que moi, simple mortel, je lui fisse un c refus? Donc, après soixante ans d’une vie sans reproche, « sorti de mon foyer chevalier romain, je reviendrai chez « moi comédien. Ai ! j’ai vécu trop d’un jour, O Fortune,

« également déréglée et dans le bien et dans le mal, si ton ff caprice était de te servir de mon talent littéraire pour bri- « serle faîte d’une honorable réputation, pourquoi ne m’as- « tu pas courbé sous ta main quand j’étais flexible; pourquoi « ne m’as-tu pas fait ta victime quand mes membres étaient « pleins de sève et de vie, quand je pouvais satisfaire et le « peuple et un tel homme? Mais aujourd’hui, où me jettes- « tu? Qu’apporté-je sur la scène? est-ce la beauté du visage,

« ou la dignité du corps? est-ce l’énergie de l’âme, ou le son « d’une agréable voix? Gomme le lierre serpentant épuise « les forces des arbres, ainsi la vieillesse m’énerve par l’é- « freinte des années. Semblable à un tombeau, je ne garde « de moi qu’un nom. »

c Dans la pièce même, Labérius se vengeait à sa façon, et il lançait des traits, à l’abri du costume d’esclave syrien qu’il avait revêtu. L’esclave, battu de verges, courait se cacher en s’écriant : « Désormais, Romains, la liberté n’est plus î » Et il ajoutait peu après : « Nécessairement il craint beau- « coup de gens, celui que beaucoup de gens craignent. » A ces ■ mots, tous les assistants portèrent les yeux sur César, et se complurent à voir l’impuissance où il était de fepousser le coup, »

Macrobe nous apprend aussi que Labérius, en ce jour-là.

avait à lutter contre Publius Syrus; et c’est même pour mettre aux prises les deux émules, pièce contre pièce et homme contre homme, que César avait imaginé de faire monter le chevalier Labérins sur le théâtre. Syrus, en sa qualité d’affranchi, n’avait rien à perdre dans la lutte, et' c’est lui qui l’avait provoquée. Après avoir obtenu de grands succès, avec ses mimes, dans les villes d’Italie, il était venu à Home, durant les jeux donnés par César, pour déher à un concours tous les poètes du temps. César, par ressentiment contre Labérius , selon Macrobe , proclama Syrus vainqueur ; mais il ne laissa pas de donner à Labérius les cinq cent mille sesterces. Il lui fit présent, en outre, d’un anneau d’or, pour témoigner qu’il lui rendait son rang de chevalier. Mais Labérius dut se contenter d’être devenu un peu plus riche , et d’avoir fait rire peut-être aux dépens de César , et même aux dépens de Syrus, dont il avait voulu sans doute rappeler l’humble origine, en prenant lui-même le rôle d’un esclave syrien. Le préjugé le retrancha désormais de son ordre; et, au théâtre, quand il voulut aller s’asseoir parmi les chevaliers, tous se serrèrent, et lui firent comprendre qu’il n’y avait plus de place pour lui panni eux.

•fugcnient Har i,aliérla«.

Le prologue de Labérius est l’œuvre d’un poète qui ne manque ni de verve ni d’imagination. Les expressions vives et les tours heureux y abondent ; il y a aussi quelque chose çâ et là qu’on pourrait nommer de l’éloquence. Si les mimes eux-mêmes étaient écrits dans ce style, c’étaient, sans n^l doute , des productions d’un ordre distingué , sinon peut-être de beaux poèmes, comme le prétendaient, au dire d’Horace, les admirateurs de Labérius. Horace , il est vrai , proteste contre un jugement beaucoup trop favorable ; il ne dit pas que Labérius fût un poète dénué de talent. Peut-être le donnet-il à entendre; mais nous sommes en droit de protester, à notre tour, et preuves en main, contre les préventions d’Horace. Le prologue , et les fragments mêmes , malgré leur brièveté, témoignent contre Iç critique, et prouvent un vrai poète, un versificateur habile, un remarquable écrivain. Mais

Page 1