CHAPITRE n
caractère, mais rien, ou à peu près rien, qui sente ni le poème ni la poésie. Ceux qui prétendent qu’elle est en vers n'ont pas encore pu dire comment il ‘fallait s’y prendre pour mesurer ces vers. Les seuls mots où l’on pourrait reconnaître quelque intention poétique, sont ceux qui terminent l'énumération des honneurs dont ce Scipdon avait été revêtu : apud vos. Cette expression, chez vous, est certainement remarquable à une telle place; et l’idée de s’adresser ainsi aux Romains, pour les intéresser au souvenir de Barbatus, dénote, dans le rédacteur de l’inscription, une tournure d’esprit qui n’avait rien de vulgaire. En somme, cette liste de noms propres, de qualités morales, de titres politiques et de victoires, n’appartient que pour une très-faible part au domaine des choses littéraires. Ajoutons que cette prétendue nénie est fort courte, et qu’indépendamment de toute autre considération, U faut plus que de la bonne volonté pour élever à la dignité de poème funèbre cinq lignes gravées sur un tombeau.
PrédlctlotM de inareias.
Les deux prédictions attribuées au devin Marcius sont tout ce qui subsiste aujourd’hui de ces volumes surannés, où quelques-uns, smvant Horace, trouvaient toutes les perfections poétiques. Les noms mêmes des antiques devins ont péri pour la plupart avec leurs œuvres. Il est présumable que plusieurs de ces hommes n’ont pas été dénués de tout talent; il est possible que certaines pièces des recueils divinatoires témoignassent d’une véritable inspiration ; mais ce qui ne pouvait manquer d’abonder, dans de pareils livres, c’était l’étrange, c’était surtout l’obscur, et même l’inintelbgible.
On ne sait pas en quel temps vivait précisément le devin Marcius. On sait seulement qu’il avait vécu avant la deuxième guerre Punique. A propos d’une de ses prédictions, retrouvée après la bataille de Cannes, Tite Live se borne à dire : « Ce devin Marcius avait été illustre. » On peut admettre, à la rigueur, que Marcius était un poète distingué; mais, quant à le démontrer, ce serait entreprise assez peu facile. La prédiction
LES CINQ PREMIERS SIÈCLES
qu’a rapportée Macrobe, en vertu de laquelle on institua les jeux Apollinaires, et qu’on autorisait du nom de Marcius, fut rédigée dans le sénat, selon toute apparence, longtemps après la mort du devin, et par la main d’un homme qui s’inquiétait beaucoup plus de l’utilité politique de cet acte, que de beau style et de poésie. Sauf deux ou trois mots un peu au-dessus du ton habituel de la prose, toute la soi-disant prédiction ressemble infiniment ou à un décret législatif ou ï un règlement d’administration publique. On ne sent pas même dans la phrase cette cadence, ce nombre caché, qui est à peu près tout ce qu’il nous est donné de saisir aujourd’hui du mètre saturnien des premiers temps. Si ce sont là des vers, Dieu seul le peut savoir. En tout cas , ce n’est pas de la poésie ; ou, si l’on veut, c’est de la poésie digne d’une époque où nul encore, pour parler comme Ennius, n’avait franchi les rochers des Muses.
L’autre prédiction est plus belle, mais non pas plus authentique. Si elle était authentique, Marcius serait le plus étonnant prophète qu’il y ait eu au monde. Il annonce d’avance le désastre de Cannes, non pas vaguement, comme un malheur à craindre, comme une chose que ceci ou cela peut conjurer, mais clairement, sans ambages, et avec les indications géographiques les plus précises. On ne retrouva la prédiction qu’après l’événement. C’était un peu tard pour réparer tant de pertes; mais c’était assez tôt pour faire valoir d’autres prédictions du devin Marcius, dont on se proposait de tirer utile parti. L’auteur ou le rédacteur de la pièce avait du moins une sorte de verve, et il savait où puiser pour donner à son style plus de richesse et d’éclat. Tite Live, qui rapporte cette prédiction, l’a donnée, comme il le dit luimême, à peu près dans ses termes textuels : « Romain, fils de Troie, évite le fleuve Canna. Garde que les étrangers ne te forcent à engager la bataille dans le champ de Diomède. Mais tu ne m’en croiras point, jusqu’à ce que tu aies rempli de ton sang les campagnes; jusqu’à ce que des milliers des tiens soient tués, et que le fleuve les emporte dans la vaste mer, loin de la terre féconde en moissons ; jusqu’à ce que ta chair soit la pâture des poissons, des oiseaux, des bêtes féroces qui