CHAPITRE II
habitent la terre. Car c’est ainsi que m’a parlé Jupiter, » Ce n’est plus là cette poésie des devins et des faunes que méprisait Ennius. Je sens, à travers les mots latins, comme un premier souffle de la Grèce. Ce champ de Diomède n’est pa.s une expression qu’un Romain eût trouvée de lui-même ; et il ne faut pas avoir beaucoup lu Homère pour être en état de reconnaître, dans la prédiction, les images et les épithètes qu’a fournies le chantre d’Ulysse et d’Achille.
Ainsi, avec les chants attribués au devin Marcius, nous voilà déjà hors des siècles où Rome, abandonnée à son génie, n’avait souci que d’assurer son existence, en réduisant peu à peu sous son joug les peuples qui devaient l’aider plus tard à faire la conquête du monde. Est-ce à dire qu’il n’y ait rien eu, dans ces longs siècles, que ce que nous font deviner les tristes reliques du vieil idiome latin? Est-ce à dire qu’aucune espèce de littérature n’aurait pu sortir des essais tentés durant cette immense période? Rome n’a-t-elle pas eu des • orateurs avant Caton et les Gracques? N’a-t-elle pas eu des historiens avant Fabius Pictor? N’y a-t-il aucun genre de poésie où les Romains aient réussi sans avoir besoin de mai^ très? Ce sont là des questions que le lecteur se pose sans doute, et que nous devons chercher à résoudre.
Éloquence militaire.
Non, l’éloquence n’est pas née avec Caton ou avec les Gracques. Elle est vieille à Rome, non pas comme Rome même, mais comme la république. Le talent de la parole, dans un pays libre, est le premier et le plus nécessaire de tous les talents. Il y aurait quelque impertinence à prétendre que tant d’hommes fameux dans l’histoire, que tous ces consuls, ces généraux, ces triomphateurs, avaient eu besoin d’autre chose que de leur caractère, de leurs passions, de leur patriotisme, pour s|élever quelquefois jusqu’à la véritable éloquence. Un homme de cœur, commandant à des Romains, et ayant l’ennemi en face, ne pouvait ni rester muet, ni faire entendre de vulgaires paroles. Il n’est guère douteiu que, si nous possédions le recueil des harangues militaires de Camille, ou de tel autre héros des vieux âges, nous
LES CINQ PREMIERS SIÈCLES
lirions là des choses aussi belles, pour le moins, aussi grandes et aussi frappantes que celles que ces personnages fameux débitent dans les livres, grâce au génie des historiens. Mais l’éloquence militaire n’a rien à voir avec les perfectionnements de la langue et de la littérature. Tout peuple guerrier la possède, ou peut la posséder, et dans toute sa plénitude. Elle est de ces choses qui sont ou ne sont pas, qui n’admettent guère le plus et le moins, et où un barbare, Hermann ou Gallawg, n’est pas moins propre à exceller que Sylla, que Pompée, que César même. Quelques mots sortis de l’âme, quelques accents énergiques, un grand air de visage, un geste animé qui traduise ce que la langue est souvent impuissante à rendre : que faut-il de plus pour entraîner les esprits et pour allumer les courages ; et qu’est-il besoin de l’étude des lettres pour sentir impérieusement ce qu’exige le devoir dans de pressantes conjonctures, et pour pousser, au nom de tous, le cri qui part spontanément de tous les cœurs 1
Éloquence politique.
Cicéron revendique avec raison le titre d’hommes éloquents pour quelques-uns des fondateurs de la liberté de Rome. Il est impossible, en effet, que les grandes révolutions qui ont rempli presque toute l'existence du peuple romain, depuis l’expulsion des rois jusqu’au temps de Pyrrhus, n’aient pas eu leur plus actif agent dans l’éloquence, c’est-à-dire dans la parole exprimant avec énergie les besoins, les intérêts, les passions, ou du peuple entier, ou d’une caste privilégiée. Mais cette éloquence politique n’était pas beaucoup moins bornée que l’éloquence militaire même. Les orateurs songeaient encore plus à l’action qu’à la parole. Au bout de leurs discours, il y avait la bataille ; non pas ces mêlées sanglantes comme nous en avons trop vu, mais ces grandes résolutions par lesqpielles un parti constatait sa puissance et son audace, et qui aboutissaient presque toujours, après une lutte de décrets, d’interprétations législatives, jamais de bras armés, à la victoire plus ou moins durable du plus fort et du plus habile. Peut-on même appeler discours ces actes où la