‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 13 sur 397 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

voix n’entrait que pour la moindre part, où l’art n’entrait pour rien, et où l’orateur n’était, si j’ose m’exprimer ainsi, que l’instrument de la nécessité? Solon ou Pisistrate, s’adressant à des hommes nourris de la lecture des poètes, et qui savaient par cœur les vers d’Homère, avaient besoin de déployer toutes les ressources d’un art consommé, et de charmer l’oreille non moins que de convaincre l’esprit. Leurs discours devaient avoir et une ampleur suffisante pour embrasser les plus vastes questions, et cette grâce des tours, cette fraîcheur des images , ce choix heureux des termes, cette harmonie enfin de l’ensemble et des parties, sans quoi nul n’aurait pu se flatter, dans la place du Pnyx, de commander un seul instant le silence à de spirituels et dédaigneux auditeurs. Les Romains du Forum , les Pères même du sénat n’avaient pas besoin qu’on fît tant de frais pour leur plaire. Il fallut Caton, il fallut les Gracques, et d’autres encore, pour les rendre difficiles. Un mot énergique, une plaisanterie suffisamment assaisonnée, im commentaire littéral et rigoureux de la loi, voüà tout ce qu’exigeait le goût un peu grossier des vieux Romains. Je sais que Ménénius Agrippa se servit un jour, ou passe pour s’être servi, d’une forme de discours qui suppose tout à la fois et chez l’orateur une certaine culture littéraire, et chez les auditeurs une certaine finesse d'esprit. Mais qui voudrait soutenir que Ménénius conta réellement, sur le mont Sacré, l’apologue des membres et de l’estomac? La bonne nouvelle qu’il apportait aux plébéiens n’avait pas même besoin de ce commentaire. Au reste, Ménénius eut peu d’imitateurs, si tant est qu’il ait laissé un exemple oratoire digne d’imitation. Voyez ce qu’était encore l’éloquence politique au temps même de Pyrrhus. Plusieurs hommes, en ce temps-là, ont été éloquents, et entre tous Appius Glaudius l’Aveugle. Le discours qu’ Appius prononça dans le sénat, à propos du traité proposé par Pyrrhus, ne fut autre chose qu’une vive explosion de patriotisme et de colère. Ce n’est pas dans Plutarque qu’il faut aller chercher même le simple sens de ses paroles. Plutarque le fait parler beaucoup trop bien, c’est-à-dire fort mal, et en homme qui possède à fond son

LES CINQ PREMIERS SIÈCLES

histoire grecque et sa géographie de la Grèce. Le véritable Appius s’inquiétait assez peu, j’imagine, et de la supériorité des Macédoniens sur les Ghaoniens et les Molosses , et de la grandeur relative de ces doryphores d’Alexandre, devenus , des rois puissants, et des antécédents de ce Pyrrhus dont il s’agissait d’arrêter l’invasion présente. Grâce à deux vers d’Ennius et à d’autres témoignages , nous savons ce qui fut dit dans cette solennelle journée. Tout le discours du vieil aveugle dut se résumer en quelques mots : <■ Vous étiez sages autrefois, et vous voilà devenus des insensés! Point d’accord tant que l’ennemi est sur nos terres. Que Pyrrhus sorte de l’Italie; et l’on verra ensuite à traiter avec lui. » Croit-on qu’Appius ait eu besoin d’expliquer longuement sa pensée , d’en déduire selon les règles tous les motifs et tous les considérants? Le discours que lui prête Plutarque est bien court ; mais le discours qu’il a réellement prononcé fut peutêtre plus bref encore. Les paroles d’Appius ne furent que 1a hache qui trancha la question pendante. La rhétorique, même la moins sophistiquée, n’avait ici nulle affaire. C’est le cas, ou jamais, de répéter qu’une seule parole, un seul signe , d’un homme qui , par sa vertu, a mérité la confiance publique, a plus d’effet qu’une accumulation de longues périodes. Ce qui était vrai de l’éloquence de Phocion, ne l’est pas moins de celle qu’on ne saurait contester au vieux et indomptable Appius.

Rome connaissait donc l’éloquence avant d’avoir entendu prononcer les noms d’Eschine et de Démosthène. Mais elle n’eut des orateurs qu’après s’être initiée aux arts de la Grèce. C’est quand tout cédait, bon gré mal gré, à l’ascendant de la nation vaincue , que les rostres du Forum commencèrent à rivaliser avec la tribune du Pnyx, et que les tribunaux eux-mêmes retentirent d’accents solennels, et dignes d’avoir des échos dans la postérité. Caton définissait l’orateur un homme de bien habile dans l’art de la parole. Appius l’Aveugle n’était donc pas un orateur, si l’on songe à tout ce qu’emporte le mot habile, de science profonde, de ressources toujours prêtes, de qualités littéraires; si l’on songe surtout à ce que fut Caton, un des orateurs les plus

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