‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 120 sur 397 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

jeunes gens faisaient d’ordinaire leurs débuts oratoires. Les enquêtes perpétuelles provoquaient sans cesse les anl« bitions naissantes ; et les orateurs faits avaient là une arène toujours ouverte, où leur talent se fortifiait et s’aiguisait,, soit dans l’attaque, soit dans la défense. Cicéron remarque que Carbon dut beaucoup aux circonstances où il vécut, et aux nouvelles institutions qui mettaient les magistrats hors de charge sous la main d’une loi précise, et qui découvraient leur poitrine à tous les coups. Ce que Cicéron dit de Carbon, on est en droit de le dire évidemment de Tibérius et de Caïus Gracchus.

K.ea Ciraeqoea.

On s’accorde assez, aujourd’hui, à reconnaître que les Gracques furent autre chose que des ambitieux vulgaires, et qu’ils périrent victimes de leur zèle pour le bien pubbc. Les déclamations de certains auteurs anciens ne sont point parvenues à étouffer complètement la vérité. On sait à quoi s’en tenir sur ce que les Romains nommaient lois agraires. Ce n’étaient point des lois de spoliation et de vengeance ; c’était la revendication des propriétés du domaine de l’État, usurpées par des envahisseurs qui n’avaient d’autre droit que le droit de la force ; c’était, comme le dit Memmins dans Salluste , une restitution faite au peuple de ce qui n’avait jamais cessé d’appartenir au peuple. Les Gracques voulaient remplir les campagnes de petits propriétaires et de laboureurs citoyens; régénérer par le travail la foule indigente qui encombrait Rome et les grandes villes de ritabe ; ranimer, dans tout le corps de l’empire, la vie qui s’éteignait peu à peu aux extrémités, et qui n’avait, à la tête et au cœur, qu’une activité stérile et malfaisante. L’avenir a trop prouvé que c’était là l’unique remède aux maux dont mourait la république. Les Gracques échouèrent contre la formidable coalition des intérêts , des convoitises, des iniquités. Ils n’étaient pourtant pas au-dessous de la tâche. Leurs plus ardents détracteurs mêmes confessent qu’on vit rarement des hommes doués de talents plus remarquables, et que ce qui leur a manqué, ce n’est ni la persévérance ni

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le génie. Mais nous laissons à l’histoire proprement dite le soin de proclamer leurs titres politiques à l’estime et aux respects de la postérité. U ne s’agit ici que des deux orateurs.

Cornélie, fille du premier Africain et femme de l’illustre plébéien Gracchus, qui avait été deux fois consul, une fois censeur, et à qui on avait décerné deux triomphes ; Gomélie était jeune encore à la mort de son époux; mais Gracchus lui-même n’eût rien pu ajputer à ce qu’elle fit pour rendre ses fils dignes de leur père et de leur aïeul. Tibérius, né en 162; Caïus, plus jeune de neuf ans, et une fille, qui épousa Scipion Emilien, voilà les seuls enfants qu’elle eut à élever : neuf autres qui lui étaient nés n’arrivèrent pas à l’adolescence. On sait comment périt Tibérius, à l’âge de trente ans, et Caïus dix ou onze ans plus tard, à peu près au même âge. Gomélie survécut même à Caïus; et le sort déplorable de ses fils ne l’empêcha jamais de s’applaudir et de l’éducation qu’elle leur avait donnée et des nobles sentiments qu’elle leur avait inspirés. Il ne faut pas juger d’elle d’après la prétendue lettre à Caïus, qui se trouve parmi les ouvrages de Cornélius Népos, et qui n’est qu’une fiction ou de l’historien, ou de quelque déclamateur dévoué au parti de l’aristocratie. Le dernier chapitre de la Vie, des deux frères, par Plutarque, montre assez combien l’auteur de la lettre s’est mépris et sur le caractère de Cornélie et sur les dispositions où elle devait se trouver au moment où Caïus brigua le Iribunat. A-t-elle jamais condamné ses fils vivants et réprouvé leur conduite, celle qui voulait qu’on la nommât, non point la fille de Scipion ou la femme de Gracchus, mais la mère des Gracques ? celle enfin dont Plutarque peint l’héroïsme en ces termes : « Cornélie supporta son malheur avec beaucoup de constance et de grandeur d’âme ; et l’on rapporte qu’en parlant des édifices sacrés qu’on avait bâtis sur les lieux mêmes où ses enfants avaient été tués, elle ne dit que ces mots : Ils ont les tombeaux qu’ils méritent. — Elle passa le reste de ses jours dans une maison de campagne près de Misène, sans rien changer à sa manière de vivre. Comme elle avait un grand nombre d’amis, et que

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