‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 121 sur 397 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

sa table était ouverte aux étrangers, elle était toujours entourée d’une foule de Grecs et de gens de lettres. Les rois mêmes lui envoyaient et recevaient d’elle des présents. Tous ceux qui étaient admis chez elle prenaient un singulier plaisir à lui entendre raconter la vie et les actions de Scipion l’Africain, son père; mais ils étaient ravis d’admiration lorsque, sans témoigner aucun regret, sans verser une seule larme, et comme si elle eût parlé de quelques personnages anciens, elle rappelait tout ce que ses fils avaient fait, tout ce qu’ils avaient souffert. >

Eloquence deo Cracqueit.

Plutarque, avant d’entrer dans le détail des événements de la vie des deux frères, compare brièvement Tibérius et Gaïus, et fait ressortir les traits distinctifs de leurs caractères et de leur éloquence : « Premièrement, dit-il, Tibérius avait l’air de visage, le regard et les mouvements doux et posés; Gaïus, au contraire, était vif et véhément. Lorsqu’ils parlaient en public, l’un se tenait toujours à la même place, avec un maintien plein de réserve ; et l’autre fut le premier, chez les Romains, qui donna l’exemple de se promener dans la tribune, et de .tirer sa robe de dessus ses épaules.... En second lieu, l’éloquence de Gaïus, terrible, passionnée, saisissait violemment les esprits; celle de Tibérius, plus douce, était plus propre à exciter la compassion. La diction de Tibérius était pure et châtiée ; celle de son

frère, persuasive et ornée avec une sorte de complaisance

Leurs nlœurs n’étaient pas moins différentes que leur langage. Tibérius était doux et calme, et Gaïus rude et emporté: c’était au point que souvent, au milieu de ses discours, il s’abandonnait, contre sa volonté, à des mouvements impétueux de colère ; il haussait la voix, se laissait aller aux invectives, et confondait l’ordre des choses dans sa harangue. Pour remédier à ces écarts, voici le moyen qu’il employait. Licinius, un de ses esclaves, homme qui ne manquait pas d’intelligence, se tenait derrière lui, quand il parlait en public, avec un de ces instruments de musique qui servent à régler la voix; et lorsqu’il sentait, h l’éclat

des sons, que son maître s’emportait et se livrait à la colère, il lui soufflait un ton plus doux. Gaïus modérait aussitôt sa véhémence : il baissait la voix, adoucissait sa déclamation, et revenait à une disposition plus tranquille. Telles étaient les différences qu’on remarquait entre eux. Mais la vaillance contre les ennemis, la justice envers les inférieurs, la diligence dans l’exercice des fonctions publiques, la tempérance dans l’usage des plaisirs, étaient égales chez l’un et chez l’autre. »

Cicéron ne dit presque rien de l’éloquence de Tibérius Gracchus. Il note seulement, en passant, que Tibérius parlait bien, et qu’il avait laissé des discours écrits. Gaïus est mentionné, dans le Brutus, avec infiniment plus d’honneur. Cicéron n’hésite pas à le mettre sur la ligne des plus grands orateurs qui aient jamais été; il vante la noblesse de son style, la sagesse de ses pensées, la gravité de sa manière, puis il ajoute : « Ses ouvrages n’ont pas eu le poli de la dernière main ; il y a beaucoup de choses admirablement ébauchées, mais non point mises en complet état de perfection. Cet orateur mérite entre tous d’être lu par les jeunes gens; car il est capable non-seulement d’aiguiser l’esprit, mais de le nourrir. »

Di«eour« de Tlbérian.

Il ne reste pas un seul mot latin authentique des discours de Tibérius ; il n’en reste pas même les titres. On croit qu’il avait prononcé un discours à propos du traité conclu entre les Numantins et le consul Mancinus; qu’il avait écrit ce discours, et que Quintilien y fait quelque part allusion, à propos des circonstances où il arrive à l’orateur de détourner sur quelque autre personne la responsabilité des faits dont on l’accuse. Mais ce n’est là qu’une simple supposition. C’est dans Appien et dans Plutarque qu’il faut aller chercher les vestiges des discours mentionnés par l’auteur du Brutus.

Qumid Tibérius eut proposé la loi agraire, il eut besoin de toutes les ressources de son talent pour en faire décréter l’adoption. « Les riches, dit Plutarque, et ceux qui possé-

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