CHAPITRE XIV
daient de grands biens, révoltés par avarice contre la loi et contre le législateur, cherchèrent, par colère et par opiniâtreté, à empêcher le peuple de la ratifier : ils lui peignaient Tihérius comme un séditieux qui n’avait d’autre but, en proposant un nouveau partage des terres, que de troubler le gouvernement et de mettre la confusion dans les affaires. Mais leurs efforts furent vains. Tihérius soutenait cette cause, la plus belle et la plus juste de toutes, avec une éloquence capable de justifier la plus mauvaise. Il se montrait redoutable et invincible, lorsque du haut de la tribune, que le peuple environnait en foule, il parlait en faveur des pauvres. « Les bêtes sauvages répandues dans l’Italie ont, di- « sait-il, des tanières et des repaires pour se retirer ; et ceux « qui combattent et meurent pour la défense de l’Italie n’ont « d’autre bien sinon la lumière et l’air qu’ils respirent. « Sans maison, sans établissement fixe, ils errent çà et là « avec leurs femmes et leurs enfants. Les généraux leur «mentent, quand, dans les batailles, ils les exhortent à « combattre pour leurs tombeaux et pour leurs temples ; car, « entre tant de Homains, en est-il un seul qui ait un autel < domestique, un tombeau de ses ancêtres? Ils combattent « et meurent uniquement pour soutenir le luxe et l’opulence « d’autrui; et on les appelle les maîtres de l’univers, alors « qu’ils ne possèdent pas en propre une seule motte de « terre! » J’ai mis sous la forme directe les paroles que Plutarque n’a rapportées qu’indirectement, d’après la méthode familière aux historiens grecs et latins. Ce n’est donc pas proprement un passage du discours de Tihérius; mais, à travers ce que Plutarque a conservé de la pensée originale, on aperçoit encore, ce me semble, quelques traits de la vive éloquence qui animait le tribun, et qui soulevait si puissamment tant de passions contraires.
Appien nous montre Tihérius déplorant la misère et la dépopulation de l’Italie, et peignant aux Romains les craintes dont les bons citoyens étaient assaillis , et les espérances qui les rassuraient encore. Ailleurs, le même historien donne l’analyse du discours de Tihérius sur l’inviolabilité de la personne des tribuns, à propos des mesures violentes où
l’avait poussé l’opposition de son collègue, Octavius Gécina. On retrouve, dans Appien, le même homme et le même orateur que dans Plutarque.
Olfwonra de CaXaa.
Gaïus débuta dans la carrière oratoire par la défense d’un certain Vettius, Bientôt après, il saisit l’occasion de se rendre populaire en soutenant la loi Papiria, c’est-à-dire la loi proposée par G. Papirius Garbo pour le rétablissement du tribunat dans ses anciens privilèges. Il attaqua ensuite la loi de Pennus contre les étrangers. L’ami dévoué du peuple, le protecteur des Italiens et des alliés, devait s’attendre à d’implacables haines. Après sa questure en Sardaigne, il fut en butte à des accusations infamantes. On incriminait ses mœurs, on attaquait sa probité. Aulu-Gelle nous a conservé quelques passages du discours qu’il prononça devant le peuple après son retour. Il faut voir avec quelle noble fierté Gaïus repousse toutes les calomnies, et met ses accusateurs au défi d’alléguer le moindre fait qui puisse légitimer même un soupçon. En disant de quelle manière il a vécu en Sardaigne, sans luxe, sans cortège, sans maîtresses, uniquement occupé des fonctions de sa charge, il ne faisait pas seulement son apologie ; une telle conduite était la satire sanglante des déportements d’autres hommes, qui n’avaient point, comme lui, l’excuse de leur jeunesse. Il ne le dissimule pas ; bien au contraire. Aussi , comparant le désintéressement dont il avait fait preuve, avec la rapacité ordinaire des magistrats romains : c Les ceintures, dit-il, que j’avais emportées de Rome pleines d’argent , je les ai rapportées vides de la province. D’autres ont rapporté chez eux, pleines d’argent, les amphores qu’ils avaient emportées pleines de vin. » Caton lui-même n’eût pas mieux rencontré ; et, sf tout le discours était sur ce ton, le vieux censeur s’y fût reconnu, et eût applaudi sans réserve.
H ne reste que des fragments insignifiants du discours de Gaïus devant les censeurs, et de ses deux attaques contre P. Popillius Lénas et contre Q. Élius Tubéro. Mais nous avons un passage assez considérable du discours contre la