CHAPITRE XIV
loi Auféia. C’est un morceau fort spirituel, où Gaïus énumère les motifs qui déterminent les orateurs divers ou à parler en faveur de la loi, ou à parler contre la loi, ou à garder le silence. Ce n’est pas, certes, un hymne à la vertu et au désintéressement des chefs de parti. Les silencieux ne sont pas plus épargnés que les autres ; et le dernier trait est à leur adresse ; « Un tragédien grec se vantait un jour qu’une seule pièce lui avait rapporté un grand talent. Alors Démade, l’homme le plus éloquent d’Athènes : Tu t’émerveilles donc, lui dit-il, d’avoir gagné un talent à parler? Hé bien, moi, j’ai reçu du roi dix talents pour me taire ! »
Dans les fragments du discours de Caïus sur les lois qu’il avait promulguées, on trouve des choses d’un autre genre. Il y a du pathétique à l’endroit où Gaïus se représente dévouant sa vie , dévouant l’existence même de sa race à l’accomplissement de l’œuvre commencée jadis par son frère. Un autre passage, eu plutôt deux autres passages, ceux qu’Aulu-Gelle a mis en regard du récit de la mort de Gavius et de celui du supplice des décemvirs ligures, n’ont rien de bien vif ni de bien dramatique , au prix des exclamations indignées de Gaton , ou des images saisissantes de l’accusateur de Verrès. Ges morceaux prouvent pourtant que Gaïus s’entendait aussi à raconter et à peindre. Aulu-Gelle n’en disconvient pas ; seulement il donne l’avantage à Gicéron et à Gaton. J’ajouterai que Gaïus ne touchait qu’en passant certains faits odieux; qu’il n’accusait pas tel ou tel magistrat, mais presque tous les magistrats ; qu’il ne s’agissait pour lui que de citer des exemples, et qu’il n’avait pas besoin de se mettre en frais d’indignation, comme s’il avait eu en face quelque Verrès ou quelque Thermus. Il suffisait que les exemples fussent bien choisis. Gaïus laissait les faits parler eux-mêmes; et l’ironique simplicité avec laquelle il les présente n’en diminue pas beaucoup, ce me semble, la significative énergie. Vingt exclamations ajouteraient-elles beaucoup à l’exposé même? On en jugera par les lignes que je vais transcrire ; « Il y a quelques années, un jeune homme, qui n’avait pas encore exercé de magistrature, fut député d’Asie à Rome, avec une mission publique.
l’éloquence après CATON ; LES GRACQUES. 205
II se faisait porter en litière. Un bouvier de la campagne de Vénuse le rencontre ; et, ne sachant pas qui était dans la litière, il demanda en riant si c’était un mort qu’on portait. Le jeime homme, à ces mots, fit arrêter la litière : il ordonna qu’on détachât les cordes qui la liaient, et il en fit battre le malheureux jusqu’à ce qu’il eût rendu Tâme. »
On ne peut rien transcrire d’aucun des autres discours dont nous avons les titres, ni du discours sur la loi Minucia, ni des discours contre L. Métellus, contre L. Pison , contre Furius, ni du discours sur la rogation de Gn. Marcius Gensorinus , ni du discours contre Plautius. Mais nous avons d’autres débris qui méritent d’être recueillis. Ainsi cet exemple de gradation ou d’échelle : c Ton enfance a été un déshonneur pour ta jeunesse; ta jeunesse une flétrissure pour ta vieillesse; ta vieillesse un opprobre pour la république. » Ainsi surtout l’expression poignante- des angoisses de Gaïus durant la lutte suprême : « Malheureux que je suis! où aller, où chercher asile? Dans le Gapitole? mais il est inondé du sang de mon frère. Dans ma maison? j’y verrais une mère infortunée fondre en larmes et mourir de douleur. » Gicéron, qui rapporte ces paroles dans un de ses dialogues , fait dire à l’interlocuteur qui les cite ; « Une chose certaine, c’est qu’en ce moment, le regard de Gaïus, sa voix, son geste, étaient si touchants, que ses ennemis eux-mêmes en versèrent des pleurs *. »
La perte, peu s’en faut, complète des discours de Gaïus et de ceux de son frère est un accident bien regrettable. Mais les témoignages des anciens, et les lambeaux mêmes de ces discours qui ont échappé à la destruction, ne permettent guère de douter du talent oratoire des Grecques. Ces deux hommes, si grands par le cœur, n’ont pas été moins grands par l’esprit. Ils ont eu le don d’éloquence, et ils en ont bien usé : est-il au monde une plus noble gloire?
Cicéron, dialogues <le VOruttur^ livre III, paragraphe 56.
UTT. ROM.