CHAPITRE XV
libérales. Mais ils ne voulaient pas qu’on en crût rien. Us feignaient, en public, de ne devoir rien qu^ eux-mémes et aux vieilles traditions latines. Cette tactique , renouvelée de Caton , était aussi en ce temps-là un infaillible moyen de plaire à la multitude , qui n’aimait pas les Grecs, les estimait encore moins , et qui était enchantée d’apprendre que ses orateurs partageaient ses mépris et ses répugnances. Ignorer les lettres grecques, ou affecter de les ignorer, c’était faire acte de patriotisme romain; c’était protester contre l’insolence de ces vaincus , qui avaient la prétention de régenter éternellement leurs vainqueurs ; c’était revendiquer pour Rome ses titres à cette royauté du génie que lui déniaient les enfants dégénérés delà Grèce. Cicéron lui-niiême, bien des années après Crassus et Antoine , ne dédaignait pas de condescendre comme eux à ces faiblesses de la vanité nationale. Quand il plaide contre Verrès, il se donne l’air d’un homme qui sait à peine ce que c’est que peintures ou objets d’art, et qui a besoin de demander à son secrétaire les noms des plus illustres artistes : à l’entendre , il ignorerait presque Polyclète. Quand il plaide pour Archias, il se garde bien de se jeter de prime abord dans son magnifique dithyrambe en l’honneur de la poésie et des poètes : il ne se brouille point avec les estoniens du temps , et il tient à leur prouver que son intention n’est nullement' de médire de l’ignorance. Je me suis servi du mot tactique, à propos de la feinte ignorance d’Antoine et de Crassus. Cicéronj qui nous fait si bien connaître ces deux hommes, va justifier complètement cette expression. Je transcris le début du second livre des dialogues de l'Orateur, dont Crassus et Antoine sont précisément les héros. Cicéron s’adresse à son frère : « Dans notre jeunesse, mon cher Quintus, c’était, si tu t’en souviens , une opinion généralement répandue que L. Crassus n’avait reçu d’autre instruction que celle que peut donner l’éducation du premier âge , et que M. Antoine n’en avait reçu absolument aucune. Beaucoup de personnes même , qui ne partageaient pas cette idée , se plaisaient à nous tenir le même langage, espérant par là modérer l’ardeur de notre zèle pour l’étude : on voulait nous faire en-
tendre que , si ces deux grands orateurs étaient parvenus , presque sans avoir rien appris , au plus haut degré de l’habileté et de l’éloquence , nous nous donnions une peine fort inutile , et que notre père , cet homme si sage et si bon , prenait, pour nous faire instruire, des soins bien superflus. Nous réfutions cette assertion , comme pouvaient le faire des enfants, par des témoignages domestiques : nous citions notre père, C. Aculéon notre allié, et L. Cicéron notre oncle. Notre père, en effet, et Aculéon, qui avait épousé notre tante maternelle , et pour qui Grassus eut toujours une affection particulière, nous parlaient de Grassus; etL.Gicéron, qui était allé en Gilicie avec Antoine , et qui était revenu de cette province en même temps que lui, nous faisait mille récits des études et des connaissances d’Antoine. Et, comme on nous enseignait , à nous et à nos cousins , les fils d’ Aculéon, des choses qui étaient du goût de Grassus, et qu’il était lié avec nos maîtres, nous avons bien souvent reconnu, et notre grande jeunesse ne nous empêchait pas d’en être vivement frappés, que Grassus parlait le grec comme s’il n’eût pas su d’autre langue; nous avons pu voir aussi, par les questions qu’il posait à nos maîtres , ou par celles qu’il discutait lui-même dans ses entretiens , qu’aucun sujet ne lui était nouveau ni étranger. Quant à Antoine, nous tenions de notre oncle, cet homme si éclairé, qu’à Athènes et à Rhodes , il assistait fréquemment aux leçons des savants d’alors; et moi-même, tout jeune que je fusse, et autant que me le permettait la timidité démon âge, je lui ai souvent adressé toute sorte de questions. Ge que j’avance ici ne sera pas nouveau certainement pour toi , car dès ce temps-là je te le disais ; c’est que, dans ces conversations répétées sur des sujets si divers, je ne voyais guère de choses, au moins parmi les sciences dont je pouvais juger, où Antoine fût neuf et ignorant. Mais l’un et l’autre ils s’étaient fait un système : Grassus cherchait à faire dire de lui, non pas que l’instruction lui manquait, mais qu’il la dédaignait, et il tâchait d’élever, en tous genres de talents , les Romains au-dess\is des GLrecs; Antoine pensait que ses discours produiraient plus d’impression sur le peuple , s’il faisait croire que