‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 126 sur 397 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

l’art était entièrement étranger à son éloquence. Ils espéraient tous deux avoir plus d’autorité , en affectant, l’un de mépriser les Grecs, l’autre de ne pas même les connaître. »

vie de CraeaoM.

L. Licinius Crassus, de l’illustre famille des Licinius, naquit à Rome en l’an 140 ou 139 avant notre ère, huit ou neuf ans après la mort de Caton. Il débuta dès l’âge de vingt et un ans dans la carrière oratoire , et avec un très-grand éclat. Il réduisit Carbon accusé à se donner la mort, ou, selon d’autres , à s’en aller mourir en exil. Mais il paya cher ce premier succès. C. Carbon, fils du mort, le harcela sans relâche, brûlant de venger son père; et ce Carbon , qui lui vouait une haine persévérante , étemelle, impitoyable , était un homme de talent et de grande vertu , un homme estimé de tous , le seul honnête homme’, dit Cicéron quelque part, qui eût jamais porté le nom de Carbon. Crassus avouait Immême qu’il n’y avait rien dont il se repentît davantage que d’avoir intenté le procès du père, et que la nécessité de s’observer attentivement dans toutes ses démarches, pour ne pas donner prise aux accusations du fils , réduisait sa vie à une véritable servitude.

A vingt-trois ans, Crassus parla pour l’établissement de la colonie de Narbonne, et fut chargé de la conduire. Le discours qu’il avait prononcé, et qui existait par écrit du temp>s de Cicéron, était marqué déjà d’un caractère de maturité que ne semblait pas comporter son âge. Il alla en Asie en qualité de questeur, et il y reçut des leçons du rhéteur Métrodore. Il saisit, à son retour, toutes les occasions de faire briller son éloquence. A vingt-sept ans, il défendit, devant les pontifes, la vestale Licinia, sa parente, et ilia fit absoudre ; mais il n’eut pas le même bonheur quand le jugement fut revu par une commission que présidait le sévère Cassius. Il brigua le tribunat, il l’obtint ; mais un tribun dévoué au parti aristocratique avait-il rien à dire? Crassus passa l’année de son tribunat dans le silence. L’année suivante, c’est-à-dire l’année même de la naissance de Cicéron, Crassus, âgé de trente-quatre ans, parla en faveur de la loi

L’ÉLOQ. DEPUIS LES GRACQÜES JUSQU’A CICÉRON. 211

Servilia. Ce discours, d’après Cicéron, était son chef-d’œuvre. En l’an 95, Crassus, alors consul, prononça, en faveur de Q. Cépion, un discours que Cicéron trouve trop long pour un éloge, trop court pour un plaidoyer. Trois ans plus tard, Crassus était censeur, et il montrait par ses actes que les maîtres grecs n’étaient pas les seuls pour lesquels il tenait à constater son mépris. Voici un des décrets qu’il signa avec son collègue L. Domitius Énobarhus : « D nous a été rapporté qu’il y a des hommes qui ont institué un nouveau genre d’enseignement; que la jeunesse fréquente leurs écoles; que ces hommes prennent le nom de rhéteurs latins, et que les jeunes gens vont chez eux passer la journée entière dans l’oisiveté. Nos ancêtres ont décidé quelles écoles leurs enfants fréquenteraient, et ce qu’ils y devaient apprendre. Ces nouveautés, contraires aux coutumes et usages de nos ancêtres, ne nous agréent pas, et ne nous paraissent pas bonnes. C’est pourquoi nous avons cru devoir faire connaître notre sentiment et à ceux qui tiennent ces écoles, et à ceux qui fréquentent de pareils lieux : la chose ne nous agrée pas. » C’était une proscription véritable, malgré l’euphémisme des termes. Les écoles furent fermées ; et les rhéteurs latins, comme autrefois les maîtres grecs, rhéteurs ou philosophes, durent se résigner à attendre des jours plus favorables. Ils avaient même cet avantage, qu’on ne les chassait pas, qu’on ne les pouvait chasser; ils continuèrent leur métier auprès des jeunes gens de famille, à titre de pédagogues, d’instituteurs particuliers, jusqu’à ce que des censeurs plus débonnaires leur permissent de rouvrir leurs écoles. Cicéron fait dire à Crassus quelque part qu’il avait fait fermer les écoles à cause de l’ignorance des maîtres. C’étaient, selon lui, non pas des écoles oratoires, mais des écoles d’impudence et de présomption. Il reconnaît, au contraire, que les maîtres grecs, malgré tout ce qui leur manque, ont des qualités qui ne sont pas sans valeur : non-seulement ils enseignent à parler avec plus ou moins d’aplomb, mais ils savent quelque chose, ils ont de la littérature ; et tout n’est pas perte dans le commerce des jeunes gens avec eux. Remarquez que l’interlocuteur du dialogue ne s’adresse qu’à des

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