CHAPITRE XV
amis particuliers. Je doute qu’en public Grassus eût rendu aux maîtres grecs cette justice.
Le censeur Domitius ne fut pas toujours d’accord avec son collègue comme dans l’affaire des rhéteurs latins. Il y eut même entre eux des querelles très-vives ; et Grassus, poussé à bout, finit par prononcer, contre Domitius, un discours des plus passionnés et des plus virulents. G’est le dernier qu’il laissa par écrit, mais non pas le dernier qu’il eût prononcé. Quelques jours avant sa mort, il remportait un de ses plus beaux triomphes oratoires. G’était en cette année 91, qui fut si agitée, et où le tribun Drusus périt victime de ses desseins généreux. Grassus était à peine âgé de cinquante ans.
Cicéron parle toujours avec grand éloge du caractère de Grassus. Gependant on ne peut douter que Grassus n’eût ses défauts. Son ton était souvent hautain et dédaigneux. G’était un homme plein de morgue aristocratique. Il prodiguait à. ses adversaires des sarcasmes qui n’étaient pas toujours de très-bon goût. Il y a quelquefois, dans ses plaisanteries, plus d’insolence que d’esprit ; mais sa physionomie grave et austère donnait à l’arme même dont il abusait une puissance redoutable, une force presque irrésistible.
Kloquencc de Crasaua.
Gicéron, dans le Brutus, s’exprime comme il suit : « Je pose en fait qu’il n’a pu exister rien de plus parfait que Grassus. Il avait une gravité noble, mêlée de cet enjouement et de cette plaisanterie fine et ingénieuse qui sied à l’orateur, et qui ne dégénère jamais en bouffonnerie. U parlait avec une pureté et une correction éloignée de toute recherche. Ses idées se développaient avec une netteté admirable; et, lorsqu’il discutait sur le droit civil ou sur l’équité et le bien,
les preuves et les exemples lui venaient en abondance
Grassus arrivait préparé ; on l’attendait, on l’écoutait avidement. Dès son exorde, qui était toujours travaillé avec soin, il justifiait cette attente. Son geste était calme, sa voix soutenue; il ne marchait point, il frappait rarement du pied. Mais la chaleur de son âme,, quelquefois la colère ou une
L’ÉLOQ. DEPUIS LES GRACQÜES JUSQU’A CICÉRON. 213
douleur profondément sentie, passionnaient ses paroles; il employait souvent, sans sortir de la gravité, l’arme de la plaisanterie; enfin, ce qui est le comble de l’art, il joignait à une grande brièveté de style tout l’éclat des ornements. Jamais il ne trouva son pareil pour l’attaque et la répbque. Tous les genres de causes lui furent également familiers. Il se plaça, dès ses débuts, au premier rang des orateurs. »
Cra»aas orateur Judiciaire.
L’éloquence judiciaire, avec Grassus, atteignit à sa perfection, non moins que l’éloquence politique. Cicéron ne fait pas difficulté de le reconnaître. Il fait mieux encore, il donne l’analyse des plus fameux plaidoyers de Grassus. Un de ces plaidoyers avait pour objet d’établir la validité du testament d'un certain Coponius. Scévola, orateur de la partie adverse, soutenait la nullité des dispositions faites en faveur de Manius Curius, parce que Curius était institué héritier au cas où, Coponius ayant un fils, ce fils serait mort avant d’être majeur. Or Coponius n’avait pas eu de fils. « Grassus commença son discours par l’histoire de ce jeune homme désœuvré, qui, se promenant sur le rivage, trouva une cheville d’aviron, et se mit en tête de construire un vaisseau. Scévola, selon lui, en faisait autant, avec ses prétendus^piéges tendus à la bonne foi : c’était une cheville, avec laquelle il bâtissait l’édifice d’un grand procès. Ce début, ainsi que plusieurs pensées du même genre, égayèrent tous les auditeurs, et les firent passer du sérieux à l’enjouement. C’est un des trois effets que doit prdduire l’orateur. Ensuite il prouva que la volonté du testateur, son intention formelle, c’était de faire Curius son héritier, s’il n’avait pas de fils qui devînt majeur, soit qu’il ne lui en naquît point, soit que celui qui naîtrait vînt à mourir; que telle était la rédaction de la plupart des testaments , et qu’on ne contestait pas , qu’on n’avait jamais contesté leur validité. Par tous ces arguments, il opérait la conviction ; et c’est le deuxième des trois points essentiels à l’orateur. Enfin, il fit valoir l’équité naturelle, la nécessité de se conformer aux intentions et aux volontés fonsignées dans les testaments. Il fit voir à combien de sur-
su