CHAPITRE XV
prises on serait exposé, surtout en pareille matière, si l’on négligeait l’esprit pour la lettre ; quelle puissance aurait bientôt Scévola, si personne désormais n’osait faire un testament sans prendre auparavant son avis. La force avec laquelle il exposa toutes ses raisons, les exemples nombreux dont il les appuya, la variété de son style, le sel et les plaisanteries dont le discours était assaisonné, enlevèrent tous les suffrages; et les auditeurs, transportés d’admiration, ne se souvinrent même plus du plaidoyer de son adversaire. C’était là le troisième point essentiel à l’orateur, et le plus important des trois. L’auditeur vulgaire eût pu admirer séparément le discours de Scévola ; mais il en eût jugé tout autrement, après avoir entendu Grassus. Un homme instruit et de sens, en écoutant le premier, sentirait qu’il existe encore une éloquence plus riche et plus abondante. Mais, la cause plaidéo des deux parts, si l’on eût demandé quel orateur l’emportait sur l’autre, il y aurait eu, sans nul doute, parfait accord entre la décision du critique éclairé et celle du vulgaire*. »
Cicéron, dans ses dialogues de l’Orateur, cite le passage du plaidoyer où Crassus se moquait du juriste trop dilEcile. Je vais transcrire ces plaisanteries romaines, qui ne sont peut-être pas aussi plaisantes qu’elles le semblaient à Cicéron : « S’il n'y a de testament bien fait qu’autant que tu l’auras rédigé, nous viendrons, tous tant que nous sommes, t’apporter nos tablettes; toi seul rédigeras tous nos testaments. Hé bien, alors, quel temps te restera-t-il pour t’occuper des affaires publiques, pour ifàquer à celles de tes amis ou aux tiennes, enfin pour ne rien faire? car, à mon sens, ce n’est point être libre que de n’avoir pas quelquefois la faculté de ne rien faire. >
Les fragments du plaidoyer pour Gn. Plancus sont plus importants, et ils répondent mieux à l’idée qu’on est en droit de se faire de l’esprit de Crassus. Le talent de l’orateur s’y montre sous ses aspects les plus divers; et, à côté de plaisanteries aussi vives que bien appliquées, il y a des traits
Cicéron, Brutus , cbapilre i.nt.
d’une admirable éloquence. L’adversaire de Grassus était un certain Marcus Brutus qu’il détestait, homme décrié pour SOS prodigalités et ses débauches. Nous laissons encore parler Cicéron. C’est lui qui nous fait connaître le discours, et qui en a conservé les plus beaui passages : c Que de sarcasmes ne fit-il pas, à l’occasion des bains que Brutus venait de vendre, et du patrimoine qu’il avait dissipé ! Et cette repartie, quand Brutus dit qu’il suait sans savoir pourquoi : « Il n’y a rien de bien surprenant, car tu viens de quitter
< les bains. » Grassus prodigua les mots heureux, sans que jamais cette plaisanterie continuelle perdit de son agrément. Brutus avait imaginé de prendre deux lecteurs, de faire lire au premier la harangue de Grassus pour la colonie de Narbonne, et au second le discours en faveur de la loi Servilia ; et il avait relevé les points où la politique de Grassus se contredisait de l’une à l’autre. Grassus fit ime réponse de bon goût. Il prit trois lecteurs, et il mit en main à chacun d’eux un des trois livres que le père de Bnitus avait écrits sur le droit civil. On lut, dans le premier : Il arriva par hasard que nous étions à ma maison de Privcrne. « Brutus, ton père dé- « pose qu’il t’a laissé un domaine à Priveme. » On lut, dans le second livre : Nous étions à ma maison (TAlbe, mon fils et moi. c Cet homme, distingué entre tous nos concitoyens par
< sa sagesse, connaissait parfaitement ce gouffre. Il craignait c qu’une fois son fils ruiné, on pût croire qu’il ne lui avait « laissé aucun héritage. » On lut, dans le troisième et dernier livre : Un jour, à ma maison de Tibur, nous nous mîmes, mon fils Marcus et moi. « Où sont-ils, Brutus, ces « domaines que ton père t’a laissés, comme il le note lui- « même dans des mémoires publics? Si tu n’avais été déjà « en âge de puberté, il aurait composé un quatrième livre, 1 et on y lirait qu’avec son fds il s’est baigné dans ses bains. » Qui contesterait que Brutus dut être aussi confondu par ces railleries et ces piquants sarcasmes, que par les tragiques invectives où se livra Grassus, en voyant tout à coup passer le convoi de Junia, au moment même qu’il plaidait? Dieux immortels! quelle énergie sublime ! quelle véhémence soudaine, inattendue, lorsque, foudroyant Brutus du geste et du regard.