‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 131 sur 397 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

rangiie, envers l’ordre entier. Grassus prit la parole. Toutes les fois que Grassus prononçait quelque discours préparé avec soin, les hommes les plus éclairés s’accordaient à dire qu’il semblait n’avoir jamais mieux parlé ; mais on convint universellement alors, je le tiens des témoins, que Grassus jusque-là avait seulement surpassé tous les autres, mais qu’en ce jour il s’était surpassé lui -même. Il déplora le triste sort et le délaissement du sénat ; il flétrit le consul, qui, au lieu d’être pour cet ordre un bon père ou un tuteur fidèle, le dépouillait, comme eût fait un brigand infâme, de sa dignité héréditaire : « Je ne m’étonne pas, disait-il, que l’homme « dont la politique funeste a bouleversé la république veuille « ravir à la république l’appui du sénat. » Philippe était violent, maniant bien la parole, capable surtout de faire tête à l’attaque. Les reproches de Grassus étaient comme des brandons qui enflammaient sa fureur. Il ne se contint plus ; et, dans un transport de colère, il ht prendre un gage sur les biens de Grassus, comptant réduire ainsi son adversaire au silence. Grassus, à ce moment, dit-on, déploya une éloquence vraiment divine. Il déclara qu’il ne voyait plus un consul dans celui qui refusait de voir en lui un sénateur : « Quoi I quand tu as traité comme un bien confiscable l’au- « torité de l’ordre tout entier, tu t’imagines donc que je vais « m’effrayer pour une prise de gages sur moi? Ge n’est pas « là ce qu’il faut m’arracher, si tu veux réduire Grassus au « silence. Arrache cette langue ; et, quand il ne me restera « plus que le soufûe, mon âme libre trouvera encore des « sons pour combattre tes volontés tyranniques! > Il parla longtemps, dit-on, avec cette chaleur et cette véhémence, donnant l’essor à son âme, à sou génie, à toutes ses forces; et la majorité de Rassemblée adopta le décret qu’il avait rédigé dans les termes les plus nobles et les plus magnifiques. Ge décret portait que jamais ni la sagesse ni la fidélité du sénat n’avaient manqué à la république, toutes les fois qu'il s'était agi des intérêts du peuple ; et Grassus signa la rédaction, comme l’attestent encore les archives. Mais ce discours fut le chant du cygne de cet homme divin : ce furent les derniers sons de cette voix éloquente; et nous, comme si

L'ÉLOQ. DEPUIS LES GRAGQüES JUSQU’A CICÉRON. 219

nous devions l’entendre encore, nous venions à la curie, après sa naort, afin de contempler la place même où il avait, pour la dernière fois, posé les pieds. Il fut saisi, tandis qu’il parlait, d’une douleur de côté, qui fut suivie d’une sueur abondante, puis d’un violent frisson ; il rentra chez lui avec la fièvre, et, sept jours après, la maladie l’avait emporté. O trompeuse espérance des hommes! fragilité de notre fortune 1 vanité de nos efforts, si souvent brisés et confondus au milieu de leur course ! ambitions que la tempête engloutit avant qu’elles aient pu découvrir leur port I Tant que la vie de Grassus fut occupée à la pénible poursuite des dignités, il jouit de cette gloire que donnent le dévouement aux intérêts des particuliers et l’éclat du talent , mais non point encore du crédit et du rang attachés aux grands emplois. Et, l’année d’après sa censure, lorsque les suffrages unanimes des Romains lui décernaient la première place dans la considération publique, la mort renversa tout l’espoir, tous les projets de sa vie! Cette perte fut un sujet de deuil pour sa famille, de douleur pour la patrie, de tristesse pour tous les gens de bien ; mais la république a été plus tard en proie à de telles calamités, que les dieux, ce me semble, n’ont point ravi l’existence à L. Grassus, mais qu’ils lui ont fait don de la mort. Il n’a point vu l’incendie de la guerre embrasant l’Italie, le sénat assailli de haines furieuses, les premiers citoyens de Rome accusés d’un complot sacrilège ; il n’a point vu les larmes de sa fiUe, l’exil de son gendre, la fuite désastreuse de G. Marius, son retour signalé par d’affreux massacres ; enfin, toutes les dégradations qu’eut à subir cette république, jadis si glorieuse, lorsque lui-même atteignait au comble de la renommée. »

l’ie d'Antoine.

Marcus Antonius, l’aïeul du fameux triumvir Marc Antoine, naquit en l’an 144 avant notre ère. Il était donc l’amé de Grassus de quelques années ; mais il ne débuta qu’après Grassus dans la carrière politique. Il fut toute sa vie l’ami dévoué de ce grand orateur, le compagnon de ses travaux, le confident de ses pensées. Le parti aristocratique eut aussi

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