CHAPITRE XV
en lui un soutien persévérant, un athlète énergique. Après s’être fait connaître par quelques-unes de ces accusations qui servaient aux jeunes orateurs à signaler leur talent, il brigua et obtint les magistratures. Il ne s’arrêta pas dans les degrés inférieurs. A l’âge de quarante-quatre ans, il fut nommé consul. L’année suivante, il alla, avec le titre de proconsul, gouverner la Cilicie. Il fut retenu quelque temps à Athènes par les vents contraires, et il profita de ce repos forcé pour écouter les leçons des rhéteurs et des philosophes les plus célèbres. A son retour de Cilicie, il se mit sur les rangs pour la censure, et il fut élu. Un certain Duronius attaqua cette élection, comme entachée de brigue; mais Antoine eut gain de cause contre Duronius , et fut confirmé dans sa charge. Dix ans plus tard, c’est-à-dire en l’an 88 avant notre ère, Antoine fut proscrit par Marius. Il échappa d’abord aux recherches, grâce au dévouement d’un citoyen obscur, qui le cacha dans sa maison. Mais on finit par découvrir sa retraite. Il fut égorgé, et sa tète fut exposée sur cette tribune aux harangues qui avait si souvent retenti de sa parole éloquente. C’était la première fois que le théâtre des luttes du génie servait à l’érection de sanglants trophées : ce ne devait pas être la dernière.
KloqiieBce d’Antoine.
Antoine n’avait écrit aucun de ses discours. U en donnait une raison qui fait plus d’honneur à sa prudence qu’à sa sincérité. Il voulait être toujours à même de nier, si on lui reprochait d’avoir dit autrefois ce qu’il aurait dû ne point dire. Les principes qu’il professait sur les devoirs de l’orateur judiciaire l’entraînaient à passer du blanc au noir, en passant d’une cause à une autre; et c’est pour cela sans doute qu’il ne s’exposait pas à voir quelque Brutus le mettre en contradiction avec lui-même. En fait de morale oratoire, Antoine n’avait guère qu’une règle, le succès. Il ne se serait pas chargé d’une cause quelconque ; mais, s’il accordait son patronage, c’était sans réserve. Il défendait les intérêts de son client par tous les moyens possibles, quelle qu’en fût la valeur morale, pourvu qu’ils servissent à atteindre le but.
C’est la théorie qu’Antoine développe lui-même dans les dialogues où Cicéron le fait parler. Mais ce qu’il dit de la conscience avec laquelle il tâchait toujours de s’acquitter de son mandat rachète amplement les erreurs de cette doctrine, par trop avocassière. Il se pénétrait profondément des sentiments qu’il voulait inspirer à ses juges et à ses auditeurs. Jamais, par exemple, il ne cherchait à exciter la compassion pour son client, s’il ne sentait lui-même ses entrailles émues de douleur et de pitié. Ainsi, c'est par un mouvement spontané, disait-il, et non point par calcul et par art, qu’il avait déchiré la tunique de Manius Aquillius aux yeux du peuple, pour montrer les cicatrices dont la poitrine de l’accusé était couverte. A cette vue, Marius fut attendri sur le sort de son ancien compagnon d’armes. L’homme farouche versa des pleurs, et Aquillus fut absous.
Tels étaient les triomphes de l’éloquence d’Antoine. Cicéron parle toujours de cette éloquence avec une vive admiration. II n’y avait rien d’élégant ni de recherché dans les expressions de l’orateur; mais, en revanche, la pensée se développait avec éclat et avec force. Antoine ne négligeait pas de mettre du soin dans l’arrangement des mots : on cite même certaines formes de phrase, savamment harmonieuses, qui lui étaient familières. Mais il visait bien plus à donner à sa diction du poids que de la grâce. Les pensées se subordonnaient merveilleusement, dans son esprit, les unes aux autres ; toujours elles se présentaient à leur place ; toujours elles arrivaient au moment précis où elles de\'aient produire le plus d’effet. La mémoire d’Antoine était imperturbable ; jamais elle ne le laissait en défaut. Aussi avait-il toujours l’air de parler d’abondance. Mais il ne parlait qu’après avoir longtemps médité tous les points de sa cause. Il était préparé sur tout; et il l’était si bien, que les juges ne pouvaient jamais se mettre complètement en garde contre ses artifices. Mais c’était par l'action qu’Antoine excellait. Il avait dans la voix quelque chose d’un peu plaintif, et il réussissait sans peine à faire naître la compassion dans les âmes. Le barreau, avant Cicéron, n’eut point d’orateur plus habile qu’Antoine ; mais cette éloquence, par l’excès de ses qualités mêmes,