‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 133 sur 397 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

convenait plus encore au barreau qu’à la tribune. Aussi» Antoine ne fut-il, comparé à Grassus, qu’un orateur politique du second ordre ; mais il égala Grassus, s’il ne le surpassa même, comme orateur judiciaire.

Les discours d’Antoine passionnaient et charmaient les Romains, et ils laissaient dans les âmes une impression profonde et durable. Les contemporains en avaient retenu par cœur les plus beaux traits ; peut-être même la tachygraphie, science depuis longtemps en usage, en avait-elle recueilli d’entiers. L’orateur ne parvint donc qu’imparfaitement à réduire ses improvisations à l’état de paroles volantes. Gicéron, dans plus d’un passage, cite textuellement certaines phrases d’Antoine, et analyse avec détail quelques-uns de ses plus fameux plaidoyers. Nul doute que Gicéron n’ait eu sous les yeux des notes prises par quelques auditeurs enthousiastes, des rédactions plus ou moins complètes, sans préjudice de ce qu’il a pu tirer des souvenirs de ceux qui s’étaient bornés à entendre. Voyez, par exemple, s’il n’y a pas autre chose qu’un écho de vagues souvenirs, dans ce qu’il nous conte du plaidoyer d’Antoine pour G. Norbanus, ce tribun du peuple qui avait fait condamner Gépion à l’exil, et que P. Sulpicius Rufus accusait du crime de lèsemajesté, en vertu de la loi Apuléia, sous prétexte des désordres et de la sédition que le procès de Gépion avait causés. G’est Antoine lui-même que Gicéron fait parler sur ce discours :

« On traite la question de dénonciation, lorsqu’il s’agit d’assigner à un fait son nom véritable. Il y eut, sur ce point, une vive contestation entre Sulpicius et moi , dans l’affaire de Norbanus. J’avouais la plupart des griefs dénoncés par mon adversaire ; mais je soutenais qu’il n’y avait point crime de lèse-majesté : or, de ce nom dépendait toute la cause, d’après la loi Apuléia.... Nous nous efforçâmes, Sulpicius et moi, de développer, chacun à notre point de vue, et sans ménager nos ressources oratoires, ce qui constituait le crime de lèse-majesté.

« Si la majesté de l’État consiste dans la grandeur et la « dignité, c’est léser sa majesté que de livrer aux ennemis

L’ÉLOQ. DEPUIS LES GRACQüES JUSQU’A CICÉRON. 223

« une armée du peuple romain : ce n’est pas la léser que de « livrer à la puissance du peuple romain celui qui a commis « ce crime. »

« Si les magistrats doivent être au pouvoir du peuple ro- « main, pourquoi accuses-tu Norbanus, qui a obéi, pendant « son tribunat, k la volonté de Rome? »

K Je rassemblai en un tableau tous les genres de séditions, leurs excès, leurs dangers; je retraçai toutes les révolutions de notre république ; je conclus que toutes les séditions avaient été fâcheuses, mais que quelques-unes cependant furent légitimes et presque nécessaires. J’avançai ce que Grassus rappelait tout à l’heure : qu’il avait été impossible, soit de chasser les rois, soit d’instituer les tribuns du peuple, soit de restreindre si souvent par des plébiscites la puissance consulaire, soit d’établir l’appel au peuple, cette sauvegarde de la république, cette garantie de la liberté, sans que la noblesse signalât sa répugnance à céder; que ces séditions avaient fait le salut de Rome; qu’il ne fallait donc pas se hâter, pour un mouvement populaire qui se serait fait, d’imputer un crime à Norbanus, et un crime capital. J’ajoutai que, si jamais on avait reconnu au peuple romain le droit de se soulever, et je prouvais qu’on l’avait reconnu plus d’une fois, aucun motif plus légitime ne s’était présenté. Puis , donnant à mon plaidoyer un autre tour, je me mis à gourmander Gépion pour sa fuite honteuse, à déplorer le désastre de l’armée : par ce moyen, je ravivais la douleur de ceux qui avaient à pleurer la mort de quelque parent; je réveillais, j’aiguillonnais dans l’âme des chevaliers romains, juges de la cause, la haine qu’ils portaient à Gépion, pour ses entreprises sur leur droit de juger. Quand je me sentis maître de la cause et assuré du succès de mes moyens de défense; quand je me fus concilié la bienveillance du peuple en défendant ses droits, même le droit de sédition ; quand j’eus tourné en faveur de mon client les esprits des juges, grâce au récit de cette calamité publique, grâce au deuil et aux regrets que leur laissait la mort de leurs proches, grâce à leurs ressentiments contre Gépion, alors je mêlai, à la véhémence et au pathétique, ce ton plus

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