CHAPITRE XV
doux et plus calme dont j’ai parlé plus haut. Je représentai qu’il y allait pour moi du sort d’un ami, c’est-à-dire, selon les idées de nos ancêtres, de qui m’était non moins qu’un fils; ([u’il y allait de toute ma réputation presque, et de toute ma fortune, puisque rien ne pouvait m’arriver, ni de plus funeste à mon honneur, ni de plus amer, de plus douloureux à mon âme, que d’échouer à secourir un ami, moi qui avais si souvent défendu avec succès des hommes qui m’étaient absolument étrangers, qui n’étaient que mes concitoyens. Je priais les juges de pardonner à mon âge, à mes dignités, à mes services, la juste, la pieuse douleur dont ils me voyaient pénétré, surtout s’ils avaient remarqué, dans les autres causes, que je les implorais uniquement pour mes amis en péril, jamais pour moi-même '.» C’est à Sulpicius lui-même qu’ Antoine rappelle les souvenirs de ce plaidoyer fameux; et Sulpicius complète par d’autres détails le récit de la lutte où il avait été vaincu par le vieux orateur. Suivant Sulpicius et suivant Cicéron, Antoine s’était montré tout à la fois homme très-éloquent et artiste consommé.
Antoine, qui n’aimait pas à écrire, savait pourtant écrire aussi bien qu’il savait parler. Il avait même composé un petit livre sur l’art oratoire. C’est dans ce livre qu’on lisait le mot cité par Cicéron : « J’ai vu beaucoup d’hommes diserts, mais jamais un homme éloquent. >
Philippe.
Lucius Marcius Philippus, ce consul qui s’emporta contre Crassus à d’injustifiables violences, était, de l’aveu de Cicéron même, le premier orateur du temps, après Crassus et Antoine. On se rappelle les termes par lesquels Cicéron caractérise Philippe et son éloquence. C’était un homme passionné et colère; et ses discours se sentaient trop souvent des désordres de son âme. 11 ne ménageait à ses ennemis ni l’invective ni l’injure. Il maniait la plaisanterie avec une certaine dextérité, encore qu’il y eût souvent, dans ses bons mots, plus de malice et de fiel que de grâce et d’atticisme.
4. Cicéron, dialogues de l'Orateur^ livre 11, paragraplies 26, 39, 40, 48.
Il n’était jamais à court de raisons; et ce qu’on admirait surtout en lui, c’était une grande facilité de langage, une abondance intarissable de développements, un art extrême îi saisir les moyens d’une cause et à les mettre en lumière. Philippe était d’ailleurs fort lettré : il était versé dans les études grecques; et ce n’e.st pas par l’instruction et la culture de l’esprit qu’il était resté, selon le mot de Cicéron, à un long intervalle de ses deux illustres contemporains. Les défauts de son talent tenaient aux défauts de son caractère. Il ne faudrait pas pourtant se représenter Philippe comme un démagogue sans foi et sans vergogne. Il était homme de parti, et, comme tel, sujet à de graves erreurs, à des préjugés fâcheux, h des emportements coupables. Dans les rapports ordinaires de la vie, nul n’était ni d’un meilleur conseil, ni d’un commerce plus agréable, ni d’une plus parfaite urbanité de mœurs. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire la charmante histoire contée par Horace. Horace caractérise Philippe comme un homme de cœur et de courage, et rappelle son renom d’orateur judiciaire excellent.
Cotta et SalpieiuM.
Caïus Aurélius Cotta et Publius Sulpicius Rufus furent, jusqu’à un certain point, les disciples de Grassus et d’Antoine. C’est ainsi du moins que Cicéron nous les représente, dans les dialogues de l'Orateur, où ils figurent en qualité d’auditeurs et d’admirateurs des deux principaux personnages. Ils étaient encore jeunes l’un et l’autre, dans le temps que Grassus et Antoine étaient déjà à l’apogée des dignités et de la gloire,
Cotta n’avait rien de cette fougue et de cette véhémence qui distinguaient Philippe. La faiblesse de sa complexion et la délicatesse de sa santé lui interdisaient les sujets pathétiques. Il y avait, dans son éloquence, quelque chose de doux et d’insinuant ; mais à peine peut-on dire que Cotta fût un orateur. « Cotta, dit Cicéron dans le Brutus, brillait par la finesse de l’invention; son élocution était pure et facile. Il avait fort sagement réglé son style et son action sur la faiblesse de sa poitrine, et il s’abstenait avec soin de tout effort violent. Rien, dans ses discours, qui ne fût correct, sain et de bon goût; et.