CHAPITRE XV
ce qui est un grand mérite , comme il ne pouvait subjuguer les esprits par une force victorieuse, et que son éloquence ne l’essayait même pas, il les maniait avec adresse, et il les amenait insensiblement au même but où les entraînait violemment Sulpicius. » Cotta prétendait, dit-on, prendre Antoine pour modèle. On voit que le disciple différait presque complètement du maître.
■ Sulpicius ne suivit point, tant s’en faut, la bgne politique d’Antoine et de Grassus. Il se signala entre les plus chauds partisans de Marins; et il n’y eut jamais de tribun plus violent, dans ce siècle de révolutions et de violences. C’est lui qui fit priver Sylla du commandement de l’armée qui marchait contre Mithridate. Au retour de Sylla, il fut obligé de s’enfuir de Rome; mais un esclave le livra au prescripteur. Il fut égorgé, et sa tête fut plantée sur les rostres de la tribime aux harangues.
Sulpicius imitait la manière de Grassus, plus encore que celle d’Antoine. Il avait, en effet, quelques-unes des qualités de Grassus ; mais il manquait de grâce. Son éloquence était véhémente et presque tragique; sa voix avait de la force, de la douceur et de l’éclat; son geste était agréable, sans avoir rien de théâtral ; sa diction était abondante, mais rapide, sans redondance ni longueurs. Il n’avait laissé aucun discours écrit ; il avouait même que le travail de la rédaction lui eût été à peu près impossible. Les discours qu’on avait sous sou nom, au temps de Cicéron, n’étaient pas de lui, au moins pour le style et la forme ; ils avaient été rédigés par P. Canutius, le plus éloquent, s’il faut en croire Cicéron , de tous les orateurs qui n’appartenaient pas au sénat.
Antres oratenrs contrniporains de Craaans et d’Anteine.
Cicéron donne im rôle, dans les dialogues de l'Orateur, à Caïus Julius César, surnommé Strabon. C’est le poète Julius César, devant lequel nous avons vu Attius maintenir fièrement ses droits de préséance. Il était frère utérin de Gatulus. Il fut édile curule en l’an 91 avant Jésus-Christ, et il périt dans les proscriptions de Marins. Il avait laissé des discours écrits.
L’ÉLOQ. DEPUIS LES GRACQÜES JUSQU’A CICÉRON. 227
Mais il ne paraît pas que son talent oratoire, non plus que son talent poétique, fût beaucoup au-dessus du médiocre. On sait seulement que c’était un homme de goût et un homme d’esprit, et qui s’entendait à manier la plaisanterie. La prose de ses discours, comme les vers de ses tragédies, manquait absolument de nerf, sinon de douceur ; c’est l’expression même dont se sert Cicéron.
Il reste un curieux passage d’un discours du chevalier romain Gatus Titius, où l’on voit avec quel cynisme certains juges de ce temps-là se moquaient et des bienséances et de leurs fonctions mêmes. Ils passaient la matinée à faire la débauche ; ils arrivaient au comice la tête lourde , les yeux appesantis; ils n’écoutaient pas un mot ni de la cause ni des dépositions testimoniales; et, quand il fallait donner son avis, c’étaient des réflexions philosophiques du bon genre : « Qu’ai-je affaire avec ces impertinents? Que n’allons-nous plutôt boire le vin grec mêlé de miel, manger la grive bien grasse, un bon poisson, un loup du vrai cru, pêché entre les deux ponts? » Titius était poète, comme César Strabon ; il avait fait des tragédies ; mais ses vers ne valaient pas sa prose, qui est vive et piquante. On dit qu’il ne savait pas le grec; mais peut-être se donnait-il ce ton, à titre d’ennemi des choses nouvelles et des nouvelles mœurs ; et je ne jurerais pas que son ignorance littéraire fût plus réelle que celle d’Ântoine ou de Grassus.
Il y avait, même hors de Rome, des orateurs dont quelquesuns méritaient une certaine estime. Tel était, d’après Cicéron, T. Bétucius Barrus, d’Asculum. On avait de lui plusieurs discours. Il était venu une fois à Rome, pour accuser Gépion. Le discours qu’il avait prononcé était célèbre, et Cicéron dit que ce discours n’était pas sans qualités.
Tous les noms que nous venons de citer sont assez obscurs; il n’en est pas de même de celui d’Hortensins. Malheureusement pour nous, Hortensius n’est qu’un nom fameux. Il ne reste à peu près rien de ses discours ; et l’on ne trouvera ici autre chose que les honorables témoignages de Cicéron sur