‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 136 sur 397 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

l’homine qui avait été son précurseur immédiat, et dont il fut d’abord l’émule, puis le vainqueur.

Quintus Hortensius Ortalus naquit en l’an 115 avant notre ère, et il mourut en l’an 51, à l’âge de soixante-quatre ans. Il n’avait guère que dix -neuf ans quand il débuta dans la carrière oratoire : c’était sous le consulat de Crassus. Il défendit, dans le sénat, la cause de l’Afrique; et ce premier discours eut un plein succès. D’autres discours placèrent bientôt Hortensius à un rang très-élevé parmi les orateurs vivants. Après la mort de Crassus et d’Antoine, ses rivaux eux-mêmes ne contestaient point sa supériorité. Cicéron seul devait éclipser cette grande renommée. Cicéron rappelle , dans le Brutus (chapitre xcii), les qualités par lesquelles Hortensius avait conquis ceite royauté. Il montre Hortensius à son apogée oratoire ; il nous apprend qu’Hortensius fut le modèle que lui -même se proposa d’abord : « Deux orateurs excellaient en ce temps-là, Cotta et Hortensius ; et leur talent allumait en moi une vive émulation. Le premier, doux et coulant, exprimait avec aisance et facilité sa pensée, et il la revêtait des formes les plus naturelles; l’autre, orné et plein de feu, n’était pas tel que tu l’as connu, Brutus, déjà sur son déclin : il avait un bien autre mouvement et de style et d’action. Il me sembla donc que c’était surtout avec Hortensius qu’il me fallait lutter; car c’était de lui que me rapprochaient le plus et mon âge et la chaleur qui m’animait en parlant. J’avais aussi remarqué que, dans les causes qu’ils soutenaient ensemble, comme celle de M. Canuléius et celle du consulaire Cn. Dolabella , Hortensius remplissait toujours le premier rôle, quoique Cotta eût été pris comme principal défenseur. En effet, une grande réunion d’hommes et le fracas du barreau exigent un orateur ardent et passionné, une action forte, une voix sonore. » *

Hortensius était con.su! désigné, quand il prit en main la défense du préteur Verrès, accusé par Cicéron. « C’est la lutte la plus vive, dit Cicéron, que j’aie jamais eue avec lui. » Les deux orateurs étaient liés alors d’une amitié étroite; mais l’intérêt de leurs clients les emporta l’un contre l’autre à ces petites méchancetés qu’entre avocats on ne se refuse

L’ÉLOQ. DEPUIS LES GRACQüES JUSQU’A CICÉRON. 229

guère, et qui n’empêchent pas de se retrouver bons amis, une fois la cause plaidée. Ainsi, Hortensius ayant dit, à propos de certaines observations de son adversaire, dont le sens lui paraissait équivoque : « Je ne sais pas deviner les énigmes. — Pourtant, répondit Cicéron, tu as le sphinx chez toi..» Hortensius avait reçu en effet de Verrès un sphinx d’ivoire, objet d’art fort précieux, et un des produits des déprédations de l’accusé. Ce n’était même, dit-on, que par l’appât de ce salaire qu 'Hortensius, faisant taire ses répugnances, avait consenti à prêter à Verrès l’appui de son talent. Cicéron et Hortensius publièrent leurs discours; mais, le Verrines de Cicéron firent grand tort aux Verrines d’Hortensius, qui n’étaient pas des chefs-d’œuvre. Hortensius commençait déjà à déchoir; et l’âge ne fit qu’ajouter chaque jour à sa décadence. Il continua de parler, au sénat, au Forum, dans les tribunaux, jusqu’à la fin de sa vie; mais, longtemps avant sa mort, il n’était déjà plus qu’une ombre de lui-même. Cicéron, par déférence pour son aîné, affectait toujours de proclamer Hortensius le premier des orateurs; mais l’illusion n’était plus possible pour personne, pas même pour Hortensius. Hortensius proclamait à son tour la supériorité de Cicéron. Cet aveu lui coûtait, il faut bien le dire ; et il lui coûtait d’autant plus que ce n’était pas simplement un témoignage d’affection ou un acte de déférence.

Cicéron explique avec quelque détail le caractère du talent d’Hortensius ; et la conclusion qui sort manifestement de ses paroles, c’est qu’Hortensius eut surtout les qualités extérieures de l’éloquence, et que les qualités solides lui ont trop souvent manqué; je dis celles qui font vivre à jamais les œuvres oratoires, et qui se passent du débit, de la voix et de l’action. Hortensius fut un parleur consommé ; ce n’était ni un penseur profond ni un grand écrivain. « Si nous cherchons, dit Cicéron dans le Brutus (chapitre xcv), pourquoi l’éloquence d’Hortensius a jeté plus d’éclat quand il était jeune que plus tard, nous en trouverons deux causes principales. D’abord, c’était une éloquence du genre asiatique ; et ce genre sied mieux à la jeunesse qu’à la vieil-

Page 1