‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 138 sur 397 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Cornélia. Les Tullius étaient riches, et ils appartenaient à Tordre équestre; mais ils n’étaient jamais venus à Home briguer les charges publiques, malgré leurs alliances avec certaines maisons considérables, et malgré leurs relations d’amitié avec un grand nombre de patriciens illustres. Cicéron fut donc, dans toute la force du terme, ce qu’on appelait un homme nouveau, puisque c’est lui qui présenta le premier le nom de Tullius aux suffrages populaires. Il avait un frère un peu plus jeune que lui, Quintus, qui fut le compagnon de ses études, Tami de toute sa vie, et qui périt victime de son dévouement pour lui. Leur père et leur aïeul, / deux hommes de grand savoir et de noble caractère, dirigèrent leur éducation. Quand le père crut le séjour de Rome plus propice à leurs progrès, il les y amena, et il leur donna les maîtres les plus capables de développer leurs talents. Nous avons entendu Cicéron rappelant cette époque de sa vie, et les leçons qu’il avait reçues, non pas seulement de ses maîtres à gages, Aais d’Antoine, mais de Crassus. Il étudiait avec la même ardeur la poésie et l’éloquence. Q. Mucius Scévola l’augure , un des plus fameux jurisconsultes romains, l’initiait à la science du droit. Il prit la robe virile, et il se préparait à débuter bientôt dans la carrière où le poussaient ses instincts. La guerre sociale, qui éclata sur ces entrefaites, le força d’ajourner ses espérances. Il s’enrôla dans Tarmée, comme tous les jeunes gens de son âge, et il assista à la bataille de Nola, où furent vaincus les Samnites. La guerre civile et les proscriptions imposèrent silence, pendant plusieurs années, à l’éloquence des tribunaux comme à celle du Forum. Ce n’est qu’à l’âge de vingt- six ou vingtsept ans, en Tan 81 avant notre ère, que Cicéron put enfin montrer à Home qu’un orateur lui était né.

Le malheur des temps fut favorable, en définitive, au développement du génie de Cicéron. Ces études prolongées de littérature, de philosophie, de jurisprudence, avaient amené Torateur presque à maturité complète, dès le premier jour où il se hasarda à faire entendre sa parole. A vingt-six ans, Cicéron possédait à fond tous les secrets de Tart : il avait vu à l’œuvre les plus grands orateurs romains;

CICÉRON

il vait assisté aux leçons des meilleurs maîtres ; il avait lu et médité les orateurs de la Grèce ; il avait traduit en latin, pour son usage, les plus beaux discours d’Eschine et de Démosthène ; il avait une réputation de poète que lui avaient conquise non pas seulement des imitations de poètes grecs, mais une épopée en l’honneur de Marius, une épopée à qui Scévola Ini-même prédisait une éternelle durée. Il connaissait dans leurs détails les doctrines des principales écoles de philosophie. Il en eût remontré à tous les savants de ce temps-là, sur presque toutes les sciences connues. Il était, en un mot, armé de toutes pièces, et tel, peu s’en faut, que cet orateur dont il a tracé , dans un livre magnifique, la complète et idéale image.

Cicéron oratenr Jadlelaire.

J. J. Rousseau a écrit, dans l’Émile : « Entraîné par la mâle éloquence de Démosthène, mon élève dira : C’est im orateur; en lisant Cicéron, il dira: C’est un avocat. » Rousseau, j’en suis convaincu, ne lisait guère Cicéron, et il connaissait Démosthène à peu près comme tant de grands littérateurs connaissent Eschyle, ou Pindare, ou la Poétique d’Aristote, ou la plupart de ces livres grecs dont le titre revient si souvent sous leur plume. Pourtant ce jugement n’est pas si déraisonnable qu’il plaît à quelques-uns de le dire. Mais voici à quelle condition j’y souscris : c’est qu’on ne fasse point du mot avocat une antithèse au mot orateur; c’est qu’on entende ce mot dans son acception la plus favorable ; c’est qu’en face de Démosthène, le plus grand des orateurs politiques qui ont écrit, on place Cicéron, le plus grand des orateurs judiciaires qui aient jamais écrit ou parlé. Je ne dispute pas sur la prééminence ou l’égalité des genres : je maintiens que Cicéron , dans le genre judiciaire, n’a pas eu d’égal, et que, s’il le cède à Démosthène comme orateur politique, Démosthène, à son tour, le cède à Cicéron comme orateur judiciaire. Oui, Cicéron est l’orateur judiciaire par excellence. Qu’y a-t-il, dans aucune littérature, qu’on , puisse comparer à tant d’admirables plaidoyers? Que sont, même les plus beaux discours judiciaires de Démo-

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