CHAPITRE XVI
sthène (je ne parle pas de la harangue pour Ctésiphon), au prix de la Müonienne, des Verrines, que dis-je? des discoùrs pour Roscius d’Amérie ou pour Archias? L’immense supériorité de Cicéron en ce genre tenait à la réunion de toutes les qualités dont une seule suffit quelquefois pour y réussir. C’était une merveilleuse adresse à se concilier , dès les premières paroles , la bienveillance des juges, et à exciter leuf attention en les intéressant. C’était une habileté consommée dans l’art d’ordonner les parties de la narration, et de disposer les faits de la manière la plus favorable au succès de la cause. C’était une argumentation tantôt vive et serrée, tantôt large et calme, suivant la circonstance. Toujours présent à tout, Cicéron profitait de tous ses avantages, sans s’exposer jamais par une témérité hasardeuse. Ajoutez que nul n’excellait comme lui à laisser tomber, au milieu de la discussion, ces plaisanteries qui déconcertent un adversaire, qui font sourire le juge, et qui aident au triomphe plus puissamment quelquefois que les meilleures raisons. Mais c'est surtout dans l’art de terminer un plaidoyer que Cicéron l’emportait sur tous les autres orateurs. Lui-même il s’est rendu ingénument ce témoignage , au moins par rapport aux orateurs contemporains. Il nous apprend que, quand il plaidait une cause en société avec d’autres, c’était toujours lui qu’on chargeait de la péroraison. Les péroraisons de ses plaidoyers sont nettes, faciles, pleines de mouvement, de vie et de pathétique ; on subit, bon gré mal gré, les effets d’un entrainement irrésistible. C’est là que Cicéron concentre, si je puis dire, toutes les ressources de son art, toutes les forces de son esprit, toutes les puissances de son génie; c’est là qu’éclate, dans toute sa splendeur, la beauté oratoire ; c’est là que Cicéron se montre avec tous ses avantages.
Plaidoyer* de Cicéron.
C’est contre Hortentius même que Cicéron eut à lutter, dans la cause de Publies Quintius, son premier client; et, malgré le talent de son adversaire, il fut vainqueur. Il s’agissait seulement de faire rentrer Quintius 'en possession
CICÉRON
des biens de son frère décédé, usurpés par un certain Névius. Mais ce Névius était riche et avait des amis puissants; il avait fait défection au pai-ti de Marins, et Sylla, son nouveau patron, s’intéressait à lui ; tous les grands l’appuyaient; Philippe même ne lui refusait pas ses conseils. Cicéron ne craignit pas de traiter Névius comme un misérable. Le discours de l’orateur débutant se distingue déjà par d’admirables qualités. Mais celui que Cicéron prononça, l’année suivante, pour Sextus Roscius, est presque un chef-d’œuvre. Ici l’orateur n’avait point affaire à l’éloquence d’Hortensius ; mais la défense de Roscius offrait bien d’autres difficultés qu’une revendication d’héritage. Chrysogonus , un des affranchis de Sylla, s’était fait adjuger à vil prix les biens d’un proscrit nommé Roscius; et, comme Roscius avait péri après l’époque fixée par Sylla pour la fin des proscriptions, Chrysogonus profita de cette circonstance pour se venger de Sextn^ Roscius, fils de la victime. Sextus prouvait qu’il y avait fraude et lésion dans l’adjudication faite à Chrysogonus, et que les domaines adjugés valaient deux ou trois mille fois la soname donnée pai’ l’acquéreur. Chrysogonus accusa Sextus Roscius d’avoir lui-même assassiné son père. Sextus, accusé par le favori de l’homme tout-puissant, ne put trouver de défenseur parmi les orateurs en renom. Mais Cicéron n’hésita point à braver et la haine de Chrysogonus , et celle de Sylla même : il plaida, et il sauva la vie à l’innocent. Les juges eux-mêmes applaudirent à son discours, et ils renvoyèrent Sextus absous. Le pathétique, dans ce beau plaidoyer, s’allie sans effort à une habile et complète discussion des faits, et à cette grâce insinuante, à cette adresse infinie avec laquelle Cicéron savait captiver l’âme des auditeurs.
Je ne dis rien des nombreux plaidoyers que Cicéron prononça durant les dix années qui suivirent. Ces discours ont péri, à l’exception d’un ou deux, qui n’ont pas grande importance, Le procès de Verrès, en l’an 71, fournit à Cicéron l’occasion de plusieurs chefs-d’œuvre oratoires. En ce temps-là, Cicéron était édile désigné. Il avait été questeur en Sicile, quelques années auparavant; et, avant sa questure, il avait voyagé en Grèce et en Asie, fréquentant les