CHAPITRE XVI
écoles les plus fameuses, et conversant avec les philosophes et les rhéteurs, à Athènes, à Bhodes , partout enfin où respirait encore quelque chose du vieil esprit de Platon, de Démosthène et d’Eschine. Les Siciliens, qui avaient conservé de l’ancien questeur un excellent souvenir, chargèrent Cicéron de les venger ; et Cicéron se porta l’accusateur de Verrès. Mais il lui fallut d’ahord vaincre l’opposition d’un certain Cécilius, qui revendiquait pour lui-même le droit d’accusation, ayant été le questeur de Verrès, et qui voulait simplement étouffer l’affaire et trahir les Siciliens. Cicéron plaida contre Cécilius au Forum, devant un tribunal que présidait Manius Glabrion, préteur. Cécilius fut débouté de ses prétentions. Nous avons le discours fort vif de Cicéron contre lui. C’est comme la préface de ce que nous nommons les Verrines.
Il n’est personne qui ne connaisse au moins les deux discours intitulés, l’un sur les Statues, l’autre sur les Supplices. Le récit des cruautés de Verrès est dans toutes les mémoires, etil n’est guère d’écolier qui ne fût en état de peindre, avec les mots mêmes de Cicéron, les exactions infâmes du licteur Sestius, ou la mort de ce citoyen romain que Verrès avait fait mettre en croix. Les excursions de l’amateur d’objets d’art ne sont guère moins familières à l’esprit de mes lecteurs; et ils voient Verrès lâchant partout devant lui ses limiers, deux artistes habiles, Tlépolème et Hiéron. Je remarquerai seulement que ces deux grandes compositions ne sont qu’une partie des Verrines : c’est le livre quatrième et le livre cinquième de la seconde action contre Verrès. Dans cette seconde action, il y a trois autres plaidoyers : 1“ sur la Prèture urbaine de Verrès; 2® sur sa Préture en Sicile; 3" sur les Blés que la province fournissait à Rome. H ne reste qu’un discours de la première action, le préambule; mais Cicéron n’avait peut-être pas écrit les autres, parce qu’il s’était borné, dans sa première plaidoirie, à faire comparaître les témoins, à produire les pièces , à éclairer les faits par des réflexions interrompues. C’était de la procédure plutôt que des plaidoyers. Les plaidoyers sont dans la seconde action. Mais Cicéron n’eut pas même besoin de les prononcer.
CICÉRON
Verrès s’était exilé , après les accablantes dépositions des témoins et les preuves irrécusables fournies par Cicéron. Mais il put lire, dans son exil, les invectives dont le grand orateur l’eût foudroyé; il put contempler avec effroi l’immortel tableau de ses déprédations et de ses crimes.
11 y a de belles choses dans les plaidoyers pour Fontéius, pour Cécina, pour Cluentius , etc. Mais le plaidoyer pour Archias est la perfection même, dans le genre tempéré. Il s’agissait de soutenir les droits d’ Archias Licinius au titre de citoyen romain, qui lui avait été conféré autrefois. Archias était un poète grec d’Antioche, qui avait été un des maîtres de Cicéron adolescent. Cicéron homme mûr, au sortir même de son consulat, ne dédaigna pas de venir au secours d’ Archias , et de payer noblement la dette de la reconnaissance au vieillard avec qui il avait jadis lu Homère et Eschyle. Cicéron a été très-court, comme l’exigeait la cause ; mais rien ne manque k la démonstration qu’il avait entreprise : Archias est réellement citoyen romain ; et, s’il ne l’était pas, on devrait s’empresser de l’adopter parmi les enfants de la cité. Le magnifique éloge de la poésie et des lettres, qui occupe la moitié du discours, est de ces choses que tous savent par cœur, non moiûs que les scènes pathétiques retracées dans les Verrines. C’est devant son frère Quintus, alors préteur, que Cicéron prononça la défense d’Archias. Les juges, comme leur président, furent convaincus et charmés; et Archias resta citoyen romain.
Ce n’est qu’en l’an 53 avant notre ère que Milon fut mis en jugement pour le meurtre de Clodius. Cicéron avait alors cinquante-cinq ans. Milon ne fut point absous. Ce fut, il faut bien en convenir, la faute de l’orateur. Pompée présidait le tribunal, et il avait fait occuper le Forum par la force armée. L’appareil formidable qui frappa les yeux de Cicéron, au sortir de sa litière , lui fit presque perdre contenance : il ne dit pas ce qu’il aurait voulu dire ; il parla d’une voix faible et hésitante ; il ne sut pas détruire les charges qui s'élevaient contre l’accusé. Il retrouva chez lui la présence d’esprit et le génie qui lui avaient fait défaut au moment opportun, et il écrivit la Milonienne. Ce plaidoyer