‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 141 sur 397 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

est le chef-d’œuvre de l’éloquence judiciaire. C’est là que Cicéron a le plus complètement déployé toutes ses qualités oratoires. Qu’on lise, par exemple, le récit de la mort de Clodius, et l’on verra s’il est possible de rendre plus vrai même l'invraisemblable, et si les juges, en l’absence de témoignages précis , eussent pu faire autrement que de se laisser aller aux inductions de l’orateur. L’argumentation, d’un bout à l’autre du discours, est vigoureuse et serrée, et les mouvements les plus pathétiques animent to\it cet ensemble. Nulle part le style de Cicéron n’est plus vivant, ni paré de plus riches couleurs. Mais quel plus grand malheur, pour une telle œuvre, que d’être venue après coup ! Milon, qui s’était exilé de Rome avant la sentence, reçut à Marseille cette défense posthume; mais l’énormité des dettes qu’il avait laissées en Italie lui rendait l’exil léger. Il s’écria, diton, après avoir lu cette merveilleuse composition littéraire; « O Cicéron! si tu avais plaidé ainsi, je ne mangerais pas de si bon poisson à Marseille. »

Il s’en faut bien que nous ayons nommé tous les plaidoyers de Cicéron ; et il y en a plus d’un autre, parmi ceux qui nous restent, qui mériterait xme étude particulière : ainsi la défense de M. Cœlius Rufus, accusé d’une tentative de meurtre ; ainsi celle de Ligarius, accusé devant César d’avoir fait la guerre en Afrique pour Pompée; ainsi celle du roi Déjotarus , accusé d’un prétendu attentat contre la personne de César.

Pathétique de Cieéren.

Voici comment Cicéron s’exprime lui-même , dans l’Orateur, sur celle de ses qualités oratoires à laquelle il dut ses plus beaux triomphes : « Grâce au pathétique, tout médiocre que je suis, si toutefois je ne suis pas au-dessous du médiocre; grâce à l’impétuosité ordinaire de mon attaque, j’ai souvent fait perdre toute contenance à mon adversaire. Hortensias, le plus grand des orateurs, n’a rien trouvé à me répondre pour la défense d’un ami. Catilina, le plus audacieux des hommes, est resté muet, quand je l’accusais en

CICÉRON

plein sénat. Dans une cause particulière de haute importance, Gurion le père, ayant commencé à faire sa réplique contre moi, s’assit tout à coup, disant qu’un sortilège lui avait enlevé la mémoire. Parlerai-je de l’art d’exciter la compassion? J’ai eu d’autant plus souvent l’occasion de le mettre en œuvre, que, même quand nous plaidions plusieurs ensemble, on s’accordait toujours à me laisser la péroraison. Ce n’est pas à mon talent, c’est à ma sensibilité naturelle que je devais mes succès en ce genre.... Et il ne suffit pas de savoir attendrir l’âme des juges, comme je l’ai fait, dans une péroraison, en leur présentant un jeune enfant soulevé dans mes bras, et une autre fois en faisant lever un accusé illustre, et en soulevant aussi son fils en bas âge : langage d’action qui provoqua par tout le Forum les sanglots et les latmes. Il faut faire que le juge s’irrite ou s’apaise; qu’il s’indispose ou s’intéresse; qu’il passe de l’admiration au mépris, de la haine à l’amour, du désir à la satiété, de l’espérance à la crainte, de la joie à la douleur. Pour toutes ces passions j’ai fourni des exemples : dans mon accusation contre Verrès, les émotions pénibles; les sentiments doux, dans mes défenses. Car il n’y a pas im moyen d’émouvoir ou de calmer l’âme de l’auditeur, dont je n’aie essayé de me servir : je dirais que j’ai atteint à la perfection en ce genre, -si je le jugeais ainsi, et si je ne craignais qu’une telle vérité ne me fit taxer de présomption » ..

Cicéron reconnaît, dans u'n autre passage du même livre, qu’il lui est arrivé quelquefois de passer la juste mesure ; et les applaudissements qu’il avait provoqués par ces exagérations mêmes ne l’aveuglent pas sur quelques-ims des défauts de ses premiers discours judiciaires. Il est certain qu’il y a quelque chose de jeune, c’est le mot dont il se sert, dans certaines parties de la défense de Sextus Roscius. Ce n’est pas vingt ans plus tard, ni même au temps de l’affaire de Verrès, que Cicéron eût fait cette description du supplice des parricides, qu’il cite pour en critiquer le ton excessif et l’emphase.

Cicéron, Orateur, paragraphes 37, 38.

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