CHAPITRE XVI
Cicéron orateur politique.
Cicéron, dans ses ouvrages sur Tart oratoire, donne des préceptes qui se rapportent presque tous au genre judiciaire. Le plaidoyer était, selon lui, le champ le plus favorable aux développements de l’art. On aurait tort d’en conclure que Cicéron mettait le genre judiciaire au-dessus du genre délibératif, et qu’il préférait un beau plaidoyer à un beau discours politique. Il sentait seulement qu’il est plus aisé d’enseigner à parler devant un tribunal, que d’enseigner à conseiller les hommes assemblés. A vrai dire, ceci ne s’enseigne guère; et les plus habiles dans l’art de manier la parole sont loin d’être les meilleurs orateurs, quand il s’agit d’autre chose que d’un héritage en litige ou d’une vie d’homme k défendre. Combien n’a-t-on pas vu d’avocats, je dis d’avocats distingués, devenir des orateurs politiques inqualifiables! Cicéron savait mieux que nous qu’avec un homme d’esprit on parvient presque toujours k faire un orateur judiciaire, mais que nul, k moins d'être homme d’État, n’est jamais devenu un orateur politique. Gomment se font les hommes d’État? demandez k Périclès ou k Démosthène, k Pitt ou k Mirabeau. Certes, Cicéron a été un homme d’État véritable et un grand orateur politique; mais qui pourrait nier que quelque chose lui a manqué pour être aussi grand, dans le sénat ou sur les rostres du Forum, que Périclès, ou même Démosthène, haranguant les Athéniens du haut de la tribune du Pnyx? Son caractère n’avait pas cette trempe forte qui défie tous les coups, et que rien ne peut entamer. C’était comme un étrange composé d’énergie et de faiblesse, de décision courageuse et d’incertitude misérable, d’admirables vertus et de petitesses ridicules. L’orgueil ne messied pas k un homme de génie. Cicéron, k qui on pardonnerait de proclamer ingénument ce qu’il a fait et ce qu’il vaut, n’affiche trop souvent qu’une insupportable vanité. Ce n’est pas tout. Lisez cette correspondance où il nous livre k nu tous les secrets de son âme. Vous voyez le politique flottant au hasard entre les divers partis : honnête homme, animé d’intentions pures, voulant sincèrement le
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bien de sa patrie, mais incapable de donner une direction constante à ses efforts; cédant à des entraînements irréfléchis, à des passions éphémères; toujours à la remorque des autres, toujours en proie aux vagues chimères d’une imagination mobile, sans jamais prévoir quel avenir s’apprête à sortir du présent. Or, ce qu’on demande avant tout à un orateur politique, ce sont des vues larges et profondes; ce sont de grandes idées, qui saisissent fortement les esprits; c’est un ascendant moral irrésistible, qui entraîne les hommes à l’action ; c’est un coup d’œil vaste et juste, qui saisisse de prime abord toutes les conséquences de la question controversée; c’est enfin la foi, cette conviction raisonnée, ardente, inébranlable, sans quoi les principes que l’orateur invoque ne sauraient être qu’appuis caducs et vermoulus. Cicéron a eu d’admirables instants, dans sa carrière d’homme public, et il nous a laissé plus d’un discours politique admirable. J’ose dire pourtant que ces œuvres mêmes ne sont pas la plus belle part de son génie. Je dis plus encore : je soutiens que Cicéron, orateur politique, est resté généralement au-dessous de lui-même. Mais que ne lui pardonne-t-on pas, quand on lit ces discours écrits d’un si beau style? Il n’en est pas un seul, même le moins renommé, qui n’abonde en développements ingénieux, en mouvements vifs et passionnés, et où ne se trouve toujours cette incomparable diction, pure, irréprochable, harmonieuse, aussi pleine de grâce que de majesté.
Quelques anciens citent les discours politiques de Cicéron comme son plus brillant titre de gloire. Pline le naturaliste fait quelque part une sorte de dithyrambe en l’honneur du vainqueur oratoire de Rullus, de l’auteur des Catüinaires et des Philippiques, et il passe sous silence l’accusateur de Verrès, le défenseur de Milon, l’auteur de tant de chefs-d’œuvre dans les genres les plus divers. Il y eut, sous l’Empire, des écrivains et des avocats distingués : les contemporains purent négliger pour eux Cicéron avocat et écrivain; les engouements du jour, en tout cas, ne pouvaient que nuire à sa réputation. Mais Cicéron fut le dernier orateur politique de Rome. Sa voix fut la dernière qui fit entendre, aux Romains
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dégénérés, de libres et patriotiques accents. Les échos de cette voix éloquente retentissaient donc sans obstacle à travers les siècles qui suivirent. Quand un homme de cœur, au temps de l’Empire, se souvenait des nobles choses d’autrefois, et tournait ses regards vers le passé, ce qu’il apercevait d’abord, c’était Cicéron haranguant le peuple au Forum, ou dénonçant aux sénateurs les complots parricides de Catilina.
style oratoire de Cicéron.
Quintilien toutefois n’a guère vu dans Cicéron que l’orateur judiciaire. Mais c’est que l’Institution oratoire de Quintilien n’est guère que l’institution de l’avocat ; en un pareil temps, elle ne pouvait même être autre chose. Et, comme l’éloquence, pour Quintilien, consiste presque tout entière dans l’élocution, c’est du style de l’orateur qu’il parle surtout; et ce qu’il dit peut s’appliquer, en général, aux discours politiques de Cicéron aussi bien qu’à ses plaidoyers. Je transcrirai donc ici cette page, une des meilleures, sans contredit, du célèbre critique latin : « Marcus Tullius, s’étant appliqué tout entier à l’imitation des Crées, a reproduit, selon moi, la vigueur de Détoosthène, l’abondance de Platon, l’agrément d’Isocrate. Et non-seulement il a conquis par l’étude ce qu’il y avait de meilleur en chacun d’eux, mais il a tiré de luimême un très-grand nombre de qualités, toutes ses qualités pour mieux dire, grâce à l’heureuse fécondité d’un immortel génie. Car il ne ramasse pas les eaux de la pluie, pour parler comme Pindare : c’est une source vive qui déborde ; et la providence divine semble l’avoir mis au monde, par un bienfait tout particulier, afin que l’éloquence, en sa personne, essayât toutes ses forces. En effet, qui pçut expliquer avec plus de soin que lui, émouvoir avec plus de véhémence? Qui a jamais été doué de plus de charme ? Même ce qu’il arrache, vous croiriez qu’on le lui accorde de plein gré; et, quand il fait violence au juge, et l’emporte hors de ses voies, on dirait que le juge suit, qu’il n’est pas entraîné. Il y a d’ ailleurs, dahs tout ce qu’il dit, une telle autorité, qu’on est honteux de ne point partager son avis, et qu’il apporte dans la cause, non
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le zèle de l’avocat, mais la sauvegarde du témoin ou du juge. Ajoutez que toutes ces qualités, dont chacune ne se pourrait guère acquérir que par un effort persévérant, coulent sans travail, et que ce style, le plus beau qu’on puisse entendre, a néanmoins pour caractère la plus heureuse facilité. Ce n’est donc pas sans raison que les contemporains ont nommé Cicéron le roi de l’éloquence judiciaire; et l’orateur a eu cette fortune, dans la postérité, que Cicéron n’est plus le nom d’un homme, mais le nom de l’éloquence même. Que ce soit là notre objet d’étude; que ce soit là notre modèle : sachez que c’est avoir profité, que de faire de Cicéron ses délices. »
H faut dire que toutes les voix, au temps de Quintilien, ne ■ se mêlaient pas à ce concert d’éloges. L’auteur du Dialogue des Orateurs remarque que Cicéron a plus d’un détracteur; et, s’il fait célébrer par ses personnages les mérites incontestables des grandes œuvres oratoires de Cicéron, il trouve moyen aussi d’y relever une foule de défauts, ou réels ou imaginaires. Il rappelle malignement que Calvus reprochait à Cicéron d’être traînant et flasque, et Brutus d’être mou et de manquer de reins ; que plusieurs le trouvaient exagéré, ampoulé, redondant, verbeux et de mauvais goût; et il fait entendre que c’est à peu près là son avis. Voici enfin avec quelle irrévérence l’ennemi des anciens, c’est-à-dire évidemment l’auteur lui-même, parle de la plupart des discours de Cicéron : « Il est traînant dans les exordes, prolixe dans les récits, ennuyeux dans les digressions, lent à s’émouvoir, et il ne se passionne presque jamais. Il est rare que, dans ses périodes, les derniers mots soient heureux, et qu’elles se terminent par un éclair. On ne peut rien détacher de ses œuvres; on n’en peut rien retenir. C’est un monument grossier, dont les murs sont solides et durables, mais sans poli et sans éclat.... Je ne veux pas rire de la roue de la fortune, du jus verrinum, et de cet esse videatur qui revient toutes les trois phrases au lieu de pensées*. » Non, certes, tout n’est point parfait dans Cicéron même; et ce n’est
(. Dialogue des Orateurs, chapitre xxu. ,
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