CHAPITRE XVI
pas moi qui prendrai la défense ni d’un mauvais calembour ni d’une formule vide de sens. Mais l’este videatur n’est pas si fréquent, grâce à Dieu, qu’il plaît au critique de le dire ; et les jeux de mots de Cicéron ne sont pas toujours mauvais, ni même indignes du style oratoire. Quant à la roue de la fortune, je ne vois pas pourquoi, à l’occasion, un orateur ne serait pas admis à en parler. Je n’ai pas besoin de réfuter les autres reproches : ils ne prouvent que le goût de celui qui les a faits pour le trait et pour les morceaux brillants ; et je félicite presque Cicéron d’avoir pu les mériter.
Premiers dlsconrs politiques de Cicéron.
La première harangue prononcée par Cicéron dans une assemblée publique n’existe plus. C’est le discours qu’il adressa aux Siciliens après l’expiration de sa questure, en l’an 74 avant notre ère. A son retour, il obtint l’édilité, et plus tard il brigua la préture. Sa popularité était si grande, depuis son triomphe dans l’affaire de Yerrès, que, malgré l’opposition de quelques puissants personnages ligués contre lui, il fut proclamé préteur à une immense majorité. Trois fois on recommença l’épreuve du scrutin, et trois fois Cicéron sortit le premier. Il ne s’aveuglait pas sur la durée de la faveur populaire, et il sentait vivement le besoin de s’appuyer sur quelque chose de plus solide, pour pouvoir se défendre contre ses ennemis. Il s’attacha donc à Pompée; et, en retour des bons offices du fameux capitaine, il mit son éloquence au service d’une ambition qui n’avait d’ailleurs qu’un objet grand et avouable. C’est Cicéron qui fit adopter, en l’an 67, la loi proposée par le tribun Manilius, en vertu de laquelle Pompée, déjà chargé de la guerre maritime, fut investi du commandement de toutes les armées romaines en Orient, pour achever de réduire Mithridate. Nous possédons le discours pour la loi Manilia, Ce discours fut le début de Cicéron aux rostres du Forum.
C’est le panégyrique de Pompée qui forme la partie la plus considérable du discours, et aussi la plus curieuse et la plus brillante. Le chef que Rome met à la tête de ses
CICÉRON
armées doit posséder, selon Cicéron, toutes les grandes qualités qui font le général accompli : la science militaire, la bravoure, l’ascendant sur ceux qu’il commande, enfin le bonheur. Et l’orateur tâche de démontrer que l’homme qui possède ces qualités au degré suprême, que le seul qui les possède, c’est Pompée. Il entonne un hymne enthousiaste à son idole : il nous montre Pompée soumettant à l’empire de sa volonté les citoyens, les alliés, les ennemis de la république, et même les vents et les tempêtes. L’imagination einbellissait singulièrement la réalité; mais on ne saurait suspecter la bonne foi du panégyriste. C’est cette bonne foi, c’est l’importance du but que Cicéron se propose, qui donnent à tout ce morceau je ne sais quoi de digne et de majestueux, et qui y font circuler le souffle de la véritable éloquence. Le commencement du discours offre un assez grand intérêt historique. C’est un tableau animé des affaires d’Asie, et l’exposé des motifs qui doivent déterminer les Romains à en finir avec un adversaire souvent vaincu, mars toujours formidable- Ce qui suit l’éloge de Pompée n’est pas non plus sans mérite : l’orateur réfute éloquemment les arguments de ceux qui s’effrayaient de voir réunis dans la main d’un seul homme tant de pouvoirs, et de nature si diverse, innovation contraire à toutes les traditions de la politique romaine.
Le discours pour la loi Manilia est le plus travaillé et le plus fleuri des discours politiques de Cicéron ; ce qui ne veut pas dire le meilleur. Cicéron y abuse un peu trop des artifices de la rhétorique. Nulle part, chez lui, on ne trouve autant de ces périodes au circuit géométriquement calculé, de ces chutes savamment cadencées, de ces assonances symétriques, que sais-je? de tous ces petits moyens de produire de l’effet, enseignés jadis par Gorgias, et qui ne font que déparer, ou, si l’on veut, que mal parer une argumentation sérieuse. Cicéron n’aurait rien perdu non plus à se préserver de certaines antithèses que n’avouejait pas un goût sévère. Je remarque en passant, comme un trait de mœurs caractéristique, que l’orateur, qui songeait sans doute encore 'à Verrès, fait honneur à Pompée de son indifférence pour les objets d’art.