Épitres, Um il , U i, vers 439 et suivant
LES CINQ PREMIERS SIÈCLES. 23
brièveté de notre existence. La licence fescennine née dans ces fêtes, répandit en vers dialogués ses sarcasmes rustiques; et cet usage se perpétua d’année en année. Ce ne fut d’abord qu’un aimable et gai passe-temps; mais bientôt le badinage devint cruel , se tourna en une vraie fureur , et assaillit, menaçant, impuni, les plus honorables maisons. Ceux qu’avait atteints la dent cruelle éclatèrent en plaintes; ceux qu’elle respectait encore s’émurent du danger commun. Enfin une loi fut portée’ qui défendait, sous peine de châtiment, d’attaquer personne par des chants diffamatoires. On changea de manière de peur du bâton : on dut se borner à bien dire et à plaire. » Ainsi les Romains avaient des poètes satiriques bien des années avant Lucilius, avant Névius même. Le témoignage d’Horace n’est point suspect. Nul homme n’eut jamais moins que lui la superstition des choses du temps passé. U est douteux pourtant qu’aucun de ces poètes ait véritablement excellé dans l’art de bien dire et de plaire. Ils ont pu ne pas manquer d’esprit; mais cet esprit ne se distinguait pas infiniment, je crois, ni par la finesse, ni par le bon goût. Les Romains, même dans les siècles les plus cultivés, n’étaient pas fort difficiles en fait de plaisanteries. Des bouffonneries et des jeux de mots en vers saturniens, c’est-à-dire en vers qui étaient à peine des vers, voilà tout ce qu’étaient les chants fescennins, jusqu’au moment où parurent de vrais poètes , ceux qui firent passer la satire sous le joug de la Muse , qui lui donnèrent une forme régulière , une allure moins désordonnée , la beauté poétique enfin , et toutes les qualités sans lesquelles la satire n’est guère qu’un délit , où la littérature n’a rien à voir. Je reconnais qu’il y avait, dans le caractère romain, ime aptitude naturelle à la poésie sarcastique ; mais je n’hésite point à affirmer que la Grèce est entrée pour la plus large part dans les éléments dont se compose le génie des grands satiriques latins. Quintilien dit que les Romains ont eu la satire en propre. Il est vrai que la satire, chez les Grecs, n’avait
<• Le mol venait, selon les uns, de Fescennia, ville d’Élrurie, et, selon d’autres, du mot latin fascinum, qui signifie maléfice.