CHAPITRE II
pas la même forme que chez les Romains; il est vrai encore que le mot satire est un mot tout latin, et qui n’a rien de commun ni avec les satyres chèvre-pieds, ni avec les drames satyriques; mais compte-t-on pour rien^ceux qu’Horace luimême nommait les modèles de Lucilius : Eupolis, Gratinus, Aristophane, sans parler des philosophes Ménippe et Timon ?
Satires triomphales.
Aux poésies fescennines se rattachent des satires d’un autre genre, dont les soldats eurent seuls le privilège. Quand le triomphateur montait au Capitole , ses anciens compagnons d’armes, qui suivaient le char, avaient soin de lui rappeler qu’il n’était pas un dieu. Ils lui disaient crûment les plus dures vérités; et les vers injurieux qu’ils vociféraient à ses oreilles devaient y résonner assez désagréablement quelquefois. Nous pouvons juger de ce qu’étaient ces compositions poétiques de soudards sans respect humain ni vergogne, d’après des échantillons qui appartiennent pourtant aux siècles les plus polis de Rome. Voici le plus décent et le plus flatteur des vers d’une chanson en l’honneur de Jules César triomphant ; et encore je ne lui conserve pas toute sa couleur ni toute sa sève : « Gens de la ville, gardez bien vos femmes; nous avons amené le galant chauve. »
Eica prrtenduca épopées primitives de Rome.
On a fait beaucoup de bruit, dans notre siècle, de la découverte d’épopées latines, dont l’histoire des premiers siècles de Rome ne serait que la traduction un peu dépoétisée. Il ne m’est pas permis de passer sous silence un fait littéraire qui serait si considérable si on pouvait alléguer de vraies preuves à l’appui. Mais ces épopées n’ont jamais existé que dans l’imagination de Niebuhr et de ses sectateurs. Ils disent : Tous les peuples ont eu des chants en l’honneur des rois, des héros, des grandes familles; donc Rome a eu de pareils chants. La plupart des événements qui remplissent les premiers siècles de l’histoire romaine sont marqués de caractères fabuleux; donc la critique n’y
LES CINQ PREMIERS SIÈCLES
salirait voir que des légendes poétiques, produit du travail successif d'une longue suite d’aèdes et de rhapsodes, analogues à ceux qui ont illustré, dans la Grèce, les exploits des vainqueurs de Troie ou des conquérants de la toison d’or. — Oui, certes, les premiers historiens qui ont écrit lés annales de Rome, n'ont compilé trop souvent que de fabuleuses légendes, faute de documents authentiques; mais ces légendes n’avaient rien de commun avec VIliade et V Odyssée. C’était peut-être une matière à chants épiques ; mais elle n’a pas eu d’Homère. La sagace et profonde critique de Niebuhr a beau torturer le sens de quelques mots épars çà et là dans Tite Live ou ailleurs, elle ne fera jamais que Rome ait ressemblé à la Grèce. Les légendes romaines n’étaienl que des traditions verbales. La vanité nationale les embellissait d’âge en âge, et les historiens eux-mêmes y ont ajouté à l’envi ces ornements sous lesquels il nous est si difficile de retrouver la vérité. S’il fallait à tout prix que Rome eût eu des aèdes et des rhapsodes, je descendrais, pour les trouver, jusqu’à Névius, jusqu’à Ennius. Je saluerais du nom de conteurs épiques les historiens qui ont écrit depuis Fabius Pictor jusqu’au siècle d’Auguste , non pas tous sans doute, mais la plupart d’entre eux. La tradition fournissait la matière à ces conteurs, comme elle l’avait fournie aux aèdes et aux rhapsodes ; et ils l’ont traitée selon le génie de la nation, c’est-à-dire en vile prose, et avec la prétention de se faire croire. Tite Live enfin serait l’Homère qui aurait donné à ces éléments encore confus, incohérents et disparates, l’ordre, la beauté, la vie, toute la vérité enfin que comporte même l’invraisemblable.
Théâtre.
Les critiques d’une certaine école se lamentent éloquemment de ce que les chefs-d’œuvre de notre théâtre ne sont que des chefs-d’œuvre. Ils les voudraient plus nationaux, comme ils disent, et moins analogues à ceux du théâtre antique. Ils regrettent que le dix-septième siècle se soit mis à l’école des Grecs et des Romains, au lieu de reprendre les errements littéraires du moyen âge, inconsidérément désertés