CHAPITRE XVI
fut pire que la mort. Il ne le supporta pas avec la force d’âme et la résignation d’un sage. A son retour, dans le courant de l’année 58, il eut plusieurs fois l’occasion de prendre la parole, soit au sénat, soit devant le peuple ; mais aucun de ses discours politiques de cette année ni de l’année suivante ne mérite une mention particulière. En l’an 56, L. Pison et A. Gabinius furent rappelés, l’un de la Macédoine, l’autre de la Syrie, sur une accusation de Cicéron. Pison, rentré au sénat, se plaignit de son accusateur, et Cicéron répondit à ses reproches. Nous avons ce discours à peu près entier. C’est une diatribe des plus violentes et des plus outrageuses. L’orateur s’attaque d’abord à la vie publique de Pison, et il en signale toutes les indignités, dans une longue comparaison entre lui-méme et ce personnage. Venant ensuite à sa vie privée, il l’accuse des plus monstrueux excès. En un mot, il représente Pison comme un objet de dégoût pour le sénat, pour les chevaliers, pour tout le peuple romain. Quand on apprend qu’un tel discours fut écouté et applaudi dans le sénat; quand on a lu aussi les fragments du discours prononcé par Cicéron durant sa candidature , on se demande avec étonnement en quoi consistait donc ce décorum, dont il est si souvent question dans les auteurs latins, et surtout chez Cicéron.
Depuis ce temps, jusqu’à la dictature de César, la vie de Cicéron fut occupée à des plaidoiries , à la composition de plusieurs grands ouvrages, et à ce proconsulat de Cilicie où il déploya une certaine capacité administrative et militaire. C’est à peine si l’on aperçoit, durant six années, la trace d’un discours politique. A son arrivée à Rome, au mois de janvier de l’an 50, Cicéron tombait, comme il le dit luimême, au milieu des flammes de la guerre civile. On connaît les motifs qui le déterminèrent à suivre la fortune de Pompée. Il ne se faisait aucune illusion ni sur la valeur de ce chef, ni sur l’issue probable de la lutte; mais il se croymi enchaîné par son passé, et il fit, plus par respect humam que par conviction, ce que Caton faisait par une foi profonde aux destinées de la république. César vainqueur n’eut pour Cicéron que des marques de déférence et d’amitié.
CICÉRON
Cicéron fut vivement touché de cette noble conduite. Aussi sent-on autre chose qu’une amplification de rhéteur dans ce magnifique éloge de César, qui remplit presque tout le discours de remercîments adressés par Cicéron au dictateur, après le retour de Marcellus. Le cœur de l’orateur était manifestement d’accord avec sa bouche. Mais la nullité profonde où Cicéron se voyait réduit; cette espèce de nostalgie de la tribune , qui le rongeait ; cette interdiction des affaires publiques, qui est, dit-on, la plus cruelle des maladies chez ceux qui se croient nés pour gouverner les autres : cette solitude que ne parvenaient pas à remplir et à rendre moins sombre même tant de souvenirs glorieux , même la pure et brillante gloire de tant de chefs-d’œuvre qui s’échappaient presque chaque jour d’un fécond et inépuisable génie : il n’en faut pas tant , ce me semble , pour expliquer comment cet homme mobile et passionné salua en Brutus et Cassius des libérateurs, et comment Cicéron applaudit au meurtre de l’homme qui lui faisait , depuis quatre ou cinq ans , ces intolérables loisirs.
Voilà donc Cicéron, à soixante-trois ans, renaissant à la vie politique, et bravant de nouveau ces tempêtes qui allaient bientôt le submerger. Les discours intitulés Philippiques, à l’imitation des fameuses harangues de Démosthène , marquent les divers instants de la lutte-, jusqu’au jour de la trahison d’Octave. La première Philippique , prononcée dans le sénat, fut dictée par une intention des plus louables. Antoine manifestait le dessein d’abolir les lois portées par César : Cicéron parle pour qu’on les maintienne dans leur intégrité. La seconde Philippique, celle que Juvénal appelle divine , et qui causa , selon lui , la mort de Cicéron , ne fut jamais prononcée. Cicéron la publia au moment où Antoine marchait contre Décimus Brutus, pour lui arracher la Gaule Cisalpine. C’est une diatribe dans le genre du discours contre Pison et du discours dans la Toge blanche. Il n’y a pas d’action odieuse et infâme que Cicéron ne . reproche à Antoine. S’il suffit, pour faire la véritable éloquence, d’une haine implacable et profonde , s’exprimant avec une extrême énergie, je ne sache pas qu’on puisse imaginer rien de plus éloquent
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